Dès le lendemain M'Naughten fut amené à l'audience du bureau de police
de Bow-street. Après avoir reçu les dépositions des agents de police et
des autres individus qui avaient été témoins du crime, M. Hall avertit
le prévenu qu'il était libre de parler ou de se taire. «Je n'ai rien à
dire,» répondit M'Naughten; mais un quart d'heure s'était à peine
écoulé, qu'il demanda à être ramené à l'audience. «Oui, s'écria-t-il,
les tories m'ont chassé de ma ville natale; ils m'ont poursuivi de ville
en ville, car ils sont décidés à me perdre. Je ne puis être tranquille
ni le jour ni la nuit. Ce sont les tories qui m'assassinent, je le
prouverai.»
La justice anglaise est plus expéditive que la justice française. A
Paris les voleurs et les assassins restent souvent six mois en prison
avant d'être jugés. Le 2 février, c'est-à-dire douze jours après la
perpétration de son crime, l'assassin de M. Drummond comparut devant la
cour criminelle centrale de Londres. Lecture faite de l'acte
d'accusation, le greffier lui demanda, selon l'usage, s'il se
reconnaissait coupable ou non coupable. M'Naughten sembla ne pas
comprendre cette question; on fut obligé de la lui répéter. «J'étais
désespéré,» répondit-il.
«Vous devez dire, répliqua le greffier, _guilty or not guilty_, coupable
ou non coupable.»
M. Clarkson, avocat de M'Naughten, s'étant levé pour répondre, lord
Abinger, le président de la cour, le pria de se rasseoir et de garder le
silence, M. Clarkson obéit. M'Naughten demeura pendant quelques minutes
plongé dans de profondes réflexions. Tout à coup il s'écria: «Je suis
coupable d'avoir tiré un coup de pistolet.
--Vous êtes seulement coupable d'avoir tiré un coup de pistolet? lui
demanda lord Abinger.
--Oui, milord, répondit M'Naughten d'une voix faible.
--Une dernière fois, je vous somme de me répondre, lui dit alors le
greffier. Êtes-vous coupable ou non coupable?
--_Not guilty_,» répondit l'accusé.
Ces formalités préliminaires accomplies, la cour, sur la demande de M.
Clarkson, qui n'avait pas eu le temps nécessaire pour préparer la
défense de son client, prononça le renvoi de l'affaire à une autre
session.
M'Naughten sera donc, selon toute probabilité, jugé dans la première
quinzaine du mois de mars. Nous nous sommes contenté de raconter
succinctement les faits tels qu'ils se sont passés; avant de rapporter
les bruits contradictoires qui ont couru à Londres, nous attendrons que
les débats nous aient révélé les mystères de ce crime incompréhensible.
M'Naughten est-il réellement privé de l'usage de sa raison, ou avait-il
conçu le projet d'assassiner le chef du ministère anglais, et a-t-il
pris M. Drummond pour sir Robert Peel? Il est impossible, quant à
présent, de répondre avec certitude à une pareille question.
«En Angleterre surtout, plus qu'en aucun autre pays, a dit Voltaire dans
son Dictionnaire philosophique, s'est signalée la tranquille fureur
d'égorger les hommes avec le glaive prétendu de la loi.» En effet, les
Anglais ont toujours fait un usage immodéré du bourreau. Un autre
historien a même prétendu que c'était à Jack Ketch,--ainsi s'appelle, au
delà du détroit, l'exécuteur des hautes oeuvres,--d'écrire l'histoire de
son pays. Toutefois, si les exécutions capitales ont été, à certaines
époques, trop fréquentes en Angleterre,--il y en eut soixante-douze
mille sous le seul règne de Henri VIII,--on n'y compta jamais qu'un très
petit nombre d'assassinats.--Ainsi, parmi tous les hommes d'état qui se
sont succédé sur le tronc ministériel depuis sir Thomas Mores jusqu'à
sir Robert Peel, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles, trois
seulement, le duc de Buckingham, Harley et M. Perceval, ont été
assassinés, le duc de Buckingham avec un poignard, Harley avec un canif,
M. Perceval d'un coup de pistolet. Le duc de Buckingham et M. Perceval
expirèrent à l'instant même, Harley ne reçut qu'une blessure sans
gravité.--Enfin les assassins de Harley et de M. Perceval, Guiscard et
Bellingham, un espion mécontent et un fou, ne vengeaient que des injures
personnelles, et ils se contentèrent de prendre la première victime que
leur offrit le hasard. Felton seul, quand il frappa au coeur le duc de
Buckingham, le trop célèbre mignon du roi Charles Ier, croyait, ainsi
qu'il le déclara lui-même, sauver sa religion et son pays en exécutant
l'homme que la plus haute cour criminelle du royaume, la Chambre des
Communes, avait condamné comme traître.
Felton était un fanatique. Dans sa prison et à l'audience de la cour du
banc du roi, il se glorifia de son crime commis, dit-il, pour le bien de
son pays; il demanda comme une faveur que le bourreau lui coupât le bras
droit avant de l'exécuter.
«Je ne puis faire droit à votre demande, lui répondit le président de la
cour, car la loi ne punit de la perte de leur main que les assassins qui
ont frappé leur victime dans le palais du roi, ou les prévenus qui ont
jeté des pierres aux juges dans l'exercice de leurs fonctions. Vous
_n'aurez donc que la loi et rien de plus_, vous serez pendu par le cou
jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!
--Je vous remercie, milord,» répondit Felton en faisant à la cour un
profond salut.
Le roi Charles Ier joignit vainement ses supplications à celles du
condamné; la cour demeura inflexible. Felton fut pendu à Tyburn, mais
sans avoir pu obtenir du bourreau qu'il lui coupât la main droite.
