Après avoir atteint le plateau, le jeune garçon--Sébastien
Delaunay--pénétra dans une petite hutte cachée dans un bouquet de
cotonniers.
Les chiens le suivirent, mais en se retournant de temps à autre sous la
direction que leur maître avait prise.
Au centre de la hutte flambait un bon feu de branchages. Sébastien
s'assit auprès. Pendant quelques instants il s'occupa à empenner
des flèches, tandis que Maraudeur et Infortune, étendus à ses pieds,
l'observaient en silence, d'un air somnolent, les yeux à demi clos.
Toutefois, bientôt fatigué de son travail, il décrocha un grand arc
indien, pendu à la paroi de la hutte, et, après l'avoir bandé avec soin,
il jeta un carquois sur ses épaules et se dirigea vers le lieu d'où il
s'était séparé du trappeur.
Il faisait sombre; mais les chiens, saisissant la piste de leur maître,
partirent devant Sébastien et le guidèrent à la vallée.
Comme une sentinelle vigilante, jusqu'à ce que la lune se levât, il
inspecta minutieusement le terrain en parlant quelquefois aux chiens et
en réfléchissant parfois aussi.
Tout-à-coup Maraudeur s'arrêta court, dressa ses oreilles et pointa son
nez vers le fond de la vallée qu'argentaient faiblement les rayons de
la lune. Son compagnon à quatre pattes gronda, tressaillit. Il se serait
précipité en bas de la montagne si Sébastien ne l'eût retenu.
L'adolescent connaissait assez les habitudes du chien pour savoir que
les siens avaient vu ou senti un homme ou un animal. Mais, vainement
s'efforça-t-il de découvrir quelque nouvel être vivant. Un groupe
d'arbres nains, un peu plus bas, près du lit de la vallée, offrait un
point d'observation meilleur et plus sûr; il y descendit.
Aussitôt, il reconnut l'avantage de son mouvement; car, en dirigeant ses
regards au sud, il aperçut un individu qui approchait.
C'était un blanc, mais pas Nicolas.
Sa taille, ses vêtements l'indiquaient.
Sébastien se prit à l'examiner.
A l'élasticité de sa démarche, à la flexibilité de ses membres on
jugeait qu'il était jeune. Il portait un habillement tout noir,
différant matériellement par la coupe de ceux des trappeurs, mais
prouvant peut-être que son propriétaire arrivait récemment des pays
civilisés.
Il était impossible de distinguer les traits de cet homme. Ses armes
consistaient en un fusil à deux coups passé derrière l'épaule.
L'indispensable couteau de chasse et des pistolets pendaient à sa
ceinture de cuir uni.
Quoique seul et au coeur d'un pays sauvage, le jeune chasseur (ainsi le
désignerons-nous) paraissait brave et sûr de lui.
C'est au moins ce que pensa Sébastien, dont l'attention fut appelée d'un
autre côté par Maraudeur, qui aboya, bondit, et parut décidé à s'élancer
dans la vallée.
Sébastien eut quelque peine à le calmer et tâcha de saisir la cause de
cette nouvelle excitation. Mais il fut assez désagréablement surpris
en remarquant, à une courte distance, trois hommes mal vêtus qui
sournoisement longeaient aussi le vallon. Leur aspect parlait du
trappeur nomade et de l'Indien farouche et pillard.
Ils cheminaient en silence.
A leur vue Sébastien trembla; son visage se couvrit de pâleur.
Se couchant entre les deux chiens, et arrondissant son bras autour du
cou de chacun d'eux, il considéra ces gens, en retenant son haleine et
comme dominé par l'incertitude et l'effroi.
La vaillantise et la gaîté du jeune garçon s'étaient évanouies.
Ses craintes, cependant, ne semblaient pas le résultat d'une vile
lâcheté, mais bien d'une horreur soudaine inspirée par quelque puissance
formidable et mystérieuse.
Frissonnant, Sébastien, jeta un regard vers le jeune chasseur: il avait
fait halte et apprêté son fusil.
Les trois individus et lui s'étaient découverts au même instant.
Qu'allaient-ils faire? La rencontre serait-elle amicale? Sébastien
Delaunay ne le supposait pas.
