SOMMAIRE. --Prodigieuse quantité des filles publiques à Rome.
--Leur classification en catégories distinctes. --Les _meretrices_
et les _prostibulæ_. --Les _alicariæ_ ou boulangères. --Les
_bliteæ_. --Les _bustuariæ_ ou filles de cimetière. --Les
_casalides_. --Les _copæ_ ou cabaretières. --Les _diobolares_.
--Les _forariæ_ ou _foraines_. --Les _gallinæ_ ou poulettes. --Les
_delicatæ_ ou mignonnes. --La _délicate_ Flavia Domitilla, épouse
de l'empereur Vespasien et mère de Titus. --Les _famosæ_ ou
fameuses. --Les _junices_ ou génisses. --Les _juvencæ_ ou vaches.
--Les _lupæ_ ou louves. --Les _noctilucæ_ et les _noctuvigilæ_ ou
veilleuses de nuit. --Les _nonariæ_. --Les _pedaneæ_ ou
marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donnés
indifféremment à toutes les classes de prostituées. --Étymologie
du mot _putæ_. --Les _quadrantariæ_. --Les _quæstuaires_. --Les
_quasillariæ_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
--Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scrantiæ_ ou
pots de chambre. --Les _suburranæ_ ou filles du faubourg de la
Suburre. --Les _summoenianæ_ ou filles du Summoenium. --Les
_schoeniculæ_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretiosæ_. --Le
sénat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
amants. --Les eunuques. --Les _pædicones_. --Les _cinèdes_. --Les
gaditaines. --Les danseuses, flûteuses, joueuses de lyre. --Les
_ambubaiæ_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
_stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillulæ_ ou
petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
_tractatores_. --Les _lupanaires_ ou maîtres de mauvais lieux.
--Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.
Les filles publiques à Rome, du moins dans la Rome corrompue et
amollie par l'importation des moeurs de la Grèce et de l'Asie,
étaient plus nombreuses qu'elles ne le furent jamais à Athènes ni même
à Corinthe; elles se divisaient aussi en plusieurs classes qui
n'avaient pas entre elles d'autre rapport que l'objet unique de leur
honteux commerce; mais, parmi ces différentes catégories de
courtisanes venues de tous les pays du monde, on eût cherché
inutilement ces reines de la Prostitution, ces hétaires aussi
remarquables par leur instruction et leur esprit que par leurs grâces
et leur beauté, ces philosophes formées à l'école de Socrate et
d'Épicure, ces Aspasie, ces Léontium, qui avaient en quelque sorte
réhabilité et illustré l'hétairisme grec. Les Romains étaient plus
matériels, sinon plus sensuels que les Grecs; ils ne se contentaient
pas des raffinements, des délicatesses de la volupté élégante; ils ne
se nourrissaient pas le coeur avec des illusions d'amour platonique;
ils auraient rougi de s'atteler au char littéraire d'une philosophe ou
d'une muse; ils n'eussent pas daigné chercher auprès d'une femme
de plaisir les chastes distractions d'un entretien spirituel. Pour
eux, le plaisir consistait dans les actes les plus grossiers, et comme
ils étaient naturellement d'une nature ardente, d'une imagination
lubrique et d'une force herculéenne, ils ne demandaient que des
jouissances réelles, souvent répétées, largement assouvies et
monstrueusement variées. Ce tempérament, qu'annonçait la grosseur de
leur encolure nerveuse semblable à celle d'un taureau, se trouvait
servi à souhait par une foule de mercenaires des deux sexes, qui
devaient des noms particuliers à leurs habitudes, à leurs costumes, à
leurs retraites et aux menus détails de leur profession.
Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps à Rome,
pouvaient être rangées dans deux catégories essentiellement
distinctes, les mérétrices (_meretrices_) et les prostituées
(_prostibulæ_). On entendait par _meretrices_, celles qui ne
travaillaient que la nuit; _prostibulæ_, celles qui se livraient nuit
et jour à leur infâme travail. Nonius Marcellus, grammairien du
troisième siècle, dans son livre des _Différences de signification des
mots_, établit celle qui était tout à l'avantage des mérétrices: «Il
faut remarquer entre la mérétrice et la prostituée, que la première
exerce d'une manière plus décente sa profession, car les mérétrices
sont nommées ainsi à cause du _merenda_ (repas du soir), parce
qu'elles ne disposent d'elles que la nuit; la _prostibula_ tire son
nom de ce qu'elle se tient devant son _stabulum_ (repaire), pour
y faire son commerce la nuit comme le jour.» Plaute, dans sa comédie
de la _Cistellaria_, établit très-clairement cette distinction:
«J'entre chez une bonne mérétrice; car se tenir dans la rue, c'est le
fait proprement d'une prostituée.» Nous pensons que ces deux sortes de
filles publiques, celles qui ne l'étaient que la nuit, et celles qui
l'étaient à toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir encore
d'autres différences notables dans leur genre de vie, dans leur
habillement et même dans leur condition sociale; ainsi, les écrivains
latins, qui font mention des registres où les édiles inscrivaient les
noms des courtisanes, ne parlent que des _meretrices_, et semblent à
dessein avoir laissé de côté les _prostibulæ_. Celles-ci, en effet,
occupaient un domicile fixe, et n'avaient que faire de changer de nom
et de costume, puisqu'elles appartenaient à la plus basse classe de la
plèbe. Les mérétrices, au contraire, exerçaient aussi honorablement
que possible leur commerce déshonnête, et ne se mettaient pas en
contravention avec les règlements de police; elles pouvaient,
d'ailleurs, vivre en femmes de bien, _sub sole_, jusqu'à l'heure où,
couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux
lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premières lueurs du matin. Il
est probable aussi que la _bonne_ mérétrice, comme l'appelle Plaute
avec une naïveté que le savant M. Naudet s'est bien gardé de traduire,
payait très-exactement l'impôt à la république, et n'essayait
pas, en déguisant sa profession, de faire tort d'un denier à l'État.
Mais toutes les ouvrières de la Prostitution n'étaient pas aussi
consciencieuses, et l'on peut supposer hardiment que le plus grand
nombre, les plus pauvres, les plus abjectes, ne se faisaient pas
scrupule d'échapper à l'inscription de l'édile, et, par conséquent, au
payement du vectigal impudique. Ces malheureuses, en effet, de même
que les Prostituées du dernier ordre, ne gagnaient point assez
elles-mêmes pour réserver la moindre part de leur gain au trésor
public.
Les _alicariæ_ ou _boulangères_ étaient des filles de carrefour, qui
attendaient fortune à la porte des boulangers, surtout ceux qui
vendaient certains gâteaux de fine fleur de farine, sans sel et sans
levain, destinés aux offrandes, pour Vénus, Isis, Priape et autres
dieux ou déesses. Ces pains, appelés _coliphia_ et _siligones_,
représentaient sous les formes les plus capricieuses la nature de la
femme et celle de l'homme. Comme on faisait une énorme consommation de
ces pains priapiques et vénéréiques, principalement à l'occasion de
certaines fêtes, les maîtres boulangers plantaient des tentes et
ouvraient boutique sur les places et dans les carrefours; ils ne
vendaient pas autre chose que des pains de sacrifice, mais en même
temps ils avaient des esclaves ou des servantes qui se prostituaient
jour et nuit dans la boulangerie. Plaute, dans son _Poenulus_, n'a
pas oublié ces bonnes amies des mitrons: _Prosedas_, _pistorum
amicas_, _reliquas alicarias_. Les _bliteæ_ ou _blitidæ_ étaient des
filles de la plus vile espèce, que le vin et la débauche avaient
abruties, tellement qu'elles ne valaient plus rien pour le métier
qu'elles faisaient encore à travers champs: leur nom dérivait de
_blitum_, blette, espèce de poirée fade et nauséabonde. Suidas ne
s'écarte pas de cette étymologie, en disant: «Ils appelaient _blitidæ_
ces femmes viles, abjectes et idiotes.» (_Viles, abjectas, fatuasque
mulieres, vocabant blitidas._) Selon d'autres philologues, ce surnom
s'appliquait aux courtisanes en général, parce qu'elles portaient
souvent des chaussures vertes ou couleur d'ache. C'était, du reste,
une grave injure, que de qualifier de _blitum_ une femme honnête. Les
_bustuariæ_ étaient les filles de cimetière; elles vaguaient jour et
nuit autour des tombeaux (_busta_) et des bûchers; elles remplissaient
parfois l'office de pleureuses des morts, et elles servaient
spécialement aux récréations des _bustuaires_, qui préparaient les
bûchers et y brûlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les
fosses, et des _colombaires_, qui gardaient les sépultures: elles
n'avaient pas d'autre lit que le gazon qui entourait les monuments
funèbres, pas d'autre rideau que l'ombre de ces monuments, pas d'autre
Vénus que Proserpine. Les _casalides_, ou _casorides_, ou _casoritæ_,
étaient des prostituées qui logeaient dans de petites maisons
(_casæ_), dont elles avaient pris leur surnom; ce surnom
signifiait aussi en grec la même chose, +kasaura+ ou +kasôris+.
