XXVI

Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu

mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un

long soupir.

--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent

péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des

raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que

le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un

autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait

l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour

calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était

difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès

l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui

donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune,

comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la

beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable

ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps

un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé

l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il

y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon

gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi

grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la

joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part,

déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais

très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes

gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition

avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes vœux.

Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le

sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de

Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton

départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose

un seul instant.--C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute

noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a

tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage;

nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver

d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui

disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse!

M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait,

j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la

révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel

que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon

interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible:

--Elle refuse!

--Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire

changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce

mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si

profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce

projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les

Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé

d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi

seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible

malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu

es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son

cœur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce

mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh!

puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que

j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes

forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.

Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire.

Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem....

Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup

un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être,

en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle.

L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma

reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas

passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il

fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi

répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de

conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.

--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son

amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments

possibles?

--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma

parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de

faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage

peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?

--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu

ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille,

jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une

fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle

est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis

secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et

fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous

ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!

M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres.

Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai

un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller

convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins

jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait

que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient

beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la

diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un

prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.

Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire

sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien

épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il

appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.

Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était

allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal

qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme

je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je

ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la

nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé

plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était

sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra

encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la

confiance:

--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir

heureusement ta noble mission.

Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait

disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier

solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec

toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche

inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus

besoin de surmonter mon émotion, mon cœur se mit à battre violemment,

je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se

révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte

contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai

sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais

la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que

j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination;

peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers

Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons

pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de

prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au

bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission

pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore

son cœur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice

fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition

de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être,

avec son pardon, la paix du cœur que j'avais perdu.

Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que

celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible

tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.

La tombe de fer · 第 32 / 41 题