Espartero.
Les destinées de l'Espagne sont depuis plusieurs années à la merci d'un
soldat de fortune, que les circonstances et la force du sabre ont porté
au faite du pouvoir et des honneurs. Don Baldomero Espartero, comte de
Luchana, duc de la Victoire, duc de Morella, grand d'Espagne de 1re
classe, généralissime des armées espagnoles et président du conseil de
régence, c'est-à-dire à peu de chose près roi d'Espagne, est né en 1793,
à Granatula, petit village de la province de la Manche. Il était le
neuvième enfant d'une famille pauvre: son père était charron, d'autres
disent charretier. Destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique, il
entra dans un couvent pour y faire ses études. C'était au moment où
Napoléon envahissait l'Espagne, en 1808. Espartero avait alors seize
ans. Il prit part à l'élan général de la nation, et s'enrôla comme
simple soldat dans un bataillon composé presque entièrement d'étudiants
et de séminaristes. Bientôt ce bataillon fut incorporé dans divers
régiments. Espartero, qui s'était distingué par sa bravoure, fut reçu
dans l'école militaire établie dans l'île de Léon. Il en sortit avec le
grade de sous-lieutenant; mais la guerre contre Napoléon était terminée,
et comme il avait pris du goût pour la carrière militaire, il obtint de
faire partie d'une expédition que l'on dirigeait contre les colonies
espagnoles insurgées de l'Amérique du Sud.
Il commença par gagner la faveur du général don Pablo Morillo, qui
l'attacha à sa personne, et, sa bravoure très-réelle aidant, il fit
rapidement son chemin. Dans diverses rencontres, Espartero fit preuve
d'une rare intrépidité, et fut blessé plusieurs fois. A la fin de la
campagne, en 1821, Espartero était arrivé au grade de colonel. La
passion du jeu dévorait l'armée d'expédition, et Espartero la partageait
dans toute sa fureur Beau joueur, heureux autant qu'on peut l'être, avec
un caractère qui était un mélange d'énergie, d'apathie et de ruse,
Espartero se fit par le jeu une fortune considérable, et, chose rare,
point d'ennemis: d'ailleurs, il s'était préparé à répondre aux
mécontents et aux mauvais propos. Personne dans l'armée n'était plus
adroit au maniement de toutes les armes: au couteau, au sabre et au
pistolet. Espartero est demeuré depuis un joueur effréné; le jeu est
l'occupation de tous les moments dont il peut disposer, et on assure que
durant les fameuses négociations de Bergara, les deux rivaux, Espartero
et Maroto, qui s'étaient connus dans la guerre d'Amérique, se
réunissaient toutes les nuits dans une ferme, et décidaient, les cartes
à la main, au trezillo, les clauses de la convention et les destinées de
l'Espagne. Cette expédition d'Amérique a été la source de l'élévation
d'Espartero. Le jeu lui donna une existence indépendante; les mêmes
périls courus, les liens formés dans les camps et sur les champs de
bataille, la conformité de goûts et de situation lui fit des amis, et
lui prépara de futurs appuis. En effet, tous les officiers qui avaient
pris part à cette guerre d'Amérique, de 1815 à 1824, formèrent, à leur
retour en Espagne, une sorte de confrérie. Le dédain des vieux soldats
de la guerre de l'indépendance leur donna le nom héroïque d'_Ayacuchos_,
en mémoire de la désastreuse capitulation d'Ayacucho, qui mit fin à la
guerre en même temps qu'à la domination espagnole en Amérique. Ils sont
de tout temps restés très-unis, bien que la fortune et les événements
les aient dispersés et enrôlés la plupart sous des drapeaux opposés dans
la guerre civile.
Espartero fut chargé de rapporter en Espagne les drapeaux conquis dans
la campagne, et reçut en récompense le grade de brigadier. Envoyé au
dépôt de Logrono, il fit la connaissance de la fille d'un riche
propriétaire du pays, et l'épousa malgré la volonté de son père. Jusqu'à
la mort de Ferdinand VII, Espartero resta obscur dans une garnison; il
en sortit à ce moment pour se déclarer en faveur d'Isabelle II, et dès
que la guerre civile eut éclaté, il demanda à passer dans l'armée du
Nord, et fut nommé commandant-général de la province de Biscaye.
Espartero n'y fut pas heureux, et fut battu plusieurs fois par
Zumalacarreguy; mais, comme il avait toujours payé de sa personne et que
sa bravoure était reconnue, cela ne l'empêcha pas de devenir
successivement maréchal-de-camp et lieutenant-général. Quand les
événements de la Granja décidèrent le général Cordova à donner sa
démission et à se retirer en France, l'armée était dans un tel état
d'indiscipline et de dissolution, qu'Espartero était le seul capable de
prendre sa place. Un décret du 17 septembre 1836 le nomma général en
chef de l'armée d'opérations du Nord, vice-roi de Navarre et
capitaine-général des provinces basques.