Les _copæ_ ou _cabaretières_ étaient les filles des tavernes
et des hôtelleries: elles n'étaient pas toujours assises à l'entrée de
leur séjour ordinaire; tantôt elles versaient à boire aux passants qui
s'arrêtaient pour se rafraîchir; tantôt elles se montraient aux
fenêtres pour attirer des clients; tantôt elles leur faisaient signe
d'entrer; tantôt elles restaient retirées dans une salle basse et
retirée. Les _diobolares_ ou _diobolæ_ étaient de misérables filles,
la plupart vieilles, maigres, éreintées, qui ne demandaient jamais
plus de deux oboles, comme leur nom l'indiquait. Plaute, dans son
_Poenulus_, dit que la Prostitution des diobolaires n'appartenait
qu'aux derniers des esclaves et aux plus vils des hommes (_servulorum
sordidulorum scorta diobolaria_). Pacuvius taxe même cette
Prostitution, en disant que les dioboles n'avaient rien à refuser pour
qui leur offrait la plus petite pièce de monnaie (_nummi caussa
parvi_). Les _forariæ_ ou _foraines_ étaient des filles qui venaient
de la campagne pour se prostituer en ville, et qui, les pieds
poudreux, la tunique crottée, erraient dans les rues sombres et
tortueuses, pour y gagner leur pauvre vie. Les _gallinæ_ ou
_poulettes_ étaient celles qui s'en allaient percher partout, et qui
emportaient tout ce qu'elles trouvaient sous leur main, les draps du
lit, la lampe, les vases et même les dieux pénates.
Dans un ordre de courtisanes plus distingué, les _delicatæ_ ou
_mignonnes_ étaient celles que fréquentaient les chevaliers
romains, les petits-maîtres parfumés et les riches de toute condition;
elles ne se piquaient pas, d'ailleurs, de délicatesse en fait
d'argent, et elles ne trouvaient jamais qu'il sentît l'esclave
affranchi, l'adultère ou le délateur: elles n'étaient difficiles que
pour les gens qui les approchaient sans avoir la bourse bien garnie.
Flavia Domitilla, que l'empereur Vespasien épousa, et qui fut mère de
Titus, avait été _délicate_, avant d'être impératrice. Les _famosæ_ ou
_fameuses_ étaient des courtisanes de bonne volonté, qui, quoique
patriciennes, mères de famille et matrones, n'avaient pas honte de se
prostituer dans les lupanars: les unes, pour contenter une horrible
ardeur de débauche; les autres, pour se faire un ignoble pécule,
qu'elles dépensaient en sacrifices aux divinités de leur affection.
Les _junices_ ou _génisses_ et les _juvencæ_ ou _vaches_ étaient des
mérétrices qui devaient ce surnom à leur embonpoint, à leur facilité
et à l'ampleur de leur gorge. Les _lupæ_ ou _louves_, _lupanæ_ ou
_coureuses de bois_, avaient été nommées ainsi en mémoire de la
nourrice de Rémus et Romulus, Acca Laurentia; comme cette femme du
berger Faustulus, elles se promenaient la nuit dans les champs et les
bois, en imitant le cri de la louve affamée, pour appeler à elles la
proie qu'elles attendaient. Ce surnom avait été porté dans le même
sens par les dictériades du Céramique d'Athènes. Il se naturalisa
depuis à Rome, et il devint la désignation générique de toutes les
courtisanes. «Je crois, dit Ausone dans une de ses épigrammes, je
crois que son père est incertain, mais sa mère est vraiment une
louve.» Les _noctilucæ_ étaient aussi des coureuses de nuit: de même
que les _noctuvigilæ_ ou veilleuses de nuit, l'un et l'autre surnom
avait été donné à Vénus par des poëtes, qui pensaient par là honorer
la déesse. On appelait encore généralement _nonariæ_ les filles
nocturnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu'à la neuvième
heure, et que les louves ne commençaient pas leur course avant cette
heure-là. Ces dernières se nommaient _pedaneæ_, parce qu'elles
n'épargnaient pas leurs souliers, quand elles en avaient. Les
_marcheuses_ n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains
étaient si friands, et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses
descriptions mythologiques, d'attribuer aux déesses.
Les _doris_ devaient ce surnom à leur costume ou plutôt à leur nudité;
car elles se montraient absolument nues, à l'instar des nymphes de la
mer, entre lesquelles la mythologie a caractérisé Doris, leur mère, en
lui donnant les formes les plus voluptueuses et les mieux arrondies.