Sous le règne de la reine Anne, le ministère anglais avait à sa solde un
certain nombre d'espions étrangers, allemands, italiens, espagnols,
polonais et français. Au nombre de ces derniers se trouvait un individu
qui se faisait appeler le marquis de Guiscard, et qui touchait une rente
annuelle de 500 livres sterling (12,500 fr.). On prétend qu'il devait
cette pension à la libéralité de Saint-John, dont il avait plus d'une
fois préparé et partagé les parties de plaisir. En 1711, le chancelier
de l'échiquier Harley le réduisit de 100 livres sterling. Guiscard,
furieux de cette diminution, offrit ses services à la cour de
Versailles; mais une lettre qu'il adressait par la voie du Portugal à un
banquier de Paris, nommé Moreau, ayant été interceptée, il se vit accusé
de haute trahison, arrêté et conduit devant le conseil privé pour y être
interrogé. Sa rage ne connut plus de bornes. A peine introduit dans la
salle du conseil, il demanda à parler en particulier à Saint-John. Son
ancien protecteur lui répondit qu'il ne pouvait pas accorder une
pareille faveur à un homme accusé d'un crime d'État. Guiscard, de plus
en plus exaspéré, s'avança alors vers la table auprès de Harley, comme
pour lui parler, et il le frappa dans la poitrine avec un canif qu'il
tenait à la main en s'écriant. «A toi donc.» Heureusement pour Harley,
la lame du canif se brisa contre un os, à quelques centimètres du
manche. Guiscard lui porta de nouveaux coups qui ne lui firent que de
légères blessures, mais qui le renversèrent à terre.--Cependant, à la
vue du sang qui s'échappait de la poitrine de son collègue, Saint-John
s'était levé et avait tiré son épée en disant: «Ce misérable a tué M.
Harley.» Les autres conseillers privés imitèrent son exemple, et se
précipitèrent sur l'assassin. Guiscard se défendit en désespéré. Accablé
par le nombre, il fut enfin forcé de se rendre, et on le transféra à
Newgate, où il mourut quelques jours après des suites de ses
blessures.--Le geôlier fit embaumer son cadavre, et le montra moyennant
une légère rétribution, à tous les curieux qui se présentèrent pour le
voir, jusqu'à ce que la reine eût ordonné qu'on l'ensevelit.
Ce coup de canif, habilement exploité, rétablit sur une base solide la
fortune chancelante de Harley. Le chancelier de l'échiquier retarda à
dessein sa guérison, et quand il reparut à la Chambre des communes,
l'orateur lui adressa des félicitations ridicules.--La reine le nomma
lord trésorier, et l'éleva à la pairie avec les titres de comte d'Oxford
et de Mortimer.--A la mort de Rochester, il devint premier ministre.
Enfin le Parlement fit une loi qui prononçait la peine de mort contre
les individus coupables d'avoir frappé un conseiller privé dans
l'exercice de ses fonctions.
Cent deux ans après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire
le 11 mai 1812, à cinq heures un quart, au moment où M. Perceval, alors
premier ministre, franchissait le seuil du vestibule de la Chambre des
communes, un individu embusqué derrière la porte lui tira, presque à
bout portant, un coup de pistolet.--La balle entra par le côté gauche de
la poitrine et traversa le coeur. M. Perceval fit quelques pas en avant
et tomba. La mort fut presque instantanée. M. Smith et d'autres membres
de la Chambre ayant relevé le premier ministre, le transportèrent dans
les appartements de l'orateur, mais il ne donnait déjà plus aucun signe
de vie.
Dés que l'émotion causée par ce fatal événement se fut un peu calmée, un
des membres de la Chambre s'écria: «Où est le scélérat qui a tiré ce
coup de pistolet?» A ces mots, l'assassin s'avança d'un pas ferme, et
répondit avec un sang-froid extraordinaire: «Je suis ce malheureux.» Il
n'essaya pas de fuir, et comme les personnes qui l'entouraient
l'accablaient de questions, il ajouta: «Je me nomme Bellingham, c'est
une injure privée... Je sais ce que j'ai fait... C'est un refus de
justice de la part du gouvernement qui m'a porté à commettre ce crime.»
On s'empara de lui, on le fouilla et on le conduisit à la barre de la
Chambre. L'orateur ayant repris sa place sur son siège, le général
Gascogne s'écria: «Je crois que je connais le meurtrier; il se nomme
Bellingham.»
La nouvelle de l'assassinat commis sur la personne du premier ministre
répandit d'abord une certaine terreur dans les deux Chambres du
Parlement anglais. Les membres des Communes et les lords s'imaginèrent
que le coup de pistolet tiré par Bellingham était le premier signal
d'une insurrection prête à éclater: ils firent fermer toutes les portes,
et ils se décidèrent à ne sortir qu'après s'être assurés qu'ils
n'avaient aucun danger à redouter. Le lendemain, ils rédigèrent une
adresse au prince régent, et quelques jours après ils votèrent à
l'unanimité une pension de 200 livres sterling (50,000 fr.) pour la
veuve de M. Perceval, et une somme de 50,000 livres sterling (1 million
250,000 fr.) pour l'éducation de ses enfants.
Le soir même de l'attentat, Bellingham fut interrogé par un comité de la
Chambre des Communes. John Hippesley lui ayant demandé s'il n'avait rien
à dire pour sa défense: «J'ai avoué le fait, répondit-il, je l'avoue
encore; mais je désire vous soumettre mes moyens de justification. Le
gouvernement a toujours refusé de faire droit à mes justes réclamations.
Je suis le plus malheureux de tous les hommes, mais ma conscience
m'absout.» Il ne paraissait nullement ému; seulement quand les témoins
déclarèrent qu'ils avaient reçu le dernier soupir de M. Perceval, il
versa quelques larmes. Transférée Newgate, il conserva la même
impassibilité jusqu'au jour de son procès.
Bellingham avait alors quarante-deux ans. Né à Saint-Neot, dans le comté
de Hunting, il entra, jeune encore, dans une maison de banque de
Londres; puis il alla s'établir à Archangel en qualité de commis, chez
un négociant russe. Des spéculations sur les bois le ramenèrent en
Angleterre; mais il eut le malheur de voir ses espérances de gain
trompées, et il retourna à Archangel, où il ne fut pas plus heureux.