Sur ce nouveau théâtre, Espartero montra les plus heureuses qualités
d'un chef de parti, c'est-à-dire de négociateur et de temporisateur,
plus que les qualités d'un homme de guerre. Les circonstances, il faut
le reconnaître, l'ont bien servi; mais aussi il a su en tirer bon parti,
ce qui est peut-être le plus grand éloge que l'on puisse faire d'un
général dont la mission est de conduire à bonne fin une guerre civile.
Au moment où Espartero prit le commandement en chef de l'armée
espagnole, Zumalacarreguy n'était plus; l'impulsion vigoureuse qu'il
avait imprimée au mouvement insurrectionnel s'était éteinte au milieu
des mesquines ambitions, des rivalités et des dissensions intestines qui
remplissaient le camp de don Carlos. Les Navarrais, fatigués d'une
guerre ruineuse, se lassaient de mettre la défense de leurs privilèges
au service de la cause du prétendant. D'un autre côté, le gouvernement
espagnol, reconnaissant enfin la gravité de la révolte carliste, s'était
décidé à en finir à tout prix avec la guerre civile, et à y consacrer
toutes les ressources disponibles. Fort de ces avantages que n'avaient
pas eus ses prédécesseurs, Espartero profita de ces chances de succès.
D'abord il commença par réorganiser l'armée espagnole, indisciplinée et
démoralisée. Manquant de vivres et de solde, agitée par le souffle
révolutionnaire qui enflammait tous les esprits, cette armée, affamée
souvent, toujours mécontente, déposait, assassinait ses généraux, se
livrait à tous les excès sans aucun frein, et faisait la moitié des
succès de l'insurrection. Une victoire signalée remportée à Luchana,
avec le secours, il est vrai, de cent cinquante artilleurs anglais,
rendit le courage et la confiance à ses soldats. Cette victoire, qui
amena la délivrance de Bilbao, est le plus beau succès militaire
d'Espartero, et lui donna son premier titre de comte de Luchana. Après
cela, Espartero s'occupa de rétablir la discipline dans son année, et il
procéda avec cette vigueur momentanée, qui est un des traits de son
caractère. Deux généraux avaient été assassinés par leurs propres
soldats, Saarsfield et Escalera; il dissimula d'abord l'horreur que lui
inspiraient ces atroces attentats, attendit d'avoir gagné par des succès
la confiance de l'armée, et, quand il se crut assuré de l'obéissance, il
punit les coupables avec un appareil aussi inattendu que hardi, et
capable de frapper l'imagination des soldats.
Le 30 octobre 1837, en passant à Miranda del Ebro, il fait ranger son
année en bataille, se place au milieu du carré formé par les troupes,
leur fait sentir par quelques paroles énergiques l'énormité du crime
commis contre les deux généraux assassinés. Aussitôt après dix soldats,
reconnus pour les auteurs de la mort d'Escalera, sont tirés des rangs;
on leur administre les secours de la religion, et Espartero les fait
fusiller sous les yeux de l'armée, qu'il fait ensuite défiler devant les
cadavres. Dix jours après, arrivé à Pampelune--c'était aussi le lieu où
l'autre général avait été tué--il fait former ses troupes en carré sur
les glacis de la citadelle, et les menace de les faire décimer si les
coupables ne lui sont pas immédiatement désignés. Douze soldats sont
forcés par leurs camarades de sortir des rangs. Dans le même moment
arrivait le colonel Léon Iriarte, qu'on avait envoyé chercher; dès
qu'Espartero l'aperçoit, il lui dit à haute voix. «Le public croit que
votre seigneurie est coupable de l'assassinat de Saarsfield.--Je suis
innocent, mon général, répond Iriarte.--Si vous l'êtes, répond
Espartero, je m'en réjouirai; si vous ne l'êtes pas, dans deux heures
votre seigneurie aura rendu compte à Dieu.» Une table et des sièges sont
apportés; le conseil de guerre entre en séance; les prévenus sont
interrogés, condamnés et fusillés à la vue de toute l'armée.
Mais en même temps qu'Espartero frappait son armée par ces actes de
vigueur, il employait toutes sortes de moyens pour se concilier
l'affection de ses troupes. Aucun général ne s'est montré plus soucieux
que lui du bien-être de ses soldats, fatiguant les ministres de ses
réclamations pour la paye, la nourriture, l'habillement et le
recrutement de l'armée.
