Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes, cela a
existé. (Cela existe encore aujourd’hui.) Aux époques naïves et
féroces, cela constitue une industrie spéciale. Le dix-septième
siècle, dit grand siècle, fut une de ces époques. C’est un
siècle très byzantin; il eut la naïveté corrompue et la férocité
délicate, variété curieuse de civilisation. Un tigre faisant la
petite bouche, Mme de Sévigné minaude à propos du bûcher et de la
roue. Ce siècle exploita beaucoup les enfants; les historiens,
flatteurs de ce siècle, ont caché la plaie, mais ils ont laissé
voir le remède, Vincent de Paul.
Pour que l’homme-hochet réussisse, il faut le prendre de bonne
heure. Le nain doit être commencé petit. On jouait de
l’enfance. Mais un enfant droit, ce n’est pas bien amusant. Un
bossu, c’est plus gai.
De là un art. Il y avait des éleveurs. On prenait un homme et
l’on faisait un avorton; on prenait un visage et l’on faisait un
mufle. On tassait la croissance; on pétrissait la physionomie.
Cette production artificielle de cas tératologiques avait ses
règles. C’était toute une science. Qu’on s’imagine une
orthopédie en sens inverse. Là où Dieu a mis le regard, cet art
mettait le strabisme. Là où Dieu a mis l’harmonie, on mettait la
difformité. Là où Dieu a mis la perfection, on rétablissait
l’ébauche. Et, aux yeux des connaisseurs, c’était l’ébauche qui
était parfaite. Il y avait également des reprises en sous-œuvre
pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait
un cheval pie. De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu
et en vert? La nature est notre canevas. L’homme a toujours
voulu ajouter quelque chose à Dieu, L’homme retouche la création,
parfois en bien, parfois en mal. Le bouffon de cour n’était pas
autre chose qu’un essai de ramener l’homme au singe. Progrès en
arrière. Chef-d’œuvre à reculons. En même temps, on tâchait de
faire le singe homme. Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse
de Southampton, avait pour page un sapajou. Chez Françoise
Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des barons, le
thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or que lady
Dudley appelait «mon nègre». Catherine Sidley, comtesse de
Dorchester, allait prendre séance au parlement dans un carrosse
armorié derrière lequel se tenaient debout, museaux au vent,
trois papions en grande livrée. Une duchesse de Medina-Coeli,
dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas
par un orang-outang. Ces singes montés en grade faisaient
contrepoids aux hommes brutalisés et bestialisés. Cette
promiscuité, voulue par les grands, de l’homme et de la bête,
était particulièrement soulignée par le nain et le chien. Le
nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui.
Le chien était le bini du nain. C’était comme deux colliers
accouplés. Cette juxtaposition est constatée par une foule de
monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey
Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
Charles Ier.
Dégrader l’homme mène à le déformer. On complétait la
suppression d’état par la défiguration. Certains vivisecteurs de
ces temps-là réussissaient très bien à effacer de la face humaine
l’effigie divine. Le docteur Conquest, membre du collège
d’Amen-Street et visiteur juré des boutiques de chimistes de
Londres, a écrit un livre en latin sur cette chirurgie à rebours
dont il donne les procédés. A en croire Justus de
Carrick-Fergus, l’inventeur de cette chirurgie est un moine nommé
Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Rivière._
Le nain de l’électeur palatin, Perkeo, dont la poupée--ou le
spectre--sort d’une boîte à surprises dans la cave de Heidelberg,
était un remarquable spécimen de cette science très variée dans
ses applications.
Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était
monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d’amuser.