Qu’était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant derrière
elle cet enfant?
Ces évadés étaient-ils des comprachicos?
On a vu plus haut le détail des mesures prises par Guillaume III,
et votées en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes,
dits comprachicos, dits comprapequeños, dits cheylas.
Il y a des législations dispersantes. Ce statut tombant sur les
comprachicos détermina une fuite générale, non seulement des
comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte. Ce fut à qui se
déroberait et s’embarquerait. La plupart des comprachicos
retournèrent en Espagne. Beaucoup, nous l’avons dit, étaient
basques.
Cette loi protectrice de l’enfance eut un premier résultat
bizarre; un subit délaissement d’enfants.
Ce statut pénal produisit immédiatement une foule d’enfants
trouvés, c’est-à-dire perdus. Rien de plus aisé à comprendre.
Toute troupe nomade contenant un enfant était suspecte; le seul
fait de la présence de l’enfant la dénonçait.--Ce sont
probablement des comprachicos.--Telle était la première idée du
shériff, du prévôt, du constable. De là des arrestations et des
recherches. Des gens simplement misérables, réduits à rôder et à
mendier, étaient pris de la terreur de passer pour comprachicos,
bien que ne l’étant pas; mais les faibles sont peu rassurés sur
les erreurs possibles de la justice. D’ailleurs les familles
vagabondes sont habituellement effarées. Ce qu’on reprochait aux
comprachicos, c’était l’exploitation des enfants d’autrui. Mais
les promiscuités de la détresse et de l’indigence sont telles
qu’il eût été parfois malaisé à un père et à une mère de
constater que leur enfant était leur enfant. D’où tenez-vous cet
enfant? Comment prouver qu’on le tient de Dieu? L’enfant
devenait un danger; on s’en défaisait. Fuir seuls sera plus
facile. Le père et la mère se décidaient à le perdre, tantôt
dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un puits.
On trouva dans les citernes des enfants noyés.
Ajoutons que les comprachicos étaient, à l’imitation de
l’Angleterre, traqués désormais par toute l’Europe. Le branle de
les poursuivre était donné. Rien n’est tel qu’un grelot attaché.
Il y avait désormais émulation de toutes les polices pour les
saisir, et l’alguazil n’était pas moins au guet que le constable.
On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de
la porte d’Otero, une inscription intraduisible--le code dans
les mots brave l’honnêteté--où est du reste marquée par une forte
différence pénale la nuance entre les marchands d’enfants et les
voleurs d’enfants. Voici l’inscription, en castillan un peu
sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las
bolsas de los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo de
mar_. On le voit, les oreilles, etc., confisquées n’empêchaient
point les galères. De là un sauve-qui-peut parmi les vagabonds.
Ils partaient effrayés, ils arrivaient tremblants. Sur tout le
littoral d’Europe, on surveillait les arrivages furtifs. Pour
une bande, s’embarquer avec un enfant était impossible, car
débarquer avec un enfant était périlleux.
Perdre l’enfant, c’était plutôt fait.
Par qui l’enfant qu’on vient d’entrevoir dans la pénombre des
solitudes de Portland était-il rejeté?
Selon toute apparence, par des comprachicos.
V