Fatigué de ses plaintes et de ses menaces incessantes, le gouvernement
russe le lit mettre en prison. Dès qu'il recouvra sa liberté, il revint
en Angleterre, se maria à Londres et alla exercer à Liverpool la
profession d'assureur. A peine fixé dans cette ville, il demanda au
ministère anglais la réparation du préjudice que lui avait fait éprouver
le gouvernement russe. Les ministres lui ayant répondu que ses
réclamations n'étaient pas fondées, il rédigea une pétition au
Parlement, et il la remit lui-même à M. Perceval, qui la lui rendit peu
de temps après avec un refus formel. Dès lors il ne songea plus qu'à
tirer une vengeance éclatante de l'injustice dont il se prétendait
victime: il jura de tuer le premier ministre que le hasard offrirait à
ses coups.
Quatre jours après la perpétration de son crime, Bellingham
comparaissait devant la cour d'assises d'Old-Bailey. Ses défenseurs
voulurent essayer de prouver qu'il ne jouissait pas de l'usage complet
de sa raison; il s'y opposa: «Je ne suis pas un insensé, dit-il dans sa
défense, je savais ce que je faisais; personne n'éprouve plus de chagrin
que moi de la mort de M. Perceval; je n'avais contre lui aucun motif
d'inimitié personnelle. J'ai frappé en lui le chef d'un ministère qui a
refusé de réparer les injustices commises à mon égard. On ne peut pas me
condamner comme un assassin, car je n'avais, je le répète, aucun motif
d'inimitié personnelle contre M. Perceval.»
La cour entendit cependant quelques témoins, qui déclarèrent que le père
de l'accusé Bellingham était mort fou et que lui-même avait souvent
donné des preuves d'aliénation mentale. Malgré ces dépositions, et
malgré le singulier système de défense adopté par l'accusé, les jurés
rendirent, sans même délibérer, un verdict de culpabilité. Condamné à
mort par la cour, Bellingham subit sa peine le 18 mai devant la prison
de Newgate. Il mourut avec un sang froid remarquable, et jusqu'au moment
où il fut lancé dans l'éternité, il persista à déclarer qu'il
n'éprouvait aucun sentiment de repentir.
Ainsi le fanatisme, la colère et la folie ont, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe
siècles, à peu près à la même époque, en 1628, en 1711 et en 1812,
déterminé Felton, Guiscard et Bellingham, à assassiner trois ministres
anglais, le duc de Buckingham, Harley et Perceval. Si M'Naughten a tué
M. Drummond en croyant tuer sir Robert Peel, quelle cause a armé son
bras? Nous l'ignorons encore, mais le procès qui va se juger à la cour
criminelle centrale de Londres, et dont nous rendrons compte dans notre
prochain numéro, répandra peut-être sur ce crime mystérieux quelques
rayons de lumière.
AFFAIRE MARCELLANGE.-REJET DU POURVOI DE JACQUES BESSON. Dans son
audience du 16 février 1843, la Cour de cassation (chambre criminelle),
a rejeté, après un délibéré de trois heures, le pourvoi de Jacques
Besson, condamné à mort, au mois de décembre, par la Cour d'assises de
Lyon, pour crime d'assassinat commis sur la personne de M. de
Marcellange. Me Béchard avait développé cinq moyens de cassation à
l'appui du pourvoi. Combattus par Me Achille Morin, au nom et dans
l'intérêt des parties civiles, ces cinq moyens ont été successivement
repoussés par M. le procureur-général Dupin, qui a terminé son
réquisitoire en ces termes.
«Vous rappellerai-je ces dispositions de la loi romaine qui privait de
la succession de leur parent assassiné, et qui les excluait en les
flétrissant comme indignes, ceux qui ne poursuivaient pas la vengeance
de sa mort, vengeance, non à la manière des temps barbares, en faisant à
son tour des victimes ou en partageant d'indignes compositions, mais une
vengeance légitime, celle qu'on demande aux lois et aux tribunaux de son
pays...
«La présence des dames de Marcellange au procès était attendue, désirée,
nécessaire; le ministère public les y conviait, il les couvrait de sa
protection au delà peut-être de ce qui eût été finalement en son
pouvoir. Dans toutes les hypothèses les dames de Marcellange se
devaient à justice, ou pour justifier l'accusé, si elles le croient
innocent, ou pour aidera confondre le vrai coupable.»
Un journal étranger annonçait dernièrement que les dames de Marcellange
s'étaient retirées dans un couvent de Chambéry. Me Lachaud, défenseur de
Jacques Besson, a formé un recours en grâce.
AFFAIRE MONTÉLY.--Le lundi 21 novembre 1812, un crime affreux, qui
rappelle celui de Martin Mellier, fut commis dans la chambre n° 2,
située au premier étage de l'hôtel de l'Europe, à Orléans.
[Illustration: (Hôtel de l'Europe, où Boisselier a été assassiné.)]
Un individu nommé Montély, domicilié à Saint-Germain, assassina, à
l'aide d'un couteau, un garçon de caisse de la banque d'Orléans, nommé
Boisselier, et avec lequel il était lié depuis long-temps; toucha 5,115
fr. sur 8,300 fr. que Boisselier était chargé de recevoir, mit le
cadavre de sa victime dans une malle, et ayant expédié cette malle à
Toulouse, il retourna en poste à Saint-Germain.
Le crime ne larda pas à être découvert, et, le 23 novembre, Montély fut
arrêté à Saint-Germain, dans son domicile, à sept heures du matin.
Au moment où nous mettons sous presse, les débats de ce procès viennent
de commencer devant la cour d'assises du Loiret, siégeant à Orléans. Les
charges les plus graves pèsent sur l'accusé, qui nie, mais faiblement,
être l'auteur de l'assassinat; de nombreux témoins le reconnaissent, et
d'autres preuves non moins accablantes confirment leur déposition.
En faisant connaître dans notre prochain numéro le verdict du jury, nous
résumerons aussi les faits principaux de cette affaire, dont les
horribles détails ne peuvent inspirer que des sentiments d'horreur et de
dégoût, même à cette portion du public qui recherche le plus avidement
les émotions de la cour d'assises.
