IV

Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C’est une loi.

Être toujours sourdement furieux, c’était la situation intérieure

d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était

le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui

fait de l’opposition. Il prenait l’univers en mauvaise part. Il

ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce

soit. Faire le miel n’absolvait pas l’abeille de piquer; une

rosé épanouie n’absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du

vomito negro. Il est probable que dans l’intimité Ursus faisait

beaucoup de critiques à Dieu. Il disait:--Évidemment, le diable

est à ressort, et le tort de Dieu, c’est d’avoir lâché la

détente.--Il n’approuvait guère que les princes, et il avait sa

manière à lui de les applaudir. Un jour que Jacques II donna en

don à la Vierge d’une chapelle catholique irlandaise une lampe

d’or massif, Ursus, qui passait par là, avec Homo, plus

indifférent, éclata en admiration devant tout le peuple, et

s’écria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin

d’une lampe d’or que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont

besoin de souliers.

De telles preuves de sa «loyauté» et l’évidence de son respect

pour les puissances établies ne contribuèrent probablement pas

peu à faire tolérer par les magistrats son existence vagabonde et

sa mésalliance avec un loup. Il laissait quelquefois le soir,

par faiblesse amicale, Homo se détirer un peu les membres et

errer en liberté autour de la cahute; le loup était incapable

d’un abus de confiance, et se comportait «en société»,

c’est-à-dire parmi les hommes, avec la discrétion d’un caniche;

pourtant, si l’on eût eu affaire à des alcades de mauvaise

humeur, cela pouvait avoir des inconvénients; aussi Ursus

maintenait-il, le plus possible, l’honnête loup enchaîné. Au

point de vue politique, son écriteau sur l’or, devenu

indéchiffrable et d’ailleurs peu intelligible, n’était autre

chose qu’un barbouillage de façade et ne le dénonçait point.

Même après Jacques II, et sous le règne «respectable» de

Guillaume et Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre

pouvaient voir rôder paisiblement sa carriole. Il voyageait

librement, d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant

ses philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses

mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance à

travers les mailles du filet de police tendu à cette époque par

toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et

particulièrement pour arrêter au passage les «comprachicos».

Du reste, c’était juste. Ursus n’était d’aucune bande. Ursus

vivait avec Ursus; tête-à-tête de lui-même avec lui-même dans

lequel un loup fourrait gentiment son museau. L’ambition d’Ursus

eût été d’être caraïbe; ne le pouvant, il était celui qui est

seul. Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la

civilisation. On est d’autant plus seul qu’on est errant. De là

son déplacement perpétuel. Rester quelque part lui semblait de

l’apprivoisement. Il passait sa vie à passer son chemin. La vue

des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des

halliers, des épines, et des trous dans les rochers. Son

chez-lui était la forêt. Il ne se sentait pas très dépaysé dans

le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des

arbres. La foule satisfait dans une certaine mesure le goût

qu’on a du désert. Ce qui lui déplaisait dans cette cahute,

c’est qu’elle avait une porte et des fenêtres et qu’elle

ressemblait à une maison. Il eût atteint son idéal s’il eût pu

mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.

Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait; parfois,

fréquemment même, d’un rire amer. Il y a du consentement dans le

sourire, tandis que le rire est souvent un refus.

Sa grande affaire était de haïr le genre humain. Il était

implacable dans cette haine. Ayant tiré à clair ceci que la vie

humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la superposition

des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la

peste sur la guerre, la famine sur la peste, la bêtise sur le

tout, ayant constaté une certaine quantité de châtiment dans le

seul fait d’exister, ayant reconnu que la mort est une

délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait. Il

avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des

vieillards. Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et

leur jetait ce sarcasme;--Te voilà sur tes pattes. Puisses-tu

marcher longtemps dans la vallée de larmes! Quand il voyait un

pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu’il

avait sur lui en grommelant:

--Vis, misérable! mange! dure longtemps! ce n’est pas moi qui

abrégerai ton bagne.--Après quoi, il se frottait les mains, et

disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.

Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l’arrière,

lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à

l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses

lettres: URSUS, PHILOSOPHE.

L'homme Qui Rit · 第 26 / 247 题