Juvénal se récrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de même
qu'un vil histrion représente une sage matrone, se dépouillaient de tout
vêtement pour représenter des déesses. Les filles publiques étaient
encore désignées sous plusieurs noms, qui les embrassaient toutes
indifféremment: _mulieres_ ou femmes; _pallacæ_, du grec +pallakê+;
_pellices_, en souvenir des bacchantes, qui avaient des tuniques de
peaux de tigre; _prosedæ_, parce qu'elles attendaient, assises, le
moment où quelqu'un leur ferait appel. On les nommait _peregrinæ_ ou
_étrangères_, comme elles sont nommées sans cesse dans les livres
hébreux, parce que la plupart étaient venues de tous les points de
l'univers pour se vendre à Rome; beaucoup y avaient été amenées comme
prisonnières de guerre, après chaque conquête des aigles romaines;
beaucoup appartenaient à des entremetteuses et à des lénons, qui les
avaient achetées et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains,
avant d'être tout à fait corrompus, se flattaient donc de ne voir que
des étrangères parmi les tristes victimes de leur débauche. Ces
créatures portaient encore un nom qui s'est conservé presque dans notre
langue populaire: _putæ_ ou _puti_, ou _putilli_, soit que ce nom
rappelle celui de la déesse Potua, qui présidait à ce qui se peut; soit
qu'il dérivât de _potus_, par allusion au philtre amoureux qu'on buvait
dans leur coupe; soit qu'on les qualifiât de _pures_ (_putæ_ pour
_puræ_), par antiphrase; soit enfin que, pour déguiser une image
obscène, on eût contracté _putei_ en _puti_, en conservant au mot le
sens de _puits_ ou _citernes_. Quelle que fût l'origine du mot, les
amants s'en étaient servis d'abord pour adresser un compliment à leur
maîtresse. Plaute, dans son _Asinaria_, met en scène un amant qui
emploie cette épithète en compagnie d'autres empruntées à l'histoire
naturelle: «Dis-moi donc, ma petite cane, ma colombe, ma chatte, mon
hirondelle, ma corneille, mon passereau, mon puits d'amour!» On n'usait
de l'expression de _quadrantariæ_ qu'en signe de mépris, à l'égard des
plus basses prostituées; on entendait par là constater le misérable
salaire dont elles se contentaient; le _quadrans_ était la quatrième
partie de l'as romain, et cette petite pièce d'airain, équivalant à
vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rétribution du
baigneur dans les bains publics. Cicéron, dans son plaidoyer pour
Coelius, dit que la quadrantaire, à moins que ce ne fût une maîtresse
femme, revenait de droit au baigneur. Cicéron faisait peut-être une
maligne allusion à la soeur de Claudius, son ennemi, qu'il avait fait
surnommer _quadrans_, parce qu'en jouant avec elle, quand ils étaient
jeunes l'un et l'autre, il s'amusait à lui lancer des quadrans, qu'elle
recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au but où Cicéron
avait visé. Toutes les filles publiques étaient _quæstuariæ_ et
_quæstuosæ_, parce qu'elles faisaient trafic ou argent (_quæstus_) de
leur corps. Sous le règne de Trajan, on fit le recensement des
_quæstuaires_ qui servaient aux plaisirs de Rome, et l'on en compta
trente-deux mille. Plaute, dans son _Miles_, définit la _quæstuosa_:
«Une femme qui donne son corps en pâture à un autre corps (_quæ alat
corpus corpore_).» Les _quasillariæ_ étaient de pauvres servantes qui
s'échappaient pendant quelques instants, avec la corbeille contenant
leur tâche de la journée, et qui s'en allaient se prostituer pour
quelques deniers, après quoi, elles rentraient à la maison et se
remettaient à filer de la laine. _Vagæ_, c'étaient les filles errantes;
_ambulatrices_, les promeneuses; _scorta_, les prostituées de la plus
vile espèce, les _peaux_, comme il faut traduire ce mot injurieux; quant
aux _scorta devia_, elles attendaient chez elles les amateurs et se
mettaient seulement à la fenêtre pour les appeler. On les injuriait
toutes également, quand on les traitait de _scrantiæ_, _scraptæ_ ou
_scratiæ_, que nous sommes forcés de traduire par _pots de chambre_ ou
_chaises percées_.