Le chasseur noir semblait avoir aussi ses doutes. De vrai, les autres
avaient l'air de blancs et de francs trappeurs; mais leur extérieur
était plus sauvage que celui des indigènes eux-mêmes.
Nous sommes facilement accessibles au soupçon; parfois, l'intuition nous
désigne qui nous devons fuir et qui nous devons rechercher.
Celui qui marchait en tête de ces êtres hybrides, ayant lancé une
oeillade au chasseur noir, ôta un fantastique casque de peau, orné d'une
queue de renard, et, après avoir passé dans ses cheveux hérissés une
main qu'on eût pu prendre pour la patte d'un volverenne, il hurla comme
un Indien.
Son salut resta sans réponse.
--Ohé! ohé! dit-il, voilà mon mangeux de lard.
--Pas plus mangeux de lard que vous, répliqua froidement le chasseur.
--Point d'impudence, mon garçon. Nous autres, on est né sur les
prairies, moitié ours-gris, moitié panthère, moitié Français et moitié
Indien. Huh! houh!
Le chasseur noir releva son arme et appuya son index sur la détente.
--Je suis d'humeur paisible, dit-il; je ne me mêle pas des affaires
d'autrui, et je réclame le privilège d'être laissé tranquille. Mais les
fanfaronnades et les grands airs ne me font pas peur, sachez-le. Si
je désire demeurer en paix avec tous, blancs, rouges ou métis, je ne
souffre pas les insultes.
Un des trappeurs grogna comme un ours, tandis qu'un second hurlait comme
un loup et que le troisième imitait le chant perçant du coq.
Le naturel du jeune homme était évidemment paisible.
--Si, dit-il, vous croyez qu'il convient d'aborder de cette manière un
étranger et un blanc, je me permettrai de différer d'opinion avec vous.
Votre conduite est grossière, injurieuse; je m'éloigne.
--Pas si vite mon garçon, nous avons affaire à vous.
Et l'interlocuteur marcha sur le chasseur noir d'un air insolent.
--Arrière, ne m'approchez pas! dit celui-ci en le couchant en joue.
Sébastien Delaunay fixait sur cette scène des regards avides. Il n'avait
pas changé de posture.
Il était encore étendu entre ses chiens, les mains placées sur leur
gueule. Pas un mot, pas un mouvement de ce qui se faisait ne lui avait
échappé.
--Peut-être ne saviez-vous pas, morveux, que je m'appelle l'Ours-gris?
Je suis la mort pour tout gibier à quatre ou à deux pattes qui ose se
poser sur mon chemin. A bas ce fusil d'enfant, et nous allons régler
votre affaire!
Le jeune homme haussa les épaules.
--Merci, je saurai prendre soin de ma personne. Je ne me fie pas à des
coquins de votre sorte, et ne suis pas homme à me laisser intimider et
peut-être piller avec impunité.
L'Ours-gris gronda d'une façon menaçante. La méchanceté naturelle de son
caractère s'éveillait.
--Étranger, avez-vous jamais entendu parler de Bill Brace[15], dit-il,
d'une voix où la colère perçait déjà?
[Note 15: Autrement dit _Guillaume le roide_.]
--Il se peut, mais je ne me rappelle pas, répondit froidement le
chasseur.
--C'est moi qui suis Bill Brace, ajouta l'autre.
--Peut-être me ferez-vous l'honneur de me présenter vos compagnons? fît
le jeune homme d'un ton moqueur.
--Vous les connaîtrez bien assez vite, c'est moi qui vous le dis. Ce
gaillard-là qui peut dévorer une mule crue à son déjeûner, eh bien,
c'est Ben Joice; et cet autre qui vous avale une pinte de whiskey sec
d'un coup, c'est Zene Beck. Je ne pense pas que vous alliez jamais dire
nos noms à l'un des postes de la compagnie de la baie d'Hudson, ou aux
établissements.
Il y avait quelque chose de particulièrement sinistre dans la manière
dont il prononça cette dernière phrase.
Les muscles de son visage se déprimèrent et une perversité opiniâtre
apparut dans tous ses traits.