Cela fait, Espartero revint à son système de temporisation, et de coups
décisifs lorsque l'occasion se présentait favorable. Dès le
commencement, il s'était imaginé que la guerre pourrait se terminer par
une transaction, et autant qu'il l'avait pu, il avait entretenu sur ce
sujet des correspondances avec les chefs carlistes qu'il croyait plus
accessibles que d'autres à ces idées. L'armée du prétendant n'était pas
plus disciplinée que ne l'était celle du gouvernement de la
reine-récente avant que le commandement en eût été remis à Espartero.
Par un de ces mouvements qui se sont présentés tant de fois dans ces
armées, Maroto était devenu général en chef des forces carlistes. Maroto
était un ancien compagnon d'armes d'Espartero; il avait fait partie de
l'expédition d'Amérique, et dès lors ce dernier ne douta plus du succès
de ses plans. Des négociations s'ouvrirent entre les deux généraux; de
part et d'autre elles furent conduites avec une extrême réserve, et
naturellement il s'ensuivit une suspension dans les hostilités.
Cependant Espartero, qui ne recule jamais devant un acte de vigueur
lorsqu'il le croit utile à ses intérêts, résolut de presser par une
victoire la conclusion des négociations qui traînaient en longueur
depuis plusieurs mois. Les carlistes s'étaient retranchés dans des
positions formidables, qui leur permettaient de faire des incursions en
Castille; Espartero, par un coup de main, s'en empara à la tête de
trente mille hommes, dans les derniers jours de mai 1839. Ce fut à
l'occasion de cet événement qu'il fut nommé grand d'Espagne et duc de la
Victoire. Une suite non interrompue de succès décida la déroute de
l'armée carliste, et, le 29 août de la même année, la guerre qui depuis
sept ans désolait trois provinces fut terminée par la convention de
Bergara. Quinze jours après, don Carlos passait en Franco. Au printemps
suivant, Cabrera était forcé d'y chercher un refuge, et la pacification
de l'Espagne était achevée.
Telle a été, en résumé, la vie militaire d'Espartero. Comme nous l'avons
déjà dit, il s'est montré temporisateur habile plutôt que grand général;
mais si on a pu l'accuser de timidité, du moins il n'a pas été vaincu,
et jamais ses succès n'ont été suivis d'un revers. Il a marché au but
vers lequel il tendait lentement, sûrement, et, dans la situation,
c'était peut-être le meilleur parti à prendre, sinon le seul. Il faut
ajouter que peut-être ce système lui était dicté par son esprit, dont la
qualité la plus remarquable est le bon sens et le jugement, autant que
par son tempérament et sa santé. Froid, flegmatique, cette disposition à
l'indolence était sans doute augmentée en lui par une inflammation
chronique à la vessie, qui le force de passer au lit la plus grande
partie de sa vie. Cette maladie ne lui permet pas de supporter la
moindre fatigue. Ses soldats racontent qu'ils l'ont vu souvent, dans les
longues marches, forcé par la douleur de descendre de cheval et se
rouler à terre en poussant des cris. De même sa conduite est un mélange
d'intermittences fiévreuses et de longues périodes de marasme. Peut-être
l'activité continue lui déplaît-elle au moins autant qu'elle lui est
nuisible; mais ce n'est qu'en Espagne qu'un pareil général est possible
et qu'il a pu avoir des succès. Nous allons suivre maintenant Espartero
sur un autre théâtre, celui de la politique.
A partir du moment où le gouvernement représentatif a été donné à
l'Espagne, ses partisans se sont divisés naturellement en deux grandis
fractions, celle des exaltés et celle des modérés; les premiers,
énergiques, ardents, sont entrés hardiment dans les voies
révolutionnaires, et veulent pousser l'Espagne le plus loin possible
dans les voies de la démocratie; les seconds, au contraire, résistent à
ce mouvement et se contenteraient volontiers d'un gouvernement modéré,
mais ferme, et d'un régime de liberté sans licence Jusqu'à cette heure,
ces deux partis se sont balances d'une manière à peu près égale dans la
nation; mais les exaltés, par leur activité et leur audace, l'ont
souvent emporté sur les modérés, et leur ont maintes fois enlevé par des
coups de main hardis le pouvoir que ceux-ci ressaisissent ensuite par
une lutte patiente. Les modérés ont eu leur plus ferme appui, jusqu'à la
révolution de septembre, dans le pouvoir royal et dans la reine
Christine; de plus ils comptent dans leur sein toute la noblesse, les
hommes éprouvés par les affaires, tous les riches propriétaires qui ne
sont pas carlistes, en un mot, tout ce qui, en Espagne, ressemble à une
bourgeoisie, c'est-à-dire qu'ils ont pour eux tous les intérêts. Il
était naturel que ces partis cherchassent un point d'appui dans les
puissances étrangères les plus voisines, et qui depuis plusieurs siècles
ont le plus influé sur l'Espagne, je veux dire la France et
l'Angleterre. Les modérés tiennent pour l'alliance française, et cela
n'est pas étonnant, puisque le noyau de ce parti s'est formé de tous les
hommes compromis autrefois dans l'occupation impériale, et qui, après le
retour de Ferdinand VII, ont été poursuivis pour la part qu'ils avaient
prise à ce gouvernement, dont ils regrettaient les tendances libérales.
