Napoléon, Nick avait foi en son étoile. Ayant échappé à tant de périls,
il doutait sérieusement qu'un malheur réel pût lui arriver.
Son esprit, étrangement constitué, avait acquis une si vigoureuse
croyance dans une providence protectrice que la crainte du mal le gênait
rarement, si jamais elle l'effleurait.
Après bien des difficultés, il atteignit une place où il pouvait
distinguer un coin du ciel, à travers de gros arbres qui confondaient
leurs rameaux à la cime des rochers.
Un bruit mêlé de sifflements et de mugissements frappa l'oreille de
Nicolas. Il s'arrêta, écouta, et, incapable de préciser la cause du son,
marcha dans sa direction.
Ce bruit était produit par une source d'eau chaude, qui lançait à
plusieurs pieds de hauteur ses gerbes noyées dans des nuages de vapeur
bleuâtre.
Quoique Nick ne fût pas superstitieux, ce spectacle l'impressionna.
Qu'est-ce qui lui prouvait que les traditions des Peaux-rouges ne
fussent pas vraies? Il avait vécu et communié avec la Nature,--cela
pendant près de quarante années, mais la connaissait-il entièrement? N'y
avait-il pas quelques-uns des secrets de cette féconde mère qui eussent
échappé à la perception du hardi trappeur?
Il ne l'avait pas vue à nu; il n'avait palpé que ses formes extérieures.
Il pouvait y avoir, et il y avait des arcanes inexplorés par le brave
homme. Sans doute, ce n'était pas du lait qui coulait dans ses veines.
La poltronnerie et lui n'avaient jamais couché sur la même peau de
buffle, comme il disait si énergiquement. Mais il y a un régulateur
prudent et vigilant qui gouverne le mécanisme intime de l'individu,
quand les sauvegardes ordinaires lui manquent.
Nicolas sentit un frisson courir dans ses artères.
Il était vraiment mal à l'aise et tourna la tête, dans l'intention, ma
foi, de rétrograder.
Mais alors, il crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul dans le tunnel.
C'était comme un grincement, le grattement d'un chien ou d'un gros
animal grimpant sur les rochers.
L'obscurité était trop grande pour permettre de voir; aussi Nick se
sentit-il d'autant plus anxieux de savoir à quelle sorte de compagnon il
allait avoir affaire.
Il avait naturellement bonne vue. S'habituant peu à peu à l'obscurité,
il finit par distinguer un corps long et noir qui marchait en ligne
parallèle avec lui. Whiffles supposa que c'était une personne qui
rampait sur ses mains et ses genoux; il ramassa une petite pierre et la
jeta à cet objet.
Un grognement menaçant lui répondit.
Nick s'arrêta.
Sa position n'était décidément pas enviable. Il ne savait s'il devait
reculer ou avancer.
Un nouveau grognement lui apprit que l'animal auquel il avait affaire
était un ours.
Après un moment de réflexion, Whiffles se détermina à continuer son
chemin, pensant qu'il y avait plus de sécurité devant que derrière
lui, car le peu qu'il avait entrevu de la vallée du Trappeur l'avait
défavorablement impressionné.
Nicolas poursuivit donc sa marche, lente et difficile.
Il lui fallait tantôt se traîner le long des pointes de rocher, tantôt
franchir un précipice, et tantôt traverser un terrain marécageux où il
enfonçait jusqu'aux genoux. Enfin il atteignit l'entrée de la porte du
Diable, et déjà il se félicitait de sa bonne fortune, quand un troisième
grognement lui fit porter une main à la détente de sa carabine, et
l'autre à son couteau-bowie.
Près d'un des prismoïdes de basalte, se tenait un ours, un ours-gris, de
taille formidable.
Il regardait, gueule béante, par-dessus son épaule gauche.
Nick le coucha en joue, et le monstre poussa un grondement sauvage en
montrant une rangée de dents aussi blanches que l'ivoire.
Depuis longtemps notre trappeur connaissait la nature des animaux de
cette espèce.
Il savait combien ils ont la vie dure. Rarement un seul coup de feu les
tue. Au contraire la douleur qu'il leur cause les met en furie.