La vanité de la force physique le rendait insolent. Bill Brace croyait
à l'invincibilité de ses nerfs. Déréglé par inclination et habitude,
vicieux et agressif par nature, il avait besoin de cette correction qui
dompte le scélérat et humilie le brutal.
--Dites-moi quels sont vos desseins et je saurai mieux quoi faire, fit
le chasseur noir. Si votre intention est de me dépouiller, je ne suis
pas disposé à le permettre. J'ai déjà vu des gens de votre calibre. La
plupart se sont montrés paisibles, et je puis vous assurer que ceux qui
se sont comportés autrement n'ont rien gagné.
--A bas votre arme! vociféra Bill Brace.
--Oui, à bas les armes! répéta Ben Joice.
--A bas ton fusil! appuya Zene Beck.
Le chasseur redressa sa taille et de douce qu'était sa physionomie, elle
devint ferme, presque dure.
Une main sur le manche d'un formidable _bowie-knife_[16], Bill Brace
avança le pied droit.
[Note 16: On sait que c'est le terrible couteau américain.]
--Prenez garde, misérables! cria le chasseur, avec un coup d'oeil
rapide à la batterie de son fusil; vous êtes trois contre un, mais le
premier de vous qui fait un mouvement, je le tue comme un chien. Je vous
tiens pour vagabonds et bandits;... cependant, pas pour des lâches. S'il
en est un parmi vous qui veuille se mesurer avec moi, à la carabine, au
pistolet, au couteau, ou aux armes que la nature nous a données, je suis
son homme.
Bill Brace haussa ses épaules herculéennes, et sourit dédaigneusement,
mais plutôt de rage que de bon coeur.
--Vous criez bien haut, mon petit, mais je vas vous donnez une fière
leçon, grommela-t-il entre ses dents.
En disant ces mots, il s'appuyait sur le canon de son fusil dont la
crosse reposait à terre.
Jamais face horrible ne s'était empreinte d'un cachet plus diabolique.
Vivant loin de la contrainte des lois civiles, débarrassé de toutes
les formalités et conventions de la société, suivant à sa guise les
impulsions d'une nature désordonnée, flattant ses appétits sauvages,
singeant les moeurs des Indiens--leurs vices et non leurs vertus--avec
une confiance entière en sa puissance musculaire, Bill Brace était
devenu le type de la bestialité humaine, si je puis m'exprimer ainsi.
Imposer comme loi sa volonté aux autres, telle était son ambition et
même sa devise.
Quoique d'une taille plus haute, le chasseur noir était d'une
constitution plus grêle.
Il avait plus d'harmonie dans les formes, mais moins de vigueur
apparente.
Son extérieur indiquait le sang-froid et cependant la souplesse.
En général il ne semblait pas capable de soutenir une lutte corps à
corps avec son adversaire.
Néanmoins, Sébastien observa qu'il était calme, qu'il ne manifestait
aucun de ces signes de trépidation qui accompagnent ordinairement la
peur ou la colère.
--L'entendez-vous, Ben Joice et Zene Beck? Ce blanc-bec, ce mangeux de
lard[17] qui prétend répondre par toutes armes à Bill Brace, depuis ses
poings, jusqu'à une espingole.
[Note 17: Les Anglo-américains ont donné aux Canadiens-français le
sobriquet de _mangeux de lard_.]
Dans un paroxysme de dédain comique, mais inexprimable, Brace enleva son
casque par la queue de renard qui le surmontait, le lança contre le
sol en le foula aux pieds, tandis que ses camarades témoignaient
chaleureusement de leur admiration; l'un en sifflant à travers deux de
ses doigte fourrés dans sa bouche, l'autre en se tordant dans un éclat
de rire convulsif.
Le chasseur noir se tenait parfaitement tranquille, et toujours prêt à
faire feu.
--Buveux-de-lait, j'accepte le défi! hé! hé! ho! ho! songez-y mes gars,
il veux amorcer Bill Brace le mangeux de chats sauvages, le grand ogre
de la Saskatchaouane.
Puis au jeune homme:
--Voyons, dites-nous comment vous voulez quitter le monde et que ça
soit fait tout de suite. Est-ce avec le plomb, l'acier ou les griffes de
l'ours-gris qui sont mes armes naturelles, comme vous les appelez?