Ce n'étaient pas encore les seules dénominations que les courtisanes de
Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux
principales qui les divisaient en mérétrices et en prostituées; on les
appelait aussi _suburranæ_ ou filles de faubourg, parce que la Suburre,
faubourg de Rome près de la Voie sacrée, n'était habitée que par des
voleurs et des femmes perdues. Une pièce des _Priapées_ cite, parmi ces
jeunes suburranes qui se sont affranchies avec le produit de leur métier
(_de quæstu libera facta suo est_), la belle Telethuse, que la
Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les _summoenianæ_ étaient
pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le Summoenium, rues
désertes, voisines des murs de la ville, dans lesquelles se trouvaient
des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu. «Quiconque peut être le
convive de Zoïle, dit une épigramme de Martial, soupe entre des
matrones summoenianes!» Martial, dans une autre épigramme, semble
vouloir pourtant rendre justice à la décence de ces filles: «La
courtisane, dit-il, écarte les curieux, en tirant verrou et rideau;
rarement, le Summoenium offre une porte ouverte.» Enfin, les
_schoeniculæ_, qui hantaient les mêmes quartiers écartés et qui
vendaient leurs caresses aux soldats et aux esclaves, portaient des
ceintures en jonc ou en paille +schoinos+ pour annoncer qu'elles étaient
toujours à vendre. Un commentateur a fait de savantes recherches, qui
tendent à prouver que ces filles d'esclaves et de soldats attachaient
leur ceinture aussi haut que possible (_alticinctæ_), afin d'être moins
gênées dans l'exercice de leur profession. Un autre commentateur, docte
hébraïsant, veut retrouver dans les _schoeniculæ_ des Romains ces
prostituées babyloniennes, que nous voyons, dans Baruch et les prophètes
juifs, ceintes de cordes et assises au bord des chemins et faisant
brûler des baies d'encens. Un autre commentateur, qui s'appuie d'une
citation de Festus, soutient que ces filles de bas étage devaient leur
surnom au parfum grossier dont elles se frottaient le corps, «_schoeno
delibutas_,» dit Plaute. Les _naniæ_ étaient des naines ou des enfants
qu'on formait dès l'âge de six ans à leur infâme métier. Les _limaces_
(ce surnom s'est conservé dans presque toutes les langues) avaient plus
d'une analogie avec ce mollusque visqueux et baveux qui se traîne dans
les lieux humides, qui laisse sa trace gluante partout où il passe, et
qui ronge les fruits et les herbes. Les _circulatrices_ comprenaient
toutes les filles vagabondes. On traitait naturellement de _charybdes_
ou _gouffres_ celles qui engloutissaient la santé, l'argent et l'honneur
de la jeunesse. Les _pretiosæ_, du moins, qui vendaient chèrement leurs
faveurs, ne portaient atteinte qu'à la bourse de leurs sectateurs.
Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mérétrices ou prostituées,
toutes portaient l'habit de leur état, c'est-à-dire la toge ou tunique
courte, et toutes avaient droit au nom de _togatæ_, qualification
honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de
_togati_ (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de
la Prostitution romaine, il ne faut pas oublier de dire que, les filles
publiques étant souvent réunies aux mêmes endroits, leurs assemblées se
nommaient _conciones meretricum_ et _senacula_, quelquefois même
_senatus mulierum_ ou sénat de femmes, que ces réunions se tinssent dans
la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du
grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile à Baia, à Clusium, à Capoue
et dans les différentes villes où elles allaient prendre les eaux pour
se remettre de leurs fatigues; elles se rendaient en si grand nombre aux
bains de Clusium, qu'on disait: «Voici un troupeau de bêtes de Clusium!
(_Clusinum pecus_),» dès qu'elles étaient quatre ou cinq à rire ensemble
et à provoquer les galants.
Il est pénible de savoir que la plupart de ces appellations
distinctives appliquées aux filles publiques avaient également leur
application à des hommes, à des esclaves, à des enfants surtout, qui
rendaient d'infâmes services à la débauche effrénée des Romains. La
Prostitution masculine était certainement plus ardente et plus
générale à Rome que la Prostitution féminine; mais nous n'avons pas le
courage de descendre dans ces mystères infects de dépravation, et le
coeur nous manque, en abordant un sujet qui s'étale effrontément
dans les poésies d'Horace, de Catulle, de Martial, et même de Virgile;
c'est à peine si nous oserons énumérer l'odieuse cohorte des agents et
des auxiliaires de ces moeurs abominables. A chaque classe de
prostituées correspondait une classe de prostitués, entre lesquels il
n'y avait pas d'autre différence que le sexe. La langue latine avait,
pour ainsi dire, augmenté sa richesse, pour caractériser, dans le nom
qu'elle créait, la spécialité du vice de chacun. Ces infâmes n'étaient
pas même flétris par la loi, puisque les règlements de police ne leur
assignaient aucun vêtement particulier, puisque l'édile ne les
inscrivait pas sur les tables de la Prostitution. On leur laissait
dans leurs turpitudes une liberté qui témoignait de l'indulgence et
même de la faveur que la législation leur avait accordée, pourvu
qu'ils ne fussent pas nés libres et citoyens romains. C'étaient
ordinairement des enfants d'esclaves, qu'on instruisait de bonne
heure à subir la souillure d'un commerce obscène. «On appelait
_enfants de louage_ (_pueri meritorii_) ceux qui, de gré ou de force,
se prêtaient à la honteuse passion de leur maître.» Telle est la
définition que nous fournit un ancien commentateur de Juvénal. Dans
ses satires, ce grand poëte, qui a marqué d'un fer rouge les
ignominies de son temps, revient à chaque page sur l'usage dégoûtant