MLLE MAXIME CONTRE M. VICTOR HUGO.--Le Théâtre-Français ne pouvait se
consoler de la mort tragique de _Lorenzino_, du _Dernier Marquis_ et du
_Fils de Cromwell_. Dans sa douleur, il se trouvait fort heureux d'être
subventionné. Sa caisse ne résonnait plus du doux bruit de l'or ou de
l'argent; le public, indécis, n'osait lui porter le produit de ses
économies. Son commissaire se promenait souvent seul sur le trottoir
toujours boueux qui borde sa salle; mais ces lieux déserts, loin de
modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de
la foule qu'il y avait vue tant de fois accourir. Souvent il demeurait
immobile sur le seuil de la porte, et il était sans cesse tourné vers le
côté d'où viennent les bonnes pièces et les grands succès.
Tout à coup il aperçut un poète célèbre qui descendait de cabriolet, et
s'avançait vers lui un manuscrit sous le bras. A cette vue, le
commissaire
Ne se tint pas de joie;
mais profilant de la leçon que maître renard donna jadis à maître
corbeau, il ouvrit ses deux bras, et ne laissa pas échapper sa proie. En
effet, ce poète était M. Victor Hugo; ce manuscrit, une trilogie en vers
intitulée _les Burgraves_. Reçu avec acclamation, le nouveau drame fut
mis immédiatement à l'étude. Sur le refus de mademoiselle Rachel,
mademoiselle Maxime,--cette ridicule invention d'un critique
marié,--obtint le rôle de mademoiselle Guanumara, vieille fille âgée de
quatre-vingt-cinq ans, qui a eu, dit-on, des malheurs dans sa jeunesse.
Les répétitions ne tardèrent pas à commencer; mais chaque jour le large
front du poète se couvrait de nuages plus épais et plus sombres, ses
yeux lançaient des éclairs, et, par intervalles, un bruit étrange,
semblable au roulement lointain du tonnerre, grondait entre ses lèvres;
enfin l'orage éclata; la foudre, en tombant, atteignit mademoiselle
Maxime. M. Victor Hugo lui signifia, dans un langage poétique, qu'elle
était complètement incapable de jouer le rôle dont il l'avait chargée,
et qu'il remporterait _les Burgraves_ place Royale, si le comité ne lui
trouvait pas à l'instant même une autre Guanumara.
Nous ne raconterons pas les scènes dramatiques qui suivirent, le
désespoir de l'actrice, la fermeté du poète, les tourments du
commissaire. De plus en plus inconsolable de la mort de _Lorenzino_, du
_Dernier Marquis_ et du _Fils de Cromwell_, le Théâtre-Français alla
demander une Guanumara à l'Odéon, à la Porte-Saint-Martin... enfin à
l'Ambigu-Comique, qui rit du malheur de son confrère, et qui lui céda,
moyennant une faible gratification de vingt mille francs, sa meilleure
actrice, l'ex-mademoiselle Théodorine, aujourd'hui madame Mélingue.
Cependant mademoiselle Maxime, étourdie par la violence du coup,
commençait à reprendre l'usage de ses sens lorsque la nouvelle
Guanumara vint répéter à sa place; d'abord elle voulut continuer à
réciter son rôle en présence de sa rivale victorieuse; mais elle renonça
bientôt à cette protestation ridicule, et elle s'adressa aux tribunaux.
Elle prétend que si l'auteur d'une pièce de théâtre a la faculté d'en
distribuer les rôles à son gré, il ne peut plus, cette distribution une
fois faite, retirer à un acteur le rôle qu'il lui a confié.
Dans son audience du vendredi 3 mars, le tribunal civil de la Seine,
saisi de la contestation, s'est déclaré incompétent.
[Illustration: «Chronique Musicale»]
«Pour la musique, écrivait un jour Voltaire à madame Denis, je ne m'y
connais guère; je n'ai jamais trop senti l'extrême mérite des doubles
croches.» Sauf quelques exceptions, il n'y avait guère de Français, à
cette époque, qui ne dût en dire autant. A la vérité, ils s'en seraient
bien gardés pour la plupart; on se montre rarement d'aussi bonne
composition sur son ignorance. Déjà même on avait en France,
relativement à la musique, des prétentions assez élevées. L'Académie
Royale de Musique passait dès lors,--à Paris, bien entendu,--pour le
premier théâtre du monde, et Rameau, qui venait de détrôner Lulli, pour
le plus grand des compositeurs. Rousseau, qui avait osé contester cette
supériorité, avait été pendu en effigie, et le temps n'était pas éloigné
où, du coin du roi au coin de la reine, des amateurs fanatiques devaient
échanger maint cartel en l'honneur de Piccini et de Gluck. Mais, malgré
ce bruit et ces grandes prétentions de la vanité nationale, la France
était peut-être le pays de l'Europe où l'art musical comptait, en
réalité, le moins d'adeptes; on y dissertait sur la musique, mais on ne
la savait pas. Il en est pourtant de cette langue-là comme de toutes les
autres: pour la comprendre, il faut l'apprendre.
Tout a bien changé depuis cette époque. On s'est accoutumé peu à peu à
regarder l'étude de la musique comme une partie importante, sinon
indispensable, de toute éducation libérale. Il y a peu de jeunes gens
aujourd'hui qui, dès le collége, ou en sortant du collége, n'aient
acquis de cet art des notions suffisantes pour le sentir et pour en
jouir. Il n'y a guère de jeune fille un peu bien née qu'on n'ait placée
dès l'enfance devant un piano; la classe ouvrière elle-même a pris part
à ce mouvement, et l'enseignement simultané qu'a organisé B. Wilhem,
après s'être établi dans toutes les écoles élémentaires de Paris, se
répand avec rapidité dans les provinces. Le nombre des auditeurs
intelligents et des amateurs habiles s'accroit chaque jour. Des sociétés
philharmoniques se forment partout, et l'on peut conjecturer que, d'ici
à dix ans, presque toutes nos villes de premier et de second ordre
auront un orchestre capable d'exécuter convenablement les ouvres
musicales les plus compliquées.