--Nous commencerons avec les armes de la nature; puis, si vous n'êtes
pas satisfait, le couteau décidera qui doit être enseveli dans la
vallée.
--Quant à cela, je puis vous le dire d'avance. Nous ne prenons pas la
peine d'enterrer les gens. Les loups servent de croque-morts, dans les
montagnes. Ils ont bientôt fait, et l'on n'a rien à payer pour la fosse
et le service. Mais nous gaspillons un temps précieux. Hâtez-vous de
dire vos prières et que je vous avale!
--Doucement, doucement, fit le chasseur noir. Écoutez les conditions du
duel: Vos armes et celles de vos amis seront déposées près de ce bouquet
de pins; puis vos camarades se retireront là-bas, derrière le rocher et
resteront spectateurs passifs du combat. Quant à moi, je placerai mes
armes derrière cet arbre à gauche, afin de pouvoir les saisir aisément
en cas de trahison ou de mauvaise foi.
Brace objecta d'abord à cette proposition, mais finalement il y
consentit, et les armes furent, au bout de quelque temps, mises aux
lieux indiqués par le chasseur.
Sébastien avait peine à contenir ses chiens, car ces armes avaient été
posées à cinq ou six pas de sa cachette. Maraudeur se révolta un peu à
l'approche de Brace, et Infortune grogna sourdement. Mais le bruit ne
fut pas remarqué.
Beck et Joice se retirèrent à l'endroit désigné.
Sans perdre une seconde, Bill Brace se dépouilla de sa casaque de
chasse, en homme pressé d'en finir tandis que son antagoniste quittait
flegmatiquement son pourpoint noir au pied d'un cotonnier, et desserrait
sa ceinture.
La charpente osseuse et solidement attachée du premier formait un
contraste frappant avec les proportions symétriques, quelque peu
délicates du second.
Si Bill Brace pesait au moins cent quatre-vingts livres, le chasseur en
pesait cent quarante au plus.
--Étranger, fît Brace, vous ne feriez peut-être pas mal de me dire votre
nom avant que je ne vous dévore, car il se peut qu'un de vos amis désire
couvrir d'une tombe vos os, quand on saura comment vous êtes mort...
--Si vous ou vos coupe-gorge m'assassinez, un individu du nom de
Pathaway manquera dans les montagnes. Êtes-vous prêt, Bill Brace?
--Tout prêt! répondit Brace.
--Venez donc et attrapez ce que vous méritez!
Le jeune homme porta alors en avant son pied et son bras droit, puis le
pied et le bras gauche, et fit face à son ennemi.
Ensuite il retira son bras droit en le courbant comme un arc et étendit
encore le poing gauche, en ayant les yeux fixés sur ceux de Brace, qui
arrivait avec grand fracas, et se proposait de réduire son adversaire
par la seule force du poignet. L'insulteur projeta, ramena sa main
droite et reçut, en pleine bouche, la gauche de Pathaway.
Ce début suffît à faire voir que le dernier connaissait l'art de se
défendre, tandis que l'autre l'ignorait.
--Ce gamin t'a tiré le premier sang; attention, Bill! épia Joice.
Surpris de la riposte, Brace avait reculé. Alors il remarqua que sa
barbe changeait de couleur et passait du noir au rouge.
--Repos! exclama Joice.
A la seconde passe, Brace prit plus de précautions.
Son but était de terminer l'affaire d'un seul coup.
Mais pendant ce temps, Pathaway lui allongeait un croc-en-jambe et le
faisait choir sur le sol.
Joice et Beck saluèrent cet événement par un rire bruyant; ils pensaient
que leur champion se ménageait afin de s'en tirer avec plus d'honneur,
quand il aurait joué assez longtemps avec le petit, pour l'éreinter d'un
coup.
--Debout, Bill! Pourquoi diable te vautrer comme ça? dit Joice.
--Oh! c'est un fier matois! glissa Beck.
--Oui, reprit l'autre. Il va le démolir en gros, car il n'aime pas le
détail, Bill.
Un double éclat de rire couronna cette lourde saillie.
La fureur avait enflammé Bill Brace.