auquel ces malheureux enfants étaient condamnés en naissant, ignoble
joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait _pathici_
(patients), _ephebi_ (adolescents), _gemelli_ (jumeaux), _catamiti_
(chattemites), _amasii_ (amants), etc. Il serait trop long et trop
fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms figurés ou
significatifs, que la corruption des moeurs romaines avait créés
pour peindre les incroyables variétés de ces tristes instruments de
Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, formés à cet art
abominable dès leur septième année, devaient réunir certaines
exigences de beauté physique qui les rapprochaient du sexe féminin;
ils étaient sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumées, avec de
longs cheveux bouclés, l'air effronté, le regard oblique, le geste
lascif, la démarche nonchalante, les mouvements obscènes. Tous ces
vils serviteurs de plaisir se trouvaient rangés en deux catégories qui
n'empiétaient pas, en général, sur leurs attributions spéciales: il y
avait ceux qui n'étaient jamais que des victimes passives et dociles;
il y avait ceux qui devenaient actifs à leur tour, et qui
pouvaient au besoin rendre impudicité pour impudicité à leurs Mécènes
débauchés. Ces derniers, dont les dames romaines ne dédaignaient pas
les bons offices, étaient ordinairement des eunuques (_spadones_),
dont la castration avait épargné le signe de virilité. Les autres,
quelquefois aussi, avaient été soumis à une castration complète, qui
faisait d'eux une race bâtarde tenant à la fois de l'homme et de la
femme. C'était là un raffinement dont les _pædicones_ (pédérastes) se
montraient friands et jaloux. Au reste, pour bien comprendre
l'incroyable habitude de ces horreurs chez les Romains, il faut se
représenter qu'ils demandaient au sexe masculin toutes les jouissances
que pouvait leur donner le sexe féminin, et quelques autres, plus
extraordinaires encore, que ce sexe, destiné à l'amour par la loi de
nature, eût été fort en peine de leur procurer. Chaque citoyen, fût-ce
le plus recommandable par son caractère et le plus élevé par sa
position sociale, avait donc dans sa maison un sérail de jeunes
esclaves, sous les yeux de ses parents, de sa femme et de ses enfants.
Rome, d'ailleurs, était remplie de gitons qui se louaient de même que
les filles publiques; de maisons consacrées à ce genre de
Prostitution, et de proxénètes, qui ne faisaient pas d'autre métier
que d'affermer à leur profit les hideuses complaisances d'une foule
d'esclaves et d'affranchis.
Si le libertinage de cette espèce n'avait pas de plus habiles
interprètes que certains danseurs et mimes, appelés _cinèdes_
(_cinædi_, du verbe grec +kinein+, mouvoir), qui étaient
presque tous châtrés, c'était aussi dans la classe des danseuses et
des baladines, que l'on pouvait recruter les meilleurs sujets pour la
pantomime des jeux de l'amour. Les joueuses de flûte et les danseuses
furent aussi recherchées à Rome qu'elles l'étaient en Grèce et en
Asie; on les faisait venir de ces pays-là, où elles avaient une école
perpétuelle qui les formait d'après les leçons de l'art et de la
volupté. Elles n'étaient pas par état vouées à la Prostitution; on ne
lisait pas leurs noms inscrits sur les registres de l'édile, du moins
dans le vaste répertoire des courtisanes; elles se recommandaient
seulement du métier qui leur appartenait, et qu'elles exerçaient
d'ailleurs avec une sorte d'émulation; mais elles ne se privaient pas
des autres ressources que ce métier-là leur permettait d'utiliser en
même temps. Elles ne différaient donc des filles publiques proprement
dites que par la liberté qu'on leur laissait de ne pas faire de la
Prostitution leur principale industrie. Elles n'avaient affaire,
d'ailleurs, qu'aux gens riches, et elles se louaient à l'heure ou à la
nuit, pour flûter, danser ou mimer dans les festins, dans les
assemblées et dans les orgies. Ces femmes de joie différaient les unes
des autres, non-seulement par leur taille, leur figure, leur teint,
leur langage, mais encore par le genre de leur danse et de leur
musique. On distinguait parmi elles les Espagnoles (_gaditanæ_),
qui savaient merveilleusement exciter, par leur chant et leur danse,
la convoitise et les désirs des spectateurs les plus froids: «De
jeunes et lubriques filles de Cadix agiteront sans fin leurs reins
lascifs aux vibrations savantes.» C'est Martial qui dépeint ainsi
leurs danses nationales, et Juvénal y ajoute un trait de plus en
disant que ces gaditaines s'accroupissaient jusqu'à terre en faisant
tressaillir leurs hanches (_ad terram tremulo descendant clune
puellæ_); puissant aphrodisiaque, selon lui, ardent aiguillon des sens
les plus languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas
d'Espagne: l'Ionie, l'île de Lesbos et la Syrie n'avaient rien perdu
de leurs anciens priviléges pour fournir à la débauche les plus
expérimentées dans l'art de la flûte et dans l'art de la danse. Celles
qu'on appelait sans distinction _danseuses_, _flûteuses_, _joueuses de
lyre_ (_saltatrices_, _fidicinæ_, _tibicinæ_), étaient des Lesbiennes,
des Syriennes, des Ioniennes; il y avait aussi des Égyptiennes, des
Indiennes et des Nubiennes: une peau noire, jaune ou bistrée
convenait, aussi bien que la plus blanche, aux plus voluptueuses
apparitions de la danse ionique ou bactrianique. L'une se nommait
_bactriasmus_, remarquable par les tremblements spasmodiques des
reins; l'autre, _ionici motus_, imitant avec une obscène vérité la
pantomime et les péripéties de l'amour. Horace nous assure que les
vierges de son temps, plus avancées qu'elles ne devaient l'être pour
leur âge et leur condition, apprenaient les poses et les
mouvement de l'ionique (_motus doceri gaudet ionicos matura virgo_).
