LORD CLANCHARLIE

Il y avait dans ces temps-là un vieux souvenir.

Ce souvenir était lord Linnaeus Clancharlie.

Le baron Linnaeus Clancharlie, contemporain de Cromwell, était un

des pairs d’Angleterre, peu nombreux, hâtons-nous de le dire, qui

avaient accepté la république. Cette acceptation pouvait avoir

sa raison d’être, et s’explique à la rigueur, puisque la

république avait momentanément triomphé. Il était tout simple

que lord Clancharlie demeurât du parti de la république, tant que

la république avait eu le dessus. Mais, après la clôture de la

révolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord

Clancharlie avait persisté. Il était aisé au noble patricien de

rentrer dans la chambre haute reconstituée, les repentirs étant

toujours bien reçus des restaurations, et Charles II étant bon

prince à ceux qui revenaient à lui; mais lord Clancharlie n’avait

pas compris ce qu’on doit aux événements. Pendant que la nation

couvrait d’acclamations le roi, reprenant possession de

l’Angleterre, pendant que l’unanimité prononçait son verdict,

pendant que s’accomplissait la salutation du peuple à la

monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d’une

palinodie glorieuse et triomphale, à l’instant où le passé

devenait l’avenir et où l’avenir devenait le passé, ce lord était

resté réfractaire. Il avait détourné la tête de toute cette

allégresse; il s’était volontairement exilé; pouvant être pair,

il avait mieux aimé être proscrit; et les années s’étaient

écoulées ainsi; il avait vieilli dans cette fidélité à la

république morte. Aussi était-il couvert du ridicule qui

s’attache naturellement à cette sorte d’enfantillage.

Il s’était retiré en Suisse. Il habitait une espèce de haute

masure au bord du lac de Genève. Il s’était choisi cette demeure

dans le plus âpre recoin du lac, entre Chillon où est le cachot

de Bonnivard, et Vevoy où est le tombeau de Ludlow. Les Alpes

sévères, pleines de crépuscules, de souffles et de nuées,

l’enveloppaient; et il vivait là, perdu dans ces grandes ténèbres

qui tombent des montagnes. Il était rare qu’un passant le

rencontrât. Cet homme était hors de son pays, presque hors de

son siècle. En ce moment, pour ceux qui étaient au courant et

qui connaissaient les affaires du temps, aucune résistance aux

conjonctures n’était justifiable. L’Angleterre était heureuse;

une restauration est une réconciliation d’époux; prince et nation

ont cessé de faire lit à part; rien de plus gracieux et de plus

riant; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c’est

beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi; Charles II était

aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand à la suite

de Louis XIV; c’était un gentleman et un gentilhomme; Charles II

était admiré de ses sujets; il avait fait la guerre de Hanovre,

sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul; il

avait vendu Dunkerque à la France, opération de haute politique;

les pairs démocrates, desquels Chamberlayne a dit: «La maudite

république infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute

noblesse», avaient eu le bon sens de se rendre à l’évidence,

d’être de leur époque, et de reprendre leur siège à la noble

chambre; il leur avait suffi pour cela de prêter au roi le

serment d’allégeance. Quand on songeait à toutes ces réalités, à

ce beau règne, à cet excellent roi, à ces augustes princes rendus

par la miséricorde divine à l’amour des peuples; quand on se

disait que des personnages considérables, tels que Monk, et plus

lard Jeffreys, s’étaient ralliés au trône, qu’ils avaient été

justement récompensés de leur loyauté et de leur zèle par les

plus magnifiques charges et par les fonctions les plus

lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l’ignorer, qu’il

n’eut tenu qu’a lui d’être glorieusement assis à côté d’eux dans

les honneurs, que l’Angleterre était remontée, grâce à son roi,

au sommet de la prospérité, que Londres n’était que fêtes et

carrousels, que tout le monde était opulent et enthousiasmé, que

la cour était galante, gaie et superbe; si, par hasard, loin de

ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre

ressemblant à la tombée de la nuit, on apercevait ce vieillard

vêtu des mêmes habits que le peuple, pâle, distrait, courbé,

probablement du côté de la tombe, debout au bord du lac, à peine

attentif à la tempête et à l’hiver, marchant comme au hasard,

l’œil fixe, ses cheveux blancs secoués par le vent de l’ombre,

silencieux, solitaire, pensif, il était difficile de ne pas

sourire.

Sorte de silhouette d’un fou.

En songeant à lord Clancharlie, à ce qu’il aurait pu être et à ce

qu’il était, sourire était de l’indulgence. Quelques-uns riaient

tout haut. D’autres s’indignaient.

On comprend que les hommes sérieux fussent choqués par une telle

insolence d’isolement.

Circonstance atténuante: lord Clancharlie n’avait jamais eu

d’esprit. Tout le monde en tombait d’accord.

L'homme Qui Rit · 第 100 / 247 题