Ensuite, c'est sur l'exemple de la révolution de 1830 qu'ils ont
recouvré un régime libre et une constitution.
(_La suite et le portrait à un prochain numéro._)
Promenade du Boeuf-Gras.
Voici le Boeuf-Gras! Majestueux animal, l'espoir de l'éleveur et
l'orgueil du troupeau, il broutait naguère les grasses herbes de la
superbe vallée d'Auge. Hélas! il ne se doutait pas alors, l'infortuné,
du dangereux honneur que trop d'embonpoint devait attirer sur sa tête.
Gras ou maigre, il est vrai, il faut que tôt ou tard le quadrupède
ruminant paie son tribut à l'abattoir. Mais, heureusement pour le
bouvier, cette vérité désolante n'est point connue dans les herbagers.
Celui-là croissait donc dans sa naïveté et son innocence première,
grossissant chaque jour vers sa perte. Ainsi, toujours les plus belles
choses ont le pire destin, et les plus nobles têtes, comme les plus
hautes cimes, appellent les coups de la foudre.
Lorsqu'il eut enflé à souhait, il fallut dire adieu aux odorants
sainfoins et aux vertes luzernes de la fertile Normandie pour
s'acheminer vers Poissy, où l'attendait le rigide et impatient aréopage
des bouchers de Paris, réunis à l'effet de choisir l'opime incarnation,
l'exubérant emblème du carnaval de l'an de grâce 1843. A peine il a paru
qu'un long frémissement de surprise et d'admiration court parmi les
juges sanguinaires. Tout d'une voix, la double palme de la royauté et du
martyre lui est sur-le-champ décernée. Il dépasse ses nombreux rivaux de
toute la longueur des cornes; il rendrait un quintal métrique au plus
gigantesque d'entre eux; il sera donc le Boeuf, que dis-je? une
hécatombe aux modernes saturnales ou revit un instant le passé et où
s'agite le présent sans un souci de l'avenir.
De tout temps le Boeuf-Gras fut cher à la bonne ville de Paris.
Autrefois on le sacrifiait vers l'équinoxe du printemps, à l'époque où
le soleil entre dans le signe vénéré du Taureau. Sa tête massive
surmontée d'une branche de laurier-cerise, et portant sur sa croupe
charnue un jeune enfant vêtu en Amour, qu'on nommait le _Roi des
Bouchers_, il parcourait la capitale aux bruyantes acclamations d'une
populace enthousiaste. Le jour de la promenade a changé, mais la joie
est restée la même. Le gamin de Paris surtout a voué un culte au
Boeuf-Gras; il lui faut son Boeuf-Gras, sinon il est tout prêt à dépaver
les rues et à renverser une dynastie. Lorsqu'il n'est pas sage, il
suffit, pour l'apaiser, de cette effroyable menace: «Tu n'iras pas voir
le Boeuf-Gras!»
Le grand jour vient enfin de luire. Boeuf-Gras, il faut marchera la
gloire, à la mort! Déjà la voix enrouée des colporteurs glapit dans tous
les carrefours, comme lorsqu'un condamné s'avance vers le supplice,
l'annonce du triomphe que suivra un inévitable trépas. A ce cri, chacun
d'accourir sur le pas de sa porte et d'acheter _l'ordre et la marche_ du
Boeuf-Gras moyennant la modique somme de 5 centimes. C'est le
dimanche-gras, au matin, que commencent cet ordre et cette marche. Le
magnifique cortège s'aligne et s'ébranle, ainsi disposé:
Un peloton de municipaux à cheval:
Deux coureurs en costume du temps de Louis XIV... superbes cavaliers
qu'on dirait échappés à la toile de Vander Meulen;
Un tambour major, ses tambours, et les musiciens revêtus de costumes de
la même époque, et coiffes, les premiers de chapeaux, les seconds de
casques à plumes.
S'avancent ensuite, à cheval et en habit moderne: