Il pouvait être environ sept heures du soir. Le vent maintenant
diminuait, signe de recrudescence prochaine. L’enfant se
trouvait sur l’extrême plateau sud de la pointe de Portland.
Portland est une presqu’île. Mais l’enfant ignorait ce que c’est
qu’une presqu’île et ne savait pas même ce mot, Portland. Il ne
savait qu’une chose, c’est qu’on peut marcher jusqu’à ce qu’on
tombe. Une notion est un guide; il n’avait pas de notion. On
l’avait amené là et laissé là. _On_ et _là_, ces deux énigmes,
représentaient toute sa destinée; _on_ était le genre humain;
_là_ était l’univers. Il n’avait ici-bas absolument pas d’autre
point d’appui que la petite quantité de terre où il posait le
talon, terre dure et froide à la nudité de ses pieds. Dans ce
grand monde crépusculaire ouvert de toutes parts, qu’y avait-il
pour cet enfant? Rien.
Il marchait vers ce Rien.
L’immense abandon des hommes était autour de lui.
Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second,
puis un troisième. A l’extrémité de chaque plateau, l’enfant
trouvait une cassure de terrain; la pente était quelquefois
abrupte, mais toujours courte. Les hautes plaines nues de la
pointe de Portland ressemblent à de grandes dalles à demi
engagées les unes sous les autres; le côté sud semble entrer sous
la plaine précédente, et le côté nord se relève sur la suivante.
Cela fait des ressauts que l’enfant franchissait agilement. De
temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil
avec lui-même. La nuit devenait très obscure, son rayon visuel
se raccourcissait, il ne voyait plus qu’à quelques pas.
Tout à coup il s’arrêta, écouta un instant, fit un imperceptible
hochement de tête satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers
une éminence de hauteur médiocre qu’il apercevait confusément à
sa droite, au point de la plaine le plus rapproché de la falaise.
Il y avait sur cette éminence une configuration qui semblait dans
la brume un arbre. L’enfant venait d’entendre de ce côté un
bruit, qui n’était ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
Ce n’était pas non plus un cri d’animaux. Il pensa qu’il y avait
là quelqu’un.
En quelques enjambées il fut au bas du monticule.
Il y avait quelqu’un en effet.
Ce qui était indistinct au sommet de l’éminence était maintenant
visible.
C’était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout
droit. A l’extrémité supérieure de ce bras, une sorte d’index,
soutenu en dessous par le pouce, s’allongeait horizontalement.
Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une
équerre. Au point de jonction de cette espèce d’index et de
cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait
quoi de noir et d’informe. Ce fil, remué par le vent, faisait le
bruit d’une chaîne.
C’était ce bruit que l’enfant avait entendu.
Le fil était, vu de près, ce que son bruit annonçait, une chaîne.
Chaîne marine aux anneaux à demi pleins.
Par cette mystérieuse loi d’amalgame qui dans la nature entière
superpose les apparences aux réalités, le lieu, l’heure, la
brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de
l’horizon, s’ajoutaient à cette silhouette, et la faisaient
énorme.
La masse liée à la chaîne offrait la ressemblance d’une gaine.
Elle était emmaillottée comme un enfant et longue comme un homme.
Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l’extrémité de
la chaîne s’enroulait. La gaine se déchiquetait à sa partie
inférieure. Des décharnements sortaient de ces déchirures.
Une brise faible agitait la chaîne, et ce qui pendait à la chaîne
vacillait doucement. Cette masse passive obéissait aux
mouvements diffus des étendues; elle avait on ne sait quoi de
panique; l’horreur qui disproportionne les objets lui ôtait
presque la dimension en lui laissant le contour; c’était une
condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit
dessus et de la nuit dedans; cela était en proie au grandissement
sépulcral; les crépuscules, les levers de lune, les descentes de
constellations derrière les falaises, les flottaisons de
l’espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par
entrer dans la composition de ce néant visible; cette espèce de
bloc quelconque suspendu dans le vent participait de
l’impersonnalité éparse au loin sur la mer et dans le ciel, et
les ténèbres achevaient cette chose qui avait été un homme.
C’était ce qui n’est plus.
Être un reste, ceci échappe à la langue humaine. Ne plus
exister, et persister, être dans le gouffre et dehors, reparaître
au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine
quantité d’impossible mêlée à de telles réalités. De là
l’indicible. Cet être,--était-ce un être?--ce témoin noir, était
un reste, et un reste terrible. Reste de quoi? De la nature
d’abord, de la société ensuite. Zéro et total.