Cet heureux développement a produit les résultats qu'on en devait
attendre. Les artistes se sont multipliés rapidement, et chaque jour en
voit surgir de nouveaux. Les établissements publics consacrés à l'art se
sont élevés à un degré de prospérité auquel, jusqu'ici, ils n'avaient
jamais pu atteindre. Quinze fois par mois, pendant toute la saison
d'hiver, le Théâtre-Italien encaisse des recettes qui lui ont permis
d'élever les émoluments de ses chanteurs à un taux incroyable et presque
fabuleux. A chaque représentation où la danse n'usurpe point la place de
la musique, la vaste salle de l'Opéra s'emplit jusqu'au comble, et
refuse parfois des spectateurs. L'Opéra-Comique, bien que, le plus
souvent, il mette sur le marché musical des denrées d'une valeur
moindre, n'en trouve pas pour cela moins de consommateurs. Quant aux
concerts du Conservatoire, tout le monde sait de reste qu'à moins de s'y
être abonné il y a cinq ou six ans, il est à peu près impossible d'y
pénétrer aujourd'hui.
Rien de moins étonnant, après tout, que cet immense concours. Quiconque
a pu assister une fois seulement à ces harmonieuses solennités dont la
salle de la rue Bergère est le théâtre, quiconque a pu juger par
lui-même du magnifique développement de sonorité que produit cet
orchestre, de l'ensemble merveilleux qui y règne, de l'habileté
mécanique de chaque exécutant, de l'ardeur qui les anime tous, du goût,
de l'intelligence et du sentiment profond des beautés de l'art qui
distinguent leur chef habituel, ne peut douter qu'on n'entende au
Conservatoire de Paris ce qu'on ne saurait entendre dans aucune autre
ville du monde. Les Allemands les plus disposés à vanter leur patrie
reconnaissent cette supériorité: aucun n'a jamais dissimulé son
étonnement et son admiration. Ils auraient d'ailleurs assez mauvaise
grâce à le tenter, car c'est surtout au service de leurs grands hommes
que nos exécutants se plaisent à mettre leur habileté, leur verve et
leur énergie. La ferveur soutenue de leur culte pour Haendel, Gluck,
Haydn, Mozart, Beethoven et Weber, n'est-elle pas le plus digne hommage
que la France ait jamais pu rendre à l'Allemagne?
La musique italienne triomphe à la salle Ventadour comme la musique
allemande au Conservatoire. A aucune époque le Théâtre-Italien n'avait
attiré une pareille affluence; non que Mario ait remplacé Rubini, ou
même que Rubini ait dû faire oublier Donzelli et Garcia; non que
mademoiselle Grisi, brillante et chaleureuse cantatrice pourtant, se
soit élevée jamais au niveau du génie fougueux de la Malibran, ou
qu'elle ait atteint la perfection continue et idéale de la Pasta; non
que la musique soit en progrès dans la Péninsule, et que les imitateurs
de Rossini ne nous donnent lieu de regretter plus amèrement chaque jour
le silence obstiné de leur maître; mais les artistes d'aujourd'hui
recueillent le fruit des travaux de leurs devanciers. Grâce à tous les
chanteurs de génie qui se sont succédé sans interruption de 1810 à 1830,
et grâce surtout à Rossini, le théâtre Ventadour est à la mode et y sera
longtemps. Quand on aura cessé d'applaudir par enthousiasme les
interprètes actuels de l'art italien, on les applaudira encore par
habitude, et Tamburini et Lablache pourront terminer doucement leur
carrière au bruit d'hommages posthumes et d'acclamations rétrospectives.
Lablache, après tout, Tamburini, madame Persiani, madame Viardot-Garcia,
Mario, ne sont pas des artistes d'un mérite ordinaire. Lablache a été
l'une des premières basses-tailles de l'Italie à l'époque ou l'Italie
était le plus riche en chanteurs. Madame Persiani, fille de Tacchinardi
et son élève, ne dément pas son origine, et se montre en tout point
digne de son maître. Il n'y a jamais eu d'exécution plus correcte, plus
délicate, plus fine, plus élégante, souvent même plus hardie que la
sienne. Quel dommage qu'à cette incontestable perfection elle ne joigne
pas, dans certains cas, un peu plus de chaleur! Quant à Mario, il gagne
tous les jours, et tout récemment encore il vient de faire, dans le rôle
d'Othello, un pas immense.
On ne saurait contester d'ailleurs à l'administration du Théâtre-Italien
une grande activité, un désir sincère de satisfaire le public et de le
tenir au courant de la marche que suit l'art en Italie. En deux saisons,
plusieurs ouvrages anciens, peu connus ou même oubliés, ont été repris
avec succès: le _Cantatrici Villane_, par exemple, et _le Turc en
Italie_. Quatre opéras nouveaux ont été représentés: _la Vestale_, de
Mercadante, _Saffo_, de Pacini, _Linda di Chamouni_ et _Don Pasquale_,
de Donizetti. Cette dernière partition a été composée expressément pour
Paris: puisse le succès qu'elle a obtenu engager MM. les directeurs du
Théâtre-Italien à renouveler souvent cette épreuve! On a pu constater
que l'auteur fécond, mais un peu négligé, de _Lucrezia_ et de _Linda di
Chamouni_ s'était montré cette fois plus soucieux de sa réputation, et
plus difficile dans le choix de ses idées. Le Théâtre-Italien de Paris
est un salon élégant, où l'on ne doit se présenter qu'en toilette;
l'auteur de _Don Pasquale_ l'a compris, et ne s'en est pas mal trouvé.
Après quelques tentatives avortées, l'Opéra-Comique a rencontré enfin
une mine féconde: _la Part du Diable_ emplit quatre fois par semaine la
jolie salle Favart, et vingt représentations ne paraissent pas encore
avoir refroidi l'empressement du public. Plusieurs ouvrages nouveaux
sont prêts ou ne tarderont pas à l'être, un, entre autres, d'un
compositeur anglais dont on dit déjà des merveilles avant de l'avoir
entendu: puisse-t-on continuer après! Le fait seul d'une partition
écrite à Paris par un Anglais est par lui-même assez singulier pour
piquer la curiosité publique, et c'est ce qui explique en grande partie
la facilité avec laquelle nos directeurs de théâtre, hommes de
spéculation avant tout, accueillent d'ordinaire les artistes étrangers.