Ils attaquent se défendent à outrance et malheur alors à l'imprudent qui
a tiré sur eux!
--Non, non! ça ne sera pas, murmura le trappeur. Ces créatures-là ne
supportent bien que les blessures mortelles. D'ailleurs, il ne fait pas
encore assez clair pour se livrer à ce petit exercice qui tranche une
question de vie ou de mort. J'ai toujours eu la chance de me fourrer
dans une maudite petite difficulté et de m'en sortir les mains nettes,
oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais supposons que cet animal
innocent me dévore, est-ce qu'on aurait encore l'audace d'imprimer ça?
Ce serait bien là le désespoir de ma mort, ô Dieu, oui!
Cette réflexion lui arracha un sourire mélancolique. Mais son naturel
reprit aussitôt l'ascendant.
Le danger ne pouvait altérer l'esprit qui l'animait.
En toute circonstance c'était toujours Nick Whiffles, l'étrange
personnage. Si la vue d'un péril imminent le frappait un moment, il
rebondissait bientôt comme une boule de caoutchouc.
--Allons, pas tant de bruit, dit-il en s'adressant à l'ours, qui faisait
des démonstrations très-hostiles; pas tant de bruit, car tu commences
à m'échauffer les oreilles, ami Martin et il y a un petit degré au delà
duquel patience n'est plus vertu. Si tu ne savais pas si bien grimper,
je t'enverrais un joli morceau de plomb rond sous l'oreille droite, ô
Dieu oui! Hurle donc! puisque ça te fait plaisir. J'ai refroidi deux de
tes frères l'automne dernier, tu ne le sais peut-être pas, hein? Mais tu
as une drôle de tête mon gaillard. Qu'est-ce que c'est que ça?
L'ours s'était levé et assis sur son train de derrière. Ses deux pattes
de devant pendaient comme les nageoires d'un veau-marin, et son dos
demeurait appuyé au pilier de basalte.
--Diable, comme il me reluque! dit Nick en examinant l'amorce de sa
carabine; je n'aime pas ces regards-là. Est-ce qu'il aurait envie de me
manger? Ce serait bien la plus coriace bouchée qui eût jamais passé
sur sa langue. Tâche de ne plus te rencontrer sur le chemin de Nick
Whiffles, monsieur l'impudent! D'ailleurs, je t'avertis que tu trouveras
plus de graisse sous ma chemise de chasse que dans toute autre partie de
mon système.
L'ours se dressa sur ses deux pieds et fît deux pas en avant.
Nick ajouta:
--Encore un, mon brave et nous allons entrer, toi et moi, dans une
maudite petite difficulté, ah! dam, oui.
L'ours ne bougea point. Et comme Nick le visait les premières lueurs du
matin apparurent à l'orient.
Quelques rayons d'or, avant-coureurs du soleil teignirent les colonnes,
les tours et murailles de la ville hantée.
Au même instant, la forme le l'ours tomba à terre et la figure d'un
homme se montra à la place.
Nick poussa une exclamation de surprise.
--Un Indien, oui bien je le jure, votre serviteur!
L'autre restait immobile at coi.
--Un Indien, sur ma parole! Qui es-tu, Peau-rouge? Qu'est-ce que
signifie cette mascarade? Moyen de te précipiter dans quelque maudite
petite difficulté, l'ami!
--Ténébreux est brave; il ne craint pas le croc de la panthère et
marche, le coeur ferme, dans la vallée de l'Esprit du tonnerre: répliqua
le personnage qui avait surgi de la peau d'ours.
--Multonomah! chef des Shoshonés! s'écria Nick. Enchanté de te voir, mon
frère, quoique ce soit la dernière place du monde où j'aurais pensé te
rencontrer. On ne trouve guère ici les gens de ta race, car il circule
d'étranges histoires sur ces localités, ô Dieu, oui!
--Dans ces lieux réside un Manitou que nous ne devons pas offenser,
répliqua Multonomah en attachant un regard inquisiteur sur Nick. Les
Shoshonés font la guerre aux hommes, mais pas aux esprits. On peut voir
et palper les premiers, les derniers sont comme le vent, invisibles,
et trop délicats pour que des mortels puissent les toucher. Ténébreux
croit-il au Manitou des montagnes?
Le Shoshoné, qui s'était rapproché et avait échangé une poignée de main
avec le trappeur, tenait toujours ses regards rivés sur lui.
La question avait sans doute pour but d'arracher une réponse infiniment
plus longue qu'elle n'en avait l'air.
Nick ne demandait pas mieux que de parler, ô Dieu non! Ses yeux disaient
clairement:--«Je suis une pompe, mettez la main sur la manivelle et elle
fonctionnera, je vous le garantis.»
De fait, il arrondit son bras droit sur sa hanche comme le bras d'une
pompe.
--Jamais vu un, dit-il.
L'Indien sourit.
--Bien, reprit-il, mon frère n'est pas un fou. Il sait comment suivre le
bison à la piste. A l'aspect des nuages, il peut dire quand le vent se
précipitera des montagnes, et le coucher du soleil lui apprend le temps
qu'il fera le lendemain.
--Je te comprends, Indien. Tes paroles frappent les oreilles de
Ténébreux. Je méprise les fous, ô Dieu oui! Peau-rouge, l'air n'est pas
bon ici; avançons un peu.
--Oui, dit Multonomah secouant la tête, air malsain ici, pas pouvoir
vivre longtemps, ouah! Frère, pourquoi es-tu venu dans une aussi
mauvaise région?
Nick, qui commençait à grimper le flanc de la montagne s'arrêta court en
entendant cette demande, et allongea comiquement les lèvres, suivant son
habitude.
--Je suis venu voir l'esprit du Tonnerre, répliqua-t-il.
--Ténébreux est trop obscur. Il n'agit pas franchement avec son frère.
Ses pensées sont fermées. Nous ne pouvons aller ensemble.
--Shoshoné, il court de singuliers bruits à propos de la vallée du
Trappeur. Ils sont parvenus jusqu'à moi. Multonomah est-il discret?
Le Shoshoné ne répondit pas; un sourire dédaigneux arqua ses lèvres.
--J'entends, s'empressa de dire Nick. C'était une boutade. Il n'est
pas permis de douter de la discrétion d'un chef shoshoné. Ta main,
Peau-rouge, et n'en parlons plus. Il y a une masse de blancs auxquels on
peut se confier, mais je sais de quel bois tu es fait. Plus d'une fois,
nous avons campé ensemble, Indien. En même temps, nous avons contemplé
le ciel et les étoiles et nous nous sommes étonnés de ce que peuvent
être le ciel et sa durée. Nous avons chassé en compagnie, dormi près
du même feu, mangé du même bison dans le même morceau d'écorce, rôti au
même feu et sur le même bâton. Un jour, Indien, il m'en souvient, nous
avons failli crever d'inanition ensemble et dévoré un chien demi-mort
de faim au terme de notre jeûne. N'était-ce pas dans le voisinage de la
source à l'Écureuil? Nous avons chassé le castor sur la pierre jaune et
à la tête de la rivière au Saumon, et jamais une querelle, tu sais?
Mais ça me rappelle que j'ai perdu des trappes dans ces environs, à
un endroit appelé le roc Noir et à la rivière à la Loutre, près des
falaises de grès rouge.
--Ténébreux a perdu des trappes? est-il le seul qui ait raison de se
plaindre? D'autres n'ont-ils pas perdu des trappes et des pelleteries?
N'y a-t-il plus rien à dire, homme blanc?
--Pas seulement des trappes, mais ceux qui les ont tendues.--Pas
seulement des pelleteries, mais ceux qui les possédaient.....
--Que veut dire mon frère?
--Que bien des trappeurs ont disparu sans qu'on sache ce qui leur est
arrivé.
--Mauvais Manitou coupable.
--Indien, ni toi, ni moi ne croyons à ces bêtises. L'esprit du Tonnerre
cesserait de se faire entendre si tu éteignais le feu ardent qui brûle
au sein des montagnes. Ce ne sont pas les esprits hors du corps que nous
devons craindre, mais ce sont les esprits qui sont dans le corps qui
font le mal. J'ai eu plus de maudites difficultés avec ceux que je
pouvais voir qu'avec ceux que je ne voyais pas. Peau-rouge, mes yeux ne
sont pas restés fermés.
--Je vois qu'ils sont restés ouverts et j'en suis heureux.
--Indien, j'ai surveillé les gens par ici. Ils ont de terribles secrets,
c'est moi qui te le dis. Mais les montagnes où ils se cachent sont
muettes, et ce qu'elles ne nous révèlent pas, nous devons l'apprendre.
Je le répète, il y a des créatures à deux pattes qui rôdent jour et nuit
dans ces gorges et qui ne paraissent pas du tout effrayées du Manitou du
mal. Nul ne peut dire d'où ça vient, où ça va, ce que ça fait.
--Ténébreux n'est plus aussi obscur. Il parle clairement à ses amis.
Sont-ce des visages pâles ou des Peaux-rouges?
--Indien, Nick Whiffles est un homme de vérité. Sa langue n'est pas
crochue. Leur peau est blanche, mais leur coeur est noir. Je suis fâché
de le dire, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Il y a partout des hommes méchants. Il y a des Peaux-rouges dont la
conduite n'est pas bonne. Les mauvais blancs habitent la montagne des
rochers et la vallée inférieure. C'est pour cela que tu as trouvé le
Shoshoné déguisé.
--Ah! ah! ton but, frère, était le même que le mien. Tu veux pénétrer
dans les mystères de la vallée et voir ce que tu peux voir. Celui que
tu appelles Ténébreux se propose la même chose. Bien, Indien, bien,
très-bien. 11 y a, dans cette région un tas de vagabonds, qui font du
mal en veux-tu en voilà; moi, je m'en vais vous les chasser et les mener
à la justice. Je suis sur leur trace, tout comme je te le dis. Ils ont
fait des actes qui font bouillir mon sang. Je les tiendrai à l'oeil et
camperai sur leur piste jusqu'à ce que j'aie découvert leur retraite.
Il y a des malhonnêtetés qui doivent être punies, des comptes qu'il faut
régler. Nick le sait et Nick ne perdra pas de temps. On dit qu'il y a
du danger. Mais où serait le plaisir, s'il n'y avait pas de danger? Le
danger, c'est pas ça qui répugne à Nick Whiffles--vous, toi, ou un autre
l'épeurer, ô Dieu, non! Indien, crois-moi, mettons-nous à l'oeuvre,
dénichons toute cette racaille et purgeons-en les montagnes.
--Mais l'esprit du Tonnerre! fit Multonomah.
--Que le Tonnerre l'écrase! riposta victorieusement Nick.
--Ténébreux, le Grand-Esprit a voulu notre rencontre; il veut et peut
tout:--hommes, animaux, aussi bien que nuages et pluies. Il a dit: Cette
nuit visage pâle et Peau-rouge se rencontreront, et se tiendront le
langage de la vérité. Il est bon que les méchants soient punis.--Tu vois
cette peau d'ours?
Le Shoshoné avait roulé sa peau et l'attachait sur son dos.
--Oui, fit Nick, avec un signe de tête.
--Caché dans cette peau, poursuivit le sauvage, je me suis traîné à
travers les rochers et j'ai vu des gens entrer et sortir par la porte
Noire. Cette nuit, quelque chose semblait me dire d'aller chercher les
mauvais esprits.
--Qu'as-tu vu? demanda Nick.
--J'ai vu source chaude, jetant eau et fumée.
--Après? car j'ai vu ça moi aussi et je n'en sais pas plus long.
--J'ai cheminé longtemps au milieu de grandes masses de rochers que,
dans sa colère, le Grand-Esprit a précipitées en bas des montagnes,
ou arrachées aux fondements de la vallée. Puis, j'ai trouvé une eau
courante qui tournait, tournait, tournait et se perdait dans un gouffre
noir. Après, j'ai traversé une fondrière et découvert un endroit où
croissait le gazon. Au-delà, il y avait des arbres, les uns vieux,
entrelacés; les autres rabougris et étêtés par la chute des rochers. Un
bois épais couvrait le sol au-delà. Multonomah s'arrêta sur la lisière
de ce bois.
--Qu'arriva-t-il alors?
--Le bois était bien sombre,--sombre comme le passage silencieux à la
terre des esprits. Je ne pouvais voir qu'un coin du ciel. Si un Shoshoné
était accessible à la crainte, Multonomah aurait eu peur. Pendant un
moment il se tint tranquille et songea aux récits qu'on lui avait faits
de la vallée. Il tâcha d'entendre la voix de son ami Manitou pour savoir
ce qu'il avait à décider. Un bruit de pas arriva à ses oreilles. Il se
coucha sur le sol et aperçut des gens de ta race. Ils ressemblaient à
des francs-trappeurs. Leur barbe était longue; leurs cheveux pendaient
sur leurs épaules; leurs ceintures étaient chargées de pistolets et de
couteaux, et ils marchaient, en chancelant, comme l'homme rouge quand il
a le coeur gonflé par l'eau de feu. Devant eux ils chassaient un homme
et une femme. L'homme, c'était Portneuf, le voyageur[18] canadien; la
femme, c'était sa fille, toute jeune et, belle comme la nouvelle lune.
Les mains de Portneuf étaient liées; sa tête penchait désespérément sur
sa poitrine. Sa fille pleurait. Le coeur du Multonomah fut ému.
[Note 18: Dans le désert américain, _voyageur, trappeur, coureur des
bois, chasseur_, sont synonymes.]
--Portneuf, je le connais; c'est un bon et brave compagnon. J'ai souvent
pagayé avec lui et ses chansons réjouissaient toujours mes oreilles. Je
me souvient bien de
A la claire fontaine,
M'en allant promener....
Et sa fille, donc! Nannette, comme je l'appelais. En voilà une perle
malgré ses jupes! Indien, ce que tu viens de me dire-là m'attriste,
ô Dieu, oui! Nannette est trop gentille pour... J'en frémis, vois-tu.
C'est comme l'affaire que j'ai vue au rocher Noir. Tu ne sais pas
ça, toi! Une femme, belle! mais belle, plus belle qu'un ange. Dieu me
pardonne! Oh! j'ai bien remarqué les hommes. Sois tranquille, je les
reconnaîtrais. Brigands, va! Si tu l'avais vue, Indien, leur demander
grâce. Ça aurait touché un Peau-rouge comme toi, oui bien, je le jure,
votre serviteur! Je la vois encore, avec ses blanches petites mains, sa
jolie figure, si pâle, si suppliante. Quand elle les agitait ses pauvres
chers bras d'ivoire, on aurait juré une colombe secouant ses ailes,
sais-tu pas, Indien? Ça me perçait le coeur. Comme je te les aurais
rossés les scélérats qui la faisaient souffrir! Gueusards de gueusards!
Mais ils étaient six et j'étais tout seul Quand je te dirai qu'ils l'ont
fourrée dans un manteau et jetée à l'eau, avec une pierre au cou! Mais
je voyais tout, et je l'ai sauvée comme de raison, la pauvre chère âme
du bon Dieu. Peau-rouge tu ne peux te figurer la satisfaction que ça
m'a donné. Jamais tu n'as vu tant de beauté, tant de bonté, tant de
franchise, tant de courage et tant d'esprit qu'il y a en elle... ô Dieu,
non!
--Qu'est-ce que Ténébreux en a fait?
Nick Whiffles, surpris de l'interrogation, ne répondit pas avec sa
vivacité et sa bonhomie accoutumées.
--Oh! dit-il, je l'ai envoyée à ses parents,--à ses frères, je veux
dire. Ce n'était peut-être pas tout-à-fait ses frères. Mais elle avait
des parents quelque part, en haut, dans les montagnes, tu sais, Indien;
non pas les montagnes, mais les établissements.....
--Ouah! fît le Shoshoné.
Sans prendre garde à cette laconique, riposte, Nick continua:
--Depuis cette circonstance, qui s'est présentée il n'y a pas bien
des mois, je me suis mis à l'ouvrage pour découvrir les auteurs de
l'attentat. Oh! je les trouverai, c'est sûr, oui bien, je le jure, votre
serviteur!--Continue ton histoire, Indien.
Multonomah reprit froidement:
--Le Français et sa fille s'enfoncèrent dans les rochers et je ne les
vis plus. Je retournai, et rencontrai Ténébreux qui sait ce qui est
arrivé depuis.