Le latin dit même qu'elles y prenaient plaisir. Entre toutes ces
étrangères, on donnait la palme aux Syriennes (_ambubaiæ_), qui se
prêtaient à tout, comme leur nom semble l'indiquer. Il n'y avait pas
de bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pas le
_meretricium_, ou la taxe des filles, l'édile ne leur faisait pas
grâce quand elles étaient prises en fraude, et il les condamnait
d'abord à l'amende, ensuite au fouet, puis enfin à l'exil. Dans ce
cas-là, elles sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une
autre. La plupart de ces baladines ne travaillaient que pour les
riches et dans l'intérieur des maisons; quelques-unes pourtant se
donnaient en spectacle sur les places et dans les carrefours, où il ne
fallait que le son d'une flûte ou le cliquetis d'un grelot pour
attirer une foule compacte de peuple qui faisait cercle autour des
danseuses et des musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens, ils
remplissaient exactement le même rôle que leurs compagnes.
Cette Prostitution effrénée, revêtant mille déguisements, et se
glissant partout sous mille formes variées, nourrissait et
enrichissait une immense famille de courtiers et d'entremetteurs des
deux sexes, qui tenaient boutiques de débauche ou qui exerçaient de
maintes façons leur métier avilissant, sans avoir rien à craindre de
la police de l'édile; car la loi fermait les yeux sur le _lenocinium_,
pourvu que ce ne fût pas un citoyen romain ou une Romaine
_ingénue_, qui s'imposât cette note d'infamie. Mais comme le métier
était lucratif, bien des Romaines et des Romains, de naissance et de
condition libres, s'adonnaient secrètement à l'art des proxénètes, car
c'était un art véritable, plein d'intrigues, de ruses et d'inventions.
Le nom générique de ces êtres dépravés, que punissait seul le mépris
public, était _leno_ pour les hommes, _lena_ pour les femmes. Priscien
dérive ces mots du verbe _lenire_, parce que, dit-il, ce vil agent de
Prostitution séduit et corrompt les âmes par des paroles douces et
caressantes (_deliniendo_). Dans l'origine du mot, _leno_ s'appliquait
indifféremment aux deux sexes, comme si le lénon n'était ni mâle ni
femelle; mais plus tard on employa le féminin _lena_, pour mieux
préciser l'intervention féminine dans cette odieuse industrie. «Je
suis lénon, dit un personnage des _Adelphes_ de Térence, je suis le
fléau commun des adolescents.» Parmi les _lénons_ et les _lènes_, on
comptait une quantité d'espèces différentes qui avaient des relations
d'affaires et d'intérêt avec les différentes espèces de filles
publiques. Nous avons déjà dit que les boulangers, les hôteliers, les
cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient
des bains, des cabarets, des auberges et des boulangeries, se mêlaient
tous plus ou moins du _lenocinium_. Le lénon existait dans toutes les
conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc
pas de costume particulier ni de caractère distinctif. Le théâtre
latin, qui le mettait continuellement en scène, lui avait pourtant
donné un habit bariolé et le représentait sans barbe, la tête rasée.