Quel imprésario refuserait un poème à un homme qui viendrait lui dire:
«Monsieur je m'appelle Hoang-Pouf; je suis né à Macao, j'ai appris le
contrepoint et la fugue au Conservatoire de Pékin, et j'ai dédié trois
romances à la divine Pé-ku-su, seconde épouse légitime du sublime
empereur de la Chine et de la Tartarie.--Comment, diable! mais c'est,
Monsieur, un trop grand honneur que vous me faites! Quoi! Monsieur est
Chinois! voilà une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être
Chinois?»
Tout se dispose à l'Opéra pour la première représentation de _la Démence
de Charles VI_. En attendant ce jour pénible et glorieux de
l'enfantement, l'Opéra chôme un peu, et se repose, et vit de régime,
précaution raisonnable, et que nous ne saurions désapprouver. Nous
venons de dire par avance le nom de l'enfant qui doit naître, faut-il
dire aussi le nom de son père, ou plutôt de ses pères?... un opéra bien
constitué a toujours deux pères, et souvent il en a trois. Nous pouvons
faire cette révélation sans être indiscrets. L'auteur des _Enfants
d'Edouard_ et l'auteur de _la Juive_ prétendraient en vain à
l'incognito; leur nom brille entouré d'une auréole trop lumineuse. Ils
voudraient se cacher qu'ils ne le pourraient pas.
A bientôt donc _la Démence de Charles VI_. Là figureront tout ce que
l'Opéra renferme d'acteurs et de chanteurs remarquables. Duprez,
Barroilhet, Poultier, madame Dorus, madame Stoltz; là brilleront sans
doute de nouveaux chefs-d'oeuvre de MM. Sachan et Despléchin, Cambon et
Philastre, grands artistes, et qui ne sont pas les moins solides
colonnes de
......Ce pillais magique.
Où les beaux vers, la danse, la musique,
L'art de tromper les yeux par les couleurs,
L'art plus heureux de séduire les coeurs,
De cent plaisirs, font un plaisir unique.
[Illustration: Partition musicale.]
[Illustration: La duchesse d'Orléans.]
Sur la route de Berlin à Hambourg, presque à l'entrée de la riche et
féconde principauté du Mecklembourg, s'élève une petite ville qui
surprend et charme le voyageur: c'est Luidwigslust, l'une des plus
jolies et des plus attrayantes villes de l'Allemagne. Luidwigslust
n'était encore, vers le milieu du siècle passé, qu'un rendez-vous de
chasse. En 1756, le grand-duc Frédéric vint s'y établir avec sa cour. Il
construisit un château, une église, une enceinte de maisons pour ses
officiers et plusieurs rues larges et élégantes.
Le grand-duc Frédéric-François continua l'oeuvre de ses prédécesseurs.
Il décora le château, il embellit le parc. Il avait le goût des sciences
naturelles et des arts, et il forma peu à peu une collection de
tableaux, de minéralogie et de coquillages qui mérite d'être visitée.
Luidwigslust, ainsi favorisée par deux souverains, devint en peu de
temps une ville remarquable. Rien de plus frais que l'aspect de ses
maisons bâtie à la manière hollandaise, de ses rues bordées de deux
larges trottoirs et ombragées par une double haie de tilleuls; rien de
plus gracieux que la vue du château avec sa limpide cascade qui tombe
sous ses fenêtres, et son préau couronné d'une enceinte d'habitations et
terminé par l'église.
[Illustration: La duchesse d'Orléans.]
C'est dans cette riante résidence des princes et de la noblesse du
Mecklembourg que la princesse Hélène, duchesse d'Orléans, est née. Son
père était le grand-duc héréditaire Louis-Frédéric, âme tendre et
généreuse, coeur droit et élevé. Son nom est vénéré et aimé dans tout le
pays. Sa mère était la jeune duchesse Caroline de Saxe-Weimar; on m'a
montré dernièrement son portrait dans le château héréditaire de ses
aïeux: c'est une figure pleine d'une beauté touchante et d'une admirable
intelligence. Élevée à Weimar dans la grande époque littéraire qui a
illustré cette ville, au sein de cette cour poétique immortalisée par
les noms de Goethe et de Schiller, au milieu de tous ces hommes
distingués de l'Allemagne et des contrées étrangères qui se groupaient
avec orgueil sous le patronage affectueux de ses parents, la princesse
Caroline se fit remarquer par les plus charmantes qualités de l'esprit
et du coeur. Les habitants de Weimar la nommaient leur ange tutélaire,
et un écrivain allemand qui l'a vue naître et grandir a dit, en parlant
d'elle: _Es war ein himmlisches Gemüth_ (c'était un caractère
céleste)[1].
[Note 1: Roemer. Mittheillungen uber Goethe.]
Par son père et par sa mère, madame la duchesse d'Orléans devait ainsi
être dotée de tout ce qui grave le nom des princes dans le coeur des
peuples, de tout ce qui ennoblit leur mémoire aux yeux des artistes et
des poètes; par leur origine, elle se trouvait alliée aux plus
anciennes, aux plus puissantes familles de l'Europe septentrionale. Un
prince du Mecklembourg a régné sur la Suède; un autre, le vaillant
Rurik, a conquis et subjugué une partie de cet immense empire soumis
aujourd'hui à la domination absolue des Romanow. Les généalogistes font
remonter jusqu'aux temps les plus reculés l'histoire des princes du
Mecklembourg, et répandent ses ramifications à travers le Nord entier.
Tout récemment, le savant Finn Magnussen a établi, par une filiation de
plusieurs siècles, leur parenté avec Regnar Lobrock, le héros
merveilleux des traditions Scandinaves.
Cependant un grand malheur planait sur ce berceau entouré de tant
d'éclat et de tant de vertus. Madame la duchesse d'Orléans n'avait que
deux ans lorsque sa mère mourut. Son père se remaria, le 3 avril 1818,
avec la princesse Auguste de Hesse-Hombourg. Dix-huit mois après, la
mort enleva ce prince aux voeux de son pays, à l'amour de ses enfants.
