Au bout d'une heure, tout sembla reposer dans la cabane du trappeur.
Alors, Jack Wiley ouvrit les yeux, souleva sa tête, contempla un instant
les dormeurs, puis il se mit sur son séant, s'allongea et se coula aussi
doucement que possible hors du logis.
Maraudeur s'était bien éveillé à demi; mais ne croyant pas qu'il fût à
propos de contrarier l'hôte de son maître, l'honnête animal reprit le
cours de ses rêveries canines.
Sorti de la cabane, Wiley traversa rapidement le plateau et aperçut le
cheval de Nicolas qui paissait voluptueusement l'herbe tendre.
--Vilaine bête, mais qui doit avoir de bonnes qualités, pensa Jack. Sa
crinière est pas mal raide. On dirait un buisson d'épines, mais ça vous
a des jambes taillées pour la course. Elles sont lisses, propres et
parfaites aux attaches. J'aime cette croupe, cette petite tête, et
cette gracieuse encolure. Ma foi, ce ne serait pas bien de laisser là ce
quadrupède. Il est vrai que son propriétaire m'a rendu un petit service,
mais les affaires sont les affaires et l'amitié n'a rien à y voir.
Quoique Jack louchât supérieurement, ses regards parvinrent, cette fois,
à se concentrer avec ardeur sur le coursier de Nick.
--Décidément, il me va! murmura-t-il.
En déboutonnant sa chemise de chasse, il en tira une forte lanière de
cuir qu'il avait enroulée autour de son corps.
Ensuite il s'approcha de l'animal qui continuait paisiblement son régal,
et lui ajusta la lanière autour du cou.
Ayant réussi au delà de ses voeux, Wiley sauta sur le dos de
l'Hérissé qui, loin de faire de la résistance, marcha volontiers à une
cinquantaine de verges plus loin. Mais arrivé à cette distance le cheval
s'arrêta court, s'appuya sur ses jambes de devant, logea sa tête entre
elles, et, lançant en l'air son arrière-train, vous envoya l'écuyer
mesurer la surface plane.
Jack tomba sur le nez, avec une violence qui fit danser trente-six
chandelles devant ses yeux. Pendant quelques minutes il ne vit rien que
du feu au milieu duquel voltigeait un cheval enragé.
Pas fort loin de cette scène, il y avait un homme qui riait de bon
coeur, je vous assure.
C'était Nick Whiffles.
Son sommeil avait été aussi léger que celui de l'ingrat trappeur. En le
voyant partir, il s'était levé et l'avait suivi.
Lorsque Wiley enfourcha l'Hérissé, Nick fronça les sourcils; c'est que,
s'il se souciait médiocrement de la reconnaissance, il tenait à son
bien, surtout quand ce bien était un cheval favori.
Revenant donc promptement à la hutte il saisit ses armes, poursuivit le
voleur et arriva juste au moment où l'Hérissé venait de lui faire baiser
notre mère commune.
--Bravo! se dit Nick, avec un véritable orgueil. Je ne lui aurais jamais
pardonné s'il ne s'était pas comporté ainsi, oui bien, je le jure, votre
serviteur! Eût-ce été juste de se laisser prendre par cette vermine,
qui tombera quelque jour dans une maudite petite difficulté, si la
providence n'amende pas sa diablesse de mauvaise nature. Le traître!
le renégat! Oublier ce que j'ai fait cette nuit pour lui! Il mériterait
d'être pendu, et je vous dis qu'il ne sera jamais mieux qu'au bout d'une
corde.
Cependant Jack Wiley se remettait de sa chute:
--Voilà donc, grommelait-il en s'étirant et se frottant le visage, voilà
donc quelques-uns des tours que cette, grande perche de trappeur lui a
appris. Ah! mon brigand, je te corrigerai de ces manières-là quand nous
serons dans les montagnes. Allons, reste en repos. Tu ne recommenceras
pas si facilement cette fois.
Et il se replaça sur le dos de l'Hérissé, dont la mauvaise humeur
semblait s'être dissipée.
--Encore dessus, ô Dieu, oui! pensa Nick. Eh bien, s'il peut s'y tenir,
je le lui donne cet imbécile de l'Hérissé. Je ne veux pas avoir un
cheval qui se laisse mener par un pareil vaurien, moi!
Tandis que Nick se livrait philosophiquement à ce soliloque, l'Hérissé
fournissait à Wiley des preuves incontestables de son éducation.
Après trois ou quatre plongeons vers le sol, il se dressa sur les pieds
de derrière, décrivit une mirifique pirouette, se jeta à droite, puisa
gauche, et finit par se renverser et se rouler sur le dos.
Si le cavalier eût été moins agile, il ne s'en serait pas tiré sans
quelques os cassés; mais il en fut quitte pour des meurtrissures et des
contusions.
--Je ne céderai pas d'un point, et si je puis te monter, je te
conduirai, exclama Jack furieux en s'avançant pour reprendre le bout du
lazzo qui balayait la terre.
L'Hérissé, qui n'était peut-être pas rusé comme le serpent, mais qui
avait toutefois la finesse que son maître avait pu lui donner, voulut,
sans doute, déployer toutes ses qualités, car, tournant soudain les
talons à son triste admirateur, il lui planta ses deux sabots en pleine
poitrine et le laissa là, marqué d'une double demi-lune.