L’inclémence absolue l’avait à sa discrétion. Les profonds
oublis de la solitude l’environnaient. Il était livré aux
aventures de l’ignoré. Il était sans défense contre l’obscurité,
qui en faisait ce qu’elle voulait. Il était à jamais le patient.
Il subissait. Les ouragans étaient sur lui. Lugubre fonction
des souffles.
Ce spectre était là au pillage. Il endurait cette voie de fait
horrible, la pourriture en plein vent. Il était hors la loi du
cercueil. Il avait l’anéantissement sans la paix. Il tombait en
cendre l’été et en boue l’hiver. La mort doit avoir un voile, la
tombe doit avoir une pudeur. Ici ni pudeur ni voile. La
putréfaction cynique et en aveu. Il y a de l’effronterie à la
mort à montrer son ouvrage. Elle fait insulte à toutes les
sérénités de l’ombre quand elle travaille hors de son
laboratoire, le tombeau.
Cet être expiré était dépouillé. Dépouiller une dépouille,
inexorable achèvement. Sa moelle n’était plus dans ses os, ses
entrailles n’étaient plus dans son ventre, sa voix n’était plus
dans son gosier. Un cadavre est une poche que la mort retourne
et vide. S’il avait eu un moi, où ce moi était-il? Là encore
peut-être, et c’était poignant à penser. Quelque chose d’errant
autour de quelque chose d’enchaîné. Peut-on se figurer dans
l’obscurité un linéament plus funèbre?
Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des issues sur
l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble possible, et où
l’hypothèse se précipite. La conjecture a son _compelle
intrare_. Si l’on passe en certains lieux et devant certains
objets, on ne peut faire autrement que de s’arrêter en proie aux
songes, et de laisser son esprit s’avancer là dedans. Il y a
dans l’invisible d’obscures portes entre-bâillées. Nul n’eût pu
rencontrer ce trépassé sans méditer.
La vaste dispersion l’usait silencieusement. Il avait eu du sang
qu’on avait bu, de la peau qu’on avait mangée, de la chair qu’on
avait volée. Rien n’avait passé sans lui prendre quelque chose.
Décembre lui avait emprunté du froid, minuit de l’épouvante, le
fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums.
Sa lente désagrégation était un péage. Péage du cadavre à la
rafale, à la pluie, à la rosée, aux reptiles, aux oiseaux.
Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouillé ce mort.
C’était on ne sait quel étrange habitant, l’habitant de la nuit.
Il était dans une plaine et sur une colline, et il n’y était pas.
Il était palpable et évanoui. Il était de l’ombre complétant les
ténèbres. Après la disparition du jour, dans la vaste obscurité
silencieuse, il devenait lugubrement d’accord avec tout. Il
augmentait, rien que parce qu’il était là, le deuil de la tempête
et le calme des astres. L’inexprimable, qui est dans le désert,
se condensait en lui. Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à
toutes les farouches réticences de la nuit. Il y avait dans son
mystère une vague réverbération de toutes les énigmes.
On sentait autour de lui comme une décroissance de vie allant
jusqu’aux profondeurs. Il y avait dans les étendues
environnantes une diminution de certitude et de confiance. Le
frisson des broussailles et des herbes, une mélancolie désolée,
une anxiété où il semblait qu’il y eût de la conscience,
appropriaient tragiquement tout le paysage à cette figure noire
suspendue à cette chaîne. La présence d’un spectre dans un
horizon est une aggravation à la solitude.
Il était simulacre. Ayant sur lui les souffles qui ne s’apaisent
pas, il était l’implacable. Le tremblement éternel le faisait
terrible. Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est
effrayant à dire, et quelque chose d’immense s’appuyait sur lui.
Qui sait? Peut-être l’équité entrevue et bravée qui est au delà
de notre justice. Il y avait, dans sa durée hors de la tombe, de
la vengeance des hommes et de sa vengeance à lui. Il faisait,
dans ce crépuscule et dans ce désert, une attestation. Il était
la preuve de la matière inquiétante, parce que la matière devant
laquelle on tremble est de la ruine d’âme. Pour que la matière
morte nous trouble, il faut que l’esprit y ait vécu. Il
dénonçait la loi d’en bas à la loi d’en haut. Mis là par
l’homme, il attendait Dieu. Au-dessus de lui flottaient, avec
toutes les torsions indistinctes de la nuée et de la vague, les
énormes rêveries de l’ombre.
Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
sinistre. L’illimité, borné par rien, ni par un arbre, ni par un
toit, ni par un passant, était autour de ce mort. Quand
l’immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau,
éternité, apparaît patente, c’est alors que nous sentons tout
inaccessible, tout défendu, tout muré. Quand l’infini s’ouvre,
pas de fermeture plus formidable.