Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu
mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un
long soupir.
--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent
péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des
raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que
le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un
autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait
l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour
calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était
difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès
l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui
donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune,
comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la
beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable
ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps
un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé
l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il
y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon
gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi
grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la
joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part,
déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais
très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes
gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition
avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes vœux.
Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le
sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de
Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton
départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose
un seul instant.--C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute
noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a
tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage;
nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver
d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui
disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse!
M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait,
j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la
révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel
que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon
interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible:
--Elle refuse!
--Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire
changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce
mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si
profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce
projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les
Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé
d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi
seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible
malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu
es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son
cœur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce
mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh!
puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que
j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes
forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.
Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire.
Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem....
Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup
un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être,
en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle.
L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma
reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas
passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il
fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi
répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de
conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.
--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son
amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments
possibles?
--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma
parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de
faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage
peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?
--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu
ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille,
jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une
fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle
est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis
secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et
fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous
ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!
M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres.
Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai
un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller
convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins
jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait
que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient
beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la
diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un
prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.
Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire
sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien
épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il
appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.
Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était
allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal
qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme
je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je
ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la
nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé
plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était
sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra
encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la
confiance:
--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir
heureusement ta noble mission.
Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait
disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier
solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec
toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche
inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus
besoin de surmonter mon émotion, mon cœur se mit à battre violemment,
je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se
révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte
contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai
sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais
la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que
j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination;
peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers
Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons
pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de
prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au
bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission
pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore
son cœur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice
fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition
de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être,
avec son pardon, la paix du cœur que j'avais perdu.
Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que
celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible
tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.