Madame la duchesse d'Orléans avait déjà perdu un jeune frère; il lui en
restait un qu'elle aimait tendrement: à l'âge où il donnait à sa
famille, à son pays, les plus riantes espérances, à l'âge où il se
préparait à continuer le gouvernement paternel de ses ancêtres, elle le
vit languir, s'éteindre, et reçut en 1834 son dernier soupir.
Dans le parc du château de Luidwigslust, au milieu d'une enceinte de
hêtres, on aperçoit une chapelle d'une construction simple et imposante.
C'est là que reposent, sous une voûte éclairée par un jour mystérieux,
ces touchantes victimes d'une mort prématurée. Une idée d'espérance se
mêle encore au sentiment de deuil et de regret qu'éveille l'aspect de
ces tombeaux. La voûte qui les recouvre est bleue et parsemée d'étoiles
comme l'azur du ciel dans une belle nuit d'été, et l'inscription placée
au-dessus de la porte parle du bonheur de ceux qui, après s'être quittés
dans cette vie, se réuniront dans un autre monde. Cette chapelle est
pour les fidèles Mecklembourgeois un lieu de pèlerinage. Le jour ou je
la visitais, une pauvre vieille paysanne des environs de Schwerin y
entrait après moi, les mains jointes, la tête baissée, le visage
recueilli. Elle priait, et dans sa prière elle associait le passé à
l'avenir, le nom de ceux qui n'étaient plus à l'image de ceux qui
vivaient encore.
La Providence, en enlevant à madame la duchesse d'Orléans ses plus
douces et ses plus saintes affections, lui donna, dans la dernière
épouse de son père, un appui compatissant, une mère d'une tendresse
profonde et d'un dévouement infatigable; noble coeur, éclairé tout jeune
par l'adversité, ouvert à la souffrance des autres par ses propres
souffrances, élevé et fortifié par l'amour du bien et le sentiment du
devoir; noble femme, condamnée dans ses plus beaux jours à prendre le
douloureux voile des veuves, habituée de bonne heure à chercher dans les
pratiques de la foi un soutien contre les calamités de ce monde et dans
les trésors de l'étude une joie plus vraie, plus fructueuse que celles
qui naissent de la fortune et du pouvoir. C'est elle qui a élevé madame
la duchesse d'Orléans, à l'aide de quelques maîtres choisis et d'une
gouvernante excellente; c'est elle qui, par ses soins incessants, par
son affection sans bornes et ses intelligentes leçons, a développé les
dons précieux que le Ciel avait faits à la jeune princesse; c'est elle
qui l'a guidée pas à pas dans la vie, dans ses premières lectures et ses
premières pensées, profitant de toutes les circonstances pour donner un
juste essor à son esprit et un pieux élan à son âme: c'est elle qui
l'accompagna en France au jour de ce royal mariage, si splendide, hélas!
et sitôt enveloppé de deuil, et celle qui, en apprenant une effroyable
catastrophe, accourut en toute hâte du fond de l'Allemagne pour lui
apporter les consolations de sa piété et l'appui de sa tendresse.
Madame la grande-duchesse douairière a passé à Luidwigslust, avec sa
fille adoptive, vingt années d'une vie de recueillement, d'instruction,
d'une vie toute remplie de bonnes oeuvres et de généreuses pensées. Elle
habitait une des maisons que le prince Frédéric avait fait construire le
long de la verte pelouse qui s'étend jusqu'au parvis de l'église. Elle
connaissait la plupart des habitants de la résidence grand-ducale, les
pauvres aussi bien que les riches, et s'associait à leurs intérêts, à
leurs désirs. Elle était souvent leur patronne, leur conseil, leur
soutien, et enseignait à sa fille la douceur de ces actes d'humanité et
de sympathie. Une partie de ses jours se passait ainsi à veiller au
bien-être de ceux qui l'entouraient. Le reste était consacré à des
réunions choisies, à d'utiles lectures, à des études d'art, de
littérature, d'histoire, à des promenades instructives dans un jardin
botanique que Madame la grande-duchesse a créé elle-même, et où elle a
rassemblé les plantes les plus curieuses et les fleurs les plus rares.
Parfois, au retour de l'été, les deux princesses, abandonnant pour
quelque temps leur silencieuse retraite, s'en allaient visiter ensemble
quelques-unes des plus riantes contrées et des villes les plus
remarquables de l'Allemagne. Elles s'arrêtaient à Berlin, à Leipzig, à
Weimar, étudiant les souvenirs, observant les monuments, et
s'entretenant avec les hommes les plus distingués des lieux où elles
passaient. Qui ne comprend les effets qu'une telle éducation devait
avoir? Aussi, celle qui l'avait entreprise avec tant d'intelligence et
qui l'a continuée avec tant d'amour n'a-t-elle pas été trompée dans son
espoir, et il y a long-temps qu'elle est récompensée de ses tendres
leçons par le succès qu'elle en a obtenu.
Il faut avoir été en Allemagne, il faut s'être arrêté dans le
Mecklembourg pour savoir quel profond sentiment de respect et
d'affection madame la duchesse d'Orléans a laissé dans le coeur de tous
ceux qui l'ont connue. Depuis qu'elle a quitté Luidwigslust, toute la
population de cette ville a les yeux tournés de notre côté. On s'est
abonné aux journaux français, on attend les nouvelles de Paris avec
impatience. Dès que le courrier arrive, la première feuille que l'on
déploie, la première colonne que l'on cherche est celle où l'on espère
lire le nom de la jeune duchesse. Chacun la suit avec une tendre
sollicitude dans son séjour en France, et chaque famille parle d'elle
comme d'un enfant chéri qui est loin et que l'on voudrait bien revoir.
Par suite de cet amour, que le temps n'a pas affaibli, que l'absence n'a
pas altéré, on aime le pays qui l'a adoptée, on voudrait le voir
toujours heureux, puissant, paisible; car, dans la pensée des bons
habitants de Luidwigslust, les destinées de la France se lient à celle
de la jeune princesse. Nulle part on ne fait de voeux plus ardents pour
la gloire et la prospérité de notre patrie, et nulle part celui qui
vient de la France ou celui qui y retourne n'excite plus d'attention.
