Le petit camp de Nick Whiffles était comme un oasis dans le désert, si
loin s'étendaient les chaînes de montagnes; si vastes se déployaient les
prairies; si nombreux étaient les fleuves et les lacs; si grande était
la distance jusqu'aux confins de la civilisation.
Au moment où l'instinct des deux chiens fut brusquement éveillé, le
soleil s'abaissait derrière la cabane et plaquait d'or les arêtes des
pics altiers.
Pathaway sauta sur ses armes et courut à la porte.
L'ours gris fut la première chose qu'il aperçut.
On s'attendait si peu à cette apparition que tous, Nick excepté,
tressaillirent.
--N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, dit-il. C'est seulement l'ours
apprivoisé dont je vous ai parlé. Ne le touchez point Pathaway. Je m'en
vas le renvoyer. Il me connaît.--Dehors, maudite vermine!
--Nicolas prononça précipitamment ces paroles et avec une accentuation
qui ne lui était pas ordinaire.
Il craignait sans doute que l'animal n'attirât l'attention particulière
de ses hôtes. En même temps, il le poussait devant lui et l'ours battait
rapidement en retraite, mais avec des grognements formidables.
Bientôt homme et bête eurent disparu. Nick resta absent une dizaine de
minutes, et quand il revint à la hutte, on remarqua qu'il était soucieux
et triste.
Ayant observé que Pathaway et Sébastien l'examinaient attentivement,
il tâcha de recouvrer la gaîté. Mais ses efforts mêmes le trahissaient.
D'ailleurs on le vit prendre pour son cheval des précautions inusitées.
Il l'appela et l'attacha solidement près de la porte.
Tandis qu'il s'occupait à cette besogne, Sébastien se glissa vers lui et
d'un ton bas:
--Il y a du danger, n'est-ce pas, Nicolas?
--Bonté divine! mais non, il n'y a pas la plus petite difficulté, pas la
plus petite! et c'est drôle, car il y a un monde de difficultés ici,
et il y en aura toujours plus ou moins... surtout plus, ô Dieu oui!
Je pourrais te raconter un tas de difficultés que j'ai eues, et ça
durerait, vois-tu, petiot, d'aujourd'hui à demain, rien que pour t'en
indiquer une. Mais rappelle-toi que quelle que soit la difficulté, qui
arrive il y aura toujours près de toi quelqu'un qui n'aura pas peur de
la rencontrer.
--J'en suis bien sûr, oh! bien sûr! répliqua chaleureusement Sébastien.
Puis il ajouta avec hésitation et un ton bas:
--Mais cet homme, ce Pathaway?
--Ah! je t'entends, je t'entends, fit Nick en souriant. On en aura soin,
mon Sébastien, quoiqu'il ait l'air d'un gaillard bien capable de songer
à lui. Tu l'as vu, il n'y a pas longtemps, se tirer en brave d'une
diablesse de petite difficulté. Mais rentrons; celui dont nous parlons
a maintenant l'oeil sur nous. Il épie tout. C'est singulier comme il te
surveille parfois.
--Peut-être méprise-t-il ma faiblesse, répliqua Sébastien en rougissant.
--Parfois ça pourrait bien être ça; mais parfois aussi, ça pourrait
bien être autre chose..., oui, autre chose. Je sais ce que je veux dire.
C'est comme si tu lui rappelais une créature à laquelle il n'aime pas
à penser. Il y a du trouble, vois-tu, dans son esprit. Ça lui donne
l'apparence d'une matinée brumeuse. Il ne dort pas bien la nuit.
Il rêve, tressaute et marmotte des paroles comme un meurtrier,
c'est-à-dire, non, pas comme un meurtrier, mais plutôt comme un jeune
homme qui a été désappointé en amour.
Nick fit une pause, et, arrachant des profondeurs les plus basses de sa
poitrine un soupir, mi-partie lamentable, mi-partie sentimental comme il
en jaillit des souvenirs à moitié ensevelis, il s'exclama:
--O Dieu, oui!
--Sébastien était agité.
Le bon trappeur avait touché une corde sensible dans cette sortie
soudaine sur les bords de l'océan des émotions. Il se retourna pour
cacher un mouvement de trouble.
Nick secoua la tête comme si une pensée brillait devant son cerveau,
mais il demeura silencieux.
--Montagnard, demanda alors Sébastien affectant d'être joyeux,
avez-vous jamais été désappointé en amour?
Nicolas, qui marchait au moment où cette question lui fut posée,
s'arrêta court comme s'il avait reçu autour du cou un lazzo mexicain.
--Désappointé! mon garçon, désappointé! Nous sommes tous plus ou moins
désappointés, plutôt plus que moins. Oui...
Il aspira longuement l'air et poursuivit:
--Oui, je puis dire que j'ai été désappointé. Il fut un temps où
l'aspect de deux beaux yeux, d'une jolie bouche et d'un petit pied
gentillement chaussé me mettaient de la poudre dans le sang. Mais
n'en parlons plus. Ce qui est passé est passé. Quand l'occasion se
présentera, je te dirai peut-être une histoire, peut-être bien aussi
que non; car à quoi bon revenir sur ce qui n'est plus? Ma maxime, c'est
qu'il faut rire des vieilles petites difficultés et s'armer constamment
pour affronter les nouvelles.
Là-dessus, il rentra dans la hutte. Mais à peine y avait-il mis le pied
que les chiens aboyèrent une seconde fois.
--Le trappeur fronça les sourcils et s'avança vers la porte qui s'ouvrit
alors pour livrer passage à un homme d'un extérieur repoussant.
Sa physionomie était basse et sournoise, ses vêtements en haillons; des
trappes rouillées pendaient à son dos. Un mauvais fusil et un couteau
tout ébréché composaient ses armes.
Il avait le visage, le cou et les mains affreusement sales les cheveux
dans un état de désordre étudié. Il voulait évidemment faire croire
qu'il venait de loin, et que la faim l'avait tourmenté dans son voyage;
mais un oeil exercé ne pouvait manquer de découvrir l'artifice; car ses
joues n'étaient pas creusées et pâlies comme celles de l'homme qui est
resté longtemps privé de nourriture: plutôt sa personne annonçait un
homme bien repu qui a peu marché.
Il s'assit sur un tronc d'arbre, promena un regard scrutateur sur ce qui
l'entourait, jeta ses trappes à terre, plaça son fusil entre ses jambes
et salua la compagnie par ces paroles:
--Comment ça va, vous autres?
--Bien, merci. J'espère que vos gens sont bien aussi, répondit sèchement
Nick.
--Nos gens! je n'ai pas vu de nos gens ces mois derniers; car j'étais
allé chasser dans les prairies de la Saskatchaouane près de l'extrémité
de la branche Sud et j'ai failli y mourir de faim. Les Pieds-noirs m'ont
joué de vilains tours. Je suis heureux de revoir des blancs. Mes hardes
sont un peu en loques; mais je pense que ça ne fait pas de différence
pour des chrétiens.
Le nouveau venu paraissait ne pas plaire au chasseur noir et son aspect
avait considérablement ému Sébastien.
--Comment vous appelez-vous? demanda Nick.
--Hendricks, chez les civilisés, répliqua l'étranger en jetant un coup
d'oeil sur Portneuf.
--Comment se fait-il que vous soyez tombé sur mon camp? continua le
trappeur d'un ton dur et qui contrastait vivement avec les façons qu'il
déployait d'habitude envers les hôtes que le hasard lui envoyait.
--Singulière question à faire à un franc-trappeur qui a faim et qui
flairerait un morceau de viande à douze milles à la ronde!
Il ramena lentement ses regards de Portneuf à Sébastien; et on le vit
changer tout à coup.
Sa mâchoire inférieure s'abaissa. Il resta bouche béante avec une
expression d'étonnement, de curiosité et une sorte d'effroi.
Ce fut l'affaire d'une seconde. Mais Hendricks avait vu ou redouté une
chose qu'il ne pouvait plus désormais oublier. Si ses traits basanés
eussent été débarrassés de la fange qui les masquait, on les eût trouvés
plus défaits que ceux d'André Jeanjean.
Nick, qui était en train de ranimer le feu, ne remarqua point l'émoi
soudain de son visiteur; toutefois Pathaway le surprit et chercha à se
l'expliquer.
--Ce'n'est pas une singulière question, répliqua Whiffles. Je donne
volontiers à manger et à boire quand j'ai de quoi, mais j'aime à savoir
à qui je donne, car il y a dans ces cantons des gens qui ne valent pas
la corde pour les pendre.