Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande
échelle et comprenait divers genres.
Il en fallait au sultan; il en fallait au pape. A l’un pour
garder ses femmes; à l’autre pour faire ses prières. C’était un
genre à part ne pouvant se reproduire lui-même. Ces à peu près
humains étaient utiles à la volupté et à la religion. Le sérail
et la chapelle Sixtine consommaient la même espèce de monstres,
ici féroces, là suaves.
On savait produire dans ces temps-là des choses qu’on ne produit
plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce
n’est pas sans raison que les bons esprits crient à la décadence.
On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient à ce
que l’art des supplices se perd; on était virtuose en ce genre,
on ne l’est plus; on a simplifié cet art au point qu’il va
bientôt peut-être disparaître tout à fait. En coupant les
membres à des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur
arrachant les viscères, on prenait sur le fait les phénomènes, on
avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes privés
des progrès que le bourreau faisait faire à la chirurgie.
Cette vivisection d’autrefois ne se bornait pas à confectionner
pour la place publique des phénomènes, pour les palais des
bouffons, espèces d’augmentatifs du courtisan, et pour les
sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes. Un de
ces triomphes, c’était de faire un coq pour le roi d’Angleterre.
Il était d’usage que, dans le palais du roi d’Angleterre, il y
eût une sorte d’homme nocturne, chantant comme le coq. Ce
veilleur, debout pendant qu’on dormait, rôdait dans le palais, et
poussait d’heure en heure ce cri de basse-cour, répété autant de
fois qu’il le fallait pour suppléer à une cloche. Cet homme,
promu coq, avait subi pour cela en son enfance une opération dans
le pharynx, laquelle fait partie de l’art décrit par le docteur
Conquest. Sous Charles II, une salivation inhérente à
l’opération ayant dégoûté la duchesse de Portsmouth, on conserva
la fonction, afin de ne point amoindrir l’éclat de la couronne,
mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutilé. On
choisissait d’ordinaire pour cet emploi honorable un ancien
officier. Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William
Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
deux schellings six sous[1].
[1] Voir le docteur Chamberlayne, _État présent de
l’Angleterre_, 1688, 1re partie, chap. XIII, p. 179.
Il y a cent ans à peine, à Pétersbourg, les mémoires de Catherine
II le racontent, quand le czar ou la czarine étaient mécontents
d’un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande
antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre
de jours déterminé, miaulant, par ordre, comme un chat, ou
gloussant comme une poule qui couve, et becquetant à terre sa
nourriture.
Ces modes sont passées; moins qu’on ne croit pourtant.
Aujourd’hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un
peu l’intonation. Plus d’un ramasse à terre, nous ne disons pas
dans la boue, ce qu’il mange.
Il est très heureux que les rois ne puissent pas se tromper. De
cette façon leurs contradictions n’embarrassent jamais. En
approuvant sans cesse, on est sûr d’avoir toujours raison, ce qui
est agréable. Louis XIV n’eût aimé voir à Versailles ni un
officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon. Ce qui
rehaussait la dignité royale et impériale en Angleterre et en
Russie eût semblé à Louis le Grand incompatible avec la couronne
de saint Louis. On sait son mécontentement quand Madame
Henriette une nuit s’oublia jusqu’à voir en songe une poule,
grave inconvenance en effet dans une personne de la cour. Quand
on est de la grande, on ne doit point rêver de la basse.
Bossuet, on s’en souvient, partagea le scandale de Louis XIV.