Les gens du peuple ont pour la princesse, qui a grandi sous leurs yeux,
la même vénération et le même dévouement. Ils ne peuvent, dans leur
ignorance, suivre ses destinées comme ceux qui connaissent l'histoire
des contrées étrangères et lisent les journaux. Ils la voient toujours
telle qu'ils l'ont vue autrefois, quand elle traversait avec son
heureuse gaieté, son regard bienveillant et sa parole affable, les rues
et le parc de Luidwigslust. Un jour j'avais pris une voiture de louage
pour me conduire de Luidwigslust à Schwerin. Le long du chemin, je
causais avec le cocher, bon et honnête vieillard, qui m'intéressait par
la franchise de sa physionomie et la naïveté de ses récits. Après lui
avoir parlé des traditions populaires de son pays, du château de
Schwerin et des digues de Duberan, je lui demandai s'il avait connu
madame la duchesse d'Orléans. Il baissa la tête à cette question, et
garda quelques instants le silence comme un homme frappé d'un nom
inusité qui cherche à éclaircir dans son esprit une idée un peu confuse,
puis tout-à-coup me regardant avec un sourire de joie: «Ah! notre
Hélène! s'écria-t-il (_unser Helena_), si je la connais! je le crois
bien, moi qui l'ai vue toute petite passer tant de fois devant ma
maison, et ma femme et mes enfants aussi la connaissent bien, et
pourraient vous dire comme on l'aime dans le pays. Mais voyez-vous, ce
nouveau titre que vous lui donnez troublait ma mémoire. Nous savons
qu'elle est à présent une duchesse de France, et pourtant nous ne
pouvons lui donner un autre nom que celui qu'elle portait parmi nous.
C'est notre Hélène de Mecklembourg, quoi qu'il arrive.» Et là-dessus, le
digne vieillard se mit à me raconter tout ce qu'il savait de l'enfance
de la princesse, des actes de bonté, de commisération qui l'avaient
rendue chère à toute la contrée, et son récit durait encore au moment où
nous arrivions près des arceaux gothiques du vieux château de Schwerin.
A Weimar, où madame la duchesse d'Orléans a passé à diverses reprises
plusieurs mois, depuis le palais de son oncle grand-duc jusqu'à la
demeure du plus obscur bourgeois, tout le monde la loue et la bénit.
L'affection que les habitants de cette ville avaient vouée à sa mère,
ils l'ont reportée sur sa noble fille, et quand parmi eux je venais à
prononcer son nom, il éveillait de toutes parts un accent d'amour et de
reconnaissance. «Notre ange tutélaire ne nous a pas quittés, me disait
une fois un ancien ami de Goethe; notre princesse Caroline vit encore au
milieu de nous; elle revit avec toute sa grâce et sa bonté dans son
Hélène, qui nous appartient autant qu'au Mecklembourg.
Madame la duchesse d'Orléans justifie cette constance d'affection par la
fidélité qu'elle a conservée à ceux qu'elle a jadis connus et appréciés.
En adoptant de coeur et d'âme la France, elle n'a point perdu le
souvenir de sa terre natale. De loin, elle vit encore par la pensée dans
sa chère Allemagne. Elle s'intéresse à ses progrès, à son bien-être.
Elle suit d'un regard attentif le sort de toutes les personnes qu'elle a
aimées. Elle prend part à leur bonheur, elle compatit à leurs
souffrances, et leur envoie tour à tour, avec la promptitude ailée d'une
générosité ardente un témoignage de sympathie, un encouragement, une
consolation. Pendant que j'étais à Weimar, un artiste distingué mourut,
et la première lettre de condoléance que reçut sa veuve éplorée était de
madame la duchesse d'Orléans. Une autre femme s'en allait en Italie
chercher, sous un ciel plus doux, un remède à une maladie de langueur,
et sur sa route, dans chaque ville, les ordres de madame la duchesse
d'Orléans avaient prévenu son arrivée, et des agents officieux venaient
avec empressement lui offrir leurs services.
Dirai-je maintenant quels sentiments l'auguste princesse a inspirés dans
le pays qui est devenu sa seconde patrie? Ah! la France entière le sait,
et je n'ai rien à apprendre de ses vertus à ceux qui l'ont vue traverser
une partie de nos provinces, à ceux qui chaque jour découvrent à Paris
les nobles actions que sa modestie cherche à voiler et que la
reconnaissance révèle.
Dès son enfance, madame la duchesse d'Orléans étudiait notre histoire et
notre littérature; elle parlait notre langue en même temps qu'elle
apprenait à parler sa langue maternelle, et quand elle a franchi la
frontière d'Allemagne, et quand elle a posé le pied sur le sol de
France, au milieu des populations joyeuses et empressées de la voir, le
pays où elle entrait ainsi pour la première fois n'était point pour elle
un pays étranger. Elle en connaissait depuis long-temps les jours de
gloire et de malheur, les richesses et les illustrations. Elle arriva
parmi nous comme une fille de France attendue depuis long-temps. Elle se
dévoua aux voeux, aux intérêts de notre nation, en même temps que la
nation se dévouait à elle.
Qui ne se souvient encore de ces fêtes solennelles de Fontainebleau, où
elle apparut avec tant de charme et de dignité, où un ministre d'Etat
disait en la voyant gravir d'un pas majestueux les marches de l'escalier
du château: «On nous avait annoncé une princesse, c'est une reine qui
nous arrive.» Qui ne se souvient de ces soirées du pavillon Marsan, où
madame la duchesse d'Orléans accueillait si gracieusement avec son
auguste époux les hommes distingués par leur naissance et les hommes
distingués par leur caractère ou leur talent, les hauts fonctionnaires
du royaume et les poètes, les députés du peuple et les artistes?
Hélas! un affreux malheur, un malheur qui a retenti comme un coup de
foudre dans l'Europe entière a mis fin à toutes ces fêtes, à toutes ces
réunions si belles et si intelligentes; mais Dieu veille encore sur ceux
qu'il a si cruellement frappés, et la France contemple avec
attendrissement la jeune princesse qu'un grand devoir soutient entre un
deuil éternel et un espoir puissant, entre sa douleur d'épouse et ses
consolations maternelles, entre les regrets du passé et les promesses de
l'avenir.