Si la force du coup n'eût été à moitié perdue avant d'atteindre Jack,
bien sûr que le coquin n'aurait plus, jamais de sa vie, lancé un lazzo
au cou d'un cheval.
Accroupi sur le gazon Nick Whiffles s'abandonnait de tout coeur à un
de ces bons rires silencieux qui nous prennent parfois et qu'il est
impossible de décrire avec la parole ou la plume.
Après cet exploit, l'Hérissé se remit à brouter l'herbe en traînant la
lanière sous ses pieds.
Wiley se tordait dans des convulsions, comme un homme souffrant les
douleurs purgatoriales de la colique bilieuse.
Au bout de cinq ou six minutes il se releva néanmoins, en marmottant
des imprécations et se dirigea vers le lieu qu'on appelait la Vallée du
Trappeur perdu.
--Je ne m'étais pas beaucoup trompé sur son caractère, dit Nick en se
mettant, de suite, sur la piste de Jack Wiley. Il y a en moi quelque
chose qui me dit toujours quand on ne doit pas se fier à un homme. Je
l'ai retiré comme un tison du bûcher, et je ne sais pas si j'en suis
vraiment fâché. Pourtant je suis fâché qu'il y ait tant de noire
ingratitude dans le monde, ah Dieu, oui! Mais, peuh! je m'en fiche,
comme d'une cartouche brûlée. J'accepte le monde comme je le trouve,
moi. C'est un bon monde, aussi bon qu'a pu le faire le Maître de la vie,
car je sais que, lui, il est si bon qu'il en ferait un meilleur s'il le
pouvait. Il y a dedans de mauvaises gens, ô Dieu, oui; mais, bast! tout
finira par bien aller...--Diable, où va ce chenapan?
Comme il n'y avait personne pour répondre à la dernière interrogation
du trappeur, il fut obligé de s'enfoncer dans les conjectures, tout
en suivant son voleur. Après avoir trotté par monts et par vaux, Nick
atteignit enfin une éminence dominant la vallée du Trappeur perdu,
tandis que Jack Wiley descendait la versant de la colline vers la Porte
du Diable.
--Il ne paraît pas aussi effrayé des fantômes qu'il l'était, il y a deux
ou trois heures, se dit Nicolas. Je crois bien être sur la trace de
ceux que j'ai déjà cherchés. Je pénétrerai enfin le mystère; on
pénètre toujours les mystères quand on cherche. On a l'oeil à vous, mon
gentilhomme, n'ayez peur. Il n'y a pas de mal à reconnaître la compagnie
que vous fréquentez et peut-être ça rapporte-t-il gros. Pressons-nous,
car le jour approche, et m'est avis que ce n'est pas un lieu sûr à
explorer quand le soleil luit.
Le terrain qu'ils parcouraient alors était coupé par d'effrayantes
fondrières, des roches détachées, d'énormes masses de granit
tourmentées.
Partout on rencontrait des vestiges des convulsions volcaniques, qui, à
une époque reculée de l'histoire du monde, avaient ébranlé les montagnes
jusque dans leurs fondements et épanché, à la surface de la croûte
terrestre, des torrents de roches fondues et de minéraux.
Souvent Wiley disparaissait à la vue, perdu qu'il était par les
inégalités du sol. Nick n'en continuait pas moins sa chasse avec cette
patience stoïque qu'on lui connaît.
Ils se trouvèrent bientôt près de la vallée et Wiley s'éclipsa tout à
coup derrière un gigantesque portique de roc.
--Parfaitement nommé, murmura Nicolas, en examinant avec intérêt ce
phénomène naturel. Si ça ne ressemble pas à la porte du diable je ne m'y
connais pas.
Les deux côtés de cette porte étaient composés de puissantes colonnes de
basalte, qui, s'inclinant l'une vers l'autre, se joignaient au sommet.
A droite et à gauche, d'autres piliers, de même formation, les uns plus
gros, les autres plus petits, et entrelacés de projections rocheuses, se
dressaient en étroit réseau, ne laissant qu'une entrée principale à la
région mystérieuse appelée la Vallée du Trappeur perdu.
La curiosité de notre ami Whiffles était aiguisée à ce point, qu'il
n'aurait pas voulu battre en retraite, si dangereuse que pût être son
entreprise. Il accéléra même le pas et arriva sous le porche titanique.
La silhouette de la ville hantée se déchiquetait devant lui.
Néanmoins des blocs de rochers barraient le passage. Nick en longea le
contour et se trouva dans les ténèbres. Il lui sembla pénétrer dans une
région souterraine.
L'air y était glacial, imprégné de vapeurs humides; le pied se posait
sur un sol mou, visqueux. Whiffles n'en allait pas avec moins de
fermeté, mais il fit un faux pas et tomba dans la vase.
Un corps froid et gluant qui passa alors contre son visage lui apprit
que le lieu était fréquenté par des reptiles.. Se relevant avec
vivacité, le trappeur essaya de se reconnaître au milieu de la noirceur
qui l'enveloppait.
Ce lui fut impossible.