Il faut citer encore, entre les professions qui étaient le plus
favorables au trafic des lénons, celles de barbier et de parfumeur:
aussi, dans certaines circonstances, _tonsor_ et _unguentarius_
sont-ils synonymes de _leno_. Un des anciens commentateurs de Pétrone,
un simple et candide Hollandais, Douza, est entré dans de singuliers
détails au sujet des boutiques de barbier à Rome, dans lesquelles le
maître avait une troupe de beaux jeunes garçons, qui ne s'amusaient
pas à couper les cheveux, à épiler des poils et à faire des barbes,
mais qui, de bonne heure, exercés à tous les mystères de la plus sale
débauche, se louaient fort cher pour les soupers et les fêtes
nocturnes. (_Quorum frequenti opera non in tondenda barba, pilisque
vellendis modo, aut barba rasitanda, sed vero et pygiacis sacris
cinædice, ne nefarie dicam, de nocte administrandis utebantur._) Quant
aux parfumeurs, leur négoce les mettait en rapport direct avec la
milice de la Prostitution, à l'usage de laquelle les essences, les
huiles parfumées, les poudres odoriférantes, les pommades érotiques et
tous les onguents les plus délicats avaient été inventés et
perfectionnés; car homme ou femme, jeune ou vieux, on se parfumait
toujours avant d'entrer dans la lice de Vénus, tellement qu'on
désignait un ganymède par le mot _unguentatus_, frotté d'huile
parfumée. «Chaque jour, dit Lucius Afranius, l'_unguentarius_ le pare
devant le miroir; lui, qui se promène les sourcils rasés, la barbe
arrachée, les cuisses épilées; lui, qui, dans les festins, jeune homme
accompagné de son amant, se couche, vêtu d'une tunique à longues
manches, sur le lit le plus bas; lui, qui ne cherche pas seulement du
vin, mais des caresses d'homme (_qui non modo vinosus, sed virosus
quoque sit_), est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que les
cinædes ont coutume de faire?»
D'ordinaire, tous les esclaves étaient dressés au _lenocinium_; ils
n'avaient, pour cela, qu'à se souvenir, en vieillissant, de
l'expérience de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas
d'autre manière de se consacrer encore à la Prostitution. Les
servantes, _ancillæ_, méritaient donc de leur mieux les surnoms
d'_admonitrices_, de _stimulatrices_, de _conciliatrices_; elles
portaient les lettres, marchandaient l'heure, la nuit, le rendez-vous,
arrêtaient les conditions du traité, préparaient le lieu et les armes
du combat, aidaient, excitaient, poussaient, entraînaient. Rien
n'égalait leur adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de
vertu invincible, quand elles voulaient s'acharner à sa défaite. Mais
il fallait leur donner beaucoup et leur promettre davantage. Il y
avait de petites servantes, _ancillulæ_, qui ne le cédaient pas aux
plus fourbes et aux plus habiles. Néanmoins, ces officieux domestiques
étaient moins pervers et moins méprisables que les courtiers de
débauche, que l'argent seul mettait en campagne, et qui n'avaient pas
un maître ou une maîtresse à contenter. C'est de ces lénons
qu'Asconius Pedianus disait dans son commentaire sur Cicéron: «Ces
corrupteurs des prostituées le sont aussi des personnes qu'ils
conduisent malgré elles à commettre des adultères que les lois
punissent.» _Perductores_, c'étaient ceux qui conduisaient leurs
victimes au vice et à l'infamie; _adductores_, ceux qui se chargeaient
de procurer des sujets à la débauche, et qui se mettaient, pour ainsi
dire, à sa solde; _tractatores_, ceux qui négociaient un marché de ce
genre. On ne peut imaginer le nombre et l'importance de marchés
semblables, qui se débattaient tous les jours, par intermédiaire,
entre les parties intéressées. De même que les vieilles
entremetteuses, les lénons étaient presque invariablement de vieux
débris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour
servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns même cumulaient les profits
et les fatigues des deux professions, en les combinant l'une par
l'autre.
Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe des lénons mâles et
femelles, les maîtres et maîtresses de mauvais lieux, les lupanaires
(_lupanarii_), qui avaient la haute main dans ces lieux-là. Ces
entrepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier échelon de
la honte, quoique le jurisconsulte Ulpien ait reconnu qu'il existait
des lupanars en activité dans les maisons de plusieurs honnêtes
gens. (_Nam et in multorum honestorum virorum prædiis lupanaria
exercentur._) Les propriétaires des maisons ne participaient nullement
à l'infamie de leurs locataires. Mais, au-dessous des lupanaires, il y
avait encore des degrés de turpitude et d'exécration qui appartenaient
de droit aux _belluarii_, aux _caprarii_ et aux _anserarii_; les
premiers entretenaient des bêtes de diverses sortes, surtout des
chiens et des singes; les deuxièmes, des chèvres; les troisièmes
enfin, des oies, «les délices de Priape,» comme les appelle Pétrone,
et ces animaux impurs, dressés au métier de leurs gardiens, offraient
de dociles complices au crime de la bestialité! «Si les hommes
manquent, dit Juvénal en décrivant les mystères de la Bonne Déesse
dans la satire des Femmes, la ménade de Priape est prête à se
soumettre elle-même à un âne vigoureux.»
...... Hic si
Quæritur et desunt homines, mora nulla peripsam
Quominùs imposito clunem submittat asello.