LE CAPITAINE DICK

Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prétexte de chasser, mais

réellement parce qu'il lui était impossible de demeurer en repos.

Du reste, il désirait vivement étudier la physionomie du pays où il se

trouvait.

Peut-être n'avait-il aucun but bien déterminé et obéissait-il à une

de ces impulsions indéfinies qui poussent si souvent l'homme à

l'action,--impulsions auxquelles les coureurs du désert ne sont pas

moins sujets que les habitants des cités.

Bien que l'esprit de Pathaway fût naturellement réfléchi, rarement il

avait été aussi disposé à la rêverie qu'en cette occasion.

Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds.

Collines et vallées, eaux et forêts semblaient fuir derrière lui comme

flottent les objets dans nos rêves.

Une chèvre des montagnes passa à son côté mais le chasseur noir ne la

remarqua point. Une antilope se montra à la portée de son fusil, il n'y

fit pas attention.

Pensait-il à Sébastien? ou bien songeait-il aux mystères de la vallée du

Trappeur, ou bien encore évoquait-il les images de personnes éloignées?

Quel que fût l'aspect du monde intérieur qui absorbait ses facultés

mentales, le chasseur noir fut rappelé aux réalités qui l'entouraient

par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et

venant directement à lui.

La vue de cet individu rappela immédiatement à Pathaway celui qui, dans

le canon, avait parlé avec tant d'autorité à Ben Joice et à Bill Brace.

C'était un événement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle

conduite il allait tenir vis-à-vis de ce personnage.

Son premier soin fut de s'assurer s'il était seul, son second de

chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'était pas

accompagné, le chasseur noir résolut de ne point éviter la rencontre.

Bientôt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait été lui-même

aperçu.

Ils continuèrent de marcher jusqu'au pied du mamelon. Là, s'étendait une

petite gorge tapissée de mousse. Nos deux hommes s'y arrêtèrent à portée

de pistolet et se tinrent sur la défensive; mais ni l'un ni l'autre ne

semblait disposé à prendre l'initiative des hostilités--si hostilités il

devait y avoir entre eux.

L'inconnu portait toujours sa ceinture écarlate. Il était armé d'un

fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux

couteaux-bowie.

Le premier, Pathaway parla.

--La paix ou la guerre? demanda-t-il.

--Comme il vous plaira; ça m'est égal! répondit brusquement l'autre.

--C'est bien; la paix pour le présent, reprit le chasseur noir.

Après quoi, il s'avança vers l'étranger, qui imita son exemple.

Pathaway avait une vague idée d'avoir déjà entendu sa voix. Aussi, en

approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrême.

Il n'était plus qu'à trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin,

il reconnut Hendricks, le trappeur déguenillé qui s'était présenté la

veille au camp de Nick.

--Oh! oh! fit Pathaway, il paraît que vous n'avez pas mis longtemps à

réparer vos désastres, ami Hendricks.

--Vous ne m'avez pas oublié. Diable, vous avez de bons yeux. Que

pensez-vous de moi, étranger? fut-il riposté d'un ton ironique.

--Vous tenez à mon opinion?

--Oui.

--Eh bien, répliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour

vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais décidément

votre mine n'inspire pas la confiance.

--Vous croyez? fit Hendricks grimaçant un sourire.

Et après une pause:

--Qu'est-ce que vous êtes venu faire par ici, étranger?

--Ce que bon me semble, répliqua sèchement Pathaway.

--Oh! oh! nous sommes d'un caractère indépendant.

--Mais oui. Assez fort pour me protéger moi-même je ne crains ni les

voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi.

Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irrita

Hendricks.

--Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on

dompte les élèves comme vous. La barbe aura besoin de pousser à votre

menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur

d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez à l'école. Vous m'amusez,

parole d'honneur. Sans cela je vous aurais déjà rogné les ailes. Oui,

partez et emmenez Nick Whiffles avec vous...

--Et s'il me plaît de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas

de plus vers Hendricks.

--S'il vous plaît! s'écria ce dernier dont les prunelles s'allumèrent

aussitôt d'un feu sombre! S'il vous plaît! ha! ha! Quand je dis:

«allez!» les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus

parler. Quand je dis: «restez!» ils restent. La parole du capitaine

Dick, c'est la loi.

Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas

d'une certaine dignité.

La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait

que, depuis longtemps il avait imposé sa volonté à plusieurs hommes, et

qu'il ne pouvait endurer la résistance à ses ordres.

Mais le chasseur noir n'était pas homme à se laisser facilement

intimider.

Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick.

--Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas à trouver un

sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorité et ne crains pas vos

menaces.

--Je t'apprendrai à me connaître.

--Oh! je vous connais assurément plus que vous ne pensez. On m'a parlé

de vous,--pas en bien, je l'avoue. On vous donne même comme le héros de

plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la vallée du Trappeur.

--Mais es-tu fou! s'écria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte

à un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-être es-tu

fatigué de la vie, hein?

Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets.

--Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paraître

alarmé.

--Vermine! proféra le capitaine serrant avec force la poignée de son

pistolet.

--Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde à vos doigts, dit

négligemment Pathaway.

--Qu'est-ce à dire?

--C'est-à-dire que vous jouez avec une arme dangereuse.

Le visage de Dick se contracta. Néanmoins il maîtrisa la colère qui

l'étouffait pour proférer d'une voix sourde:

--Quand un homme rencontre un animal féroce dans la forêt, il est assez

sage pour ne pas le provoquer; mais il paraît que toi, jeune fou, tu

veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela?

Le chasseur noir · 第 32 / 53 题