J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais
revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me
reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et
la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette
supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison
paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et
surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose
d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le cœur;
mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à
peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à
pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la
lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal,
j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de
nouveau d'enfermer dans mon cœur le secret de ma douleur et de le
garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la
moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait
trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise
action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait
sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté
inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes sœurs
pourraient deviner la cause.
Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon
retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et
maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde
que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma
faiblesse physique.
Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son
dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous
nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon
égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois.
Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine
liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes
qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une
nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je
restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir,
j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas
devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au
sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le
grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que
j'avais perdue.
J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à
Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et
dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil
à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau
appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper
le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que
Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me
rongeait le cœur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le
savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un
instant de répit.
La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à
fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde,
pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de
mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait
aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation
rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient
remplacé en moi tous les mouvements violents du cœur. Convaincu dès
lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde
réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et,
avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la
seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour
elle.
En me promenant dans le jardin du château je m'arrêtais sur le pont et
regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins
tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à
côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme
un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon
qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au
moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de
reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants,
je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage
de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais
à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit
sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs
paroles, je comptais les battements de leur cœur, et je reconnaissais
avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale
dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur cœur le
germe d'un amour infini.--J'interrogeais les arbres, les fleurs, les
oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu,
jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau
vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison.
D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres
auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je
reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir
briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans
auparavant.--Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de
l'espoir inondait mon cœur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus
d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité;
c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une
plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi
me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance
terrestre ne pouvait donner ce que mon cœur désirait; moi, dont les
chagrins par leur nature même, devaient être éternels?
D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant
muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des
figures.--Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un
sourire!--Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans
les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons
intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore
les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une
chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans
la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées
au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me
rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait
oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un
bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi....
Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien
ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des
souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas
songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence
indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais
sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma
position.
Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon
père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui
semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais
jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que
j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour
ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas
encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait
bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas
m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.
Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son
conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je
me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas
retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de
Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement
qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais;
j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi;
mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je porterais
sa mémoire et son image dans mon cœur jusqu'à ce que la tombe se
refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc
plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y
chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M.
Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent
et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la
journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la
renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes
succès et me prodiguer ses encouragements.
En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans
blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les
champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant
couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les
facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille
à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau;
Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me
retournai: c'était ma sœur cadette qui me cherchait et qui accourait
vers moi tenant ses sabots à la main.
--Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est
à Bodeghem.
--M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et
mademoiselle... sont-elles avec lui?
--Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture,
et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée
pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par
où tu étais sorti du village.
La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à
fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma sœur au village,
répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit
craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn
pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai
par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de
venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il
y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois
semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était
au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu?
À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M.
Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais
probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il
s'était dirigé de ce côté.
Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des
vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur
dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre,
la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine,
comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le
surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence;
mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les
yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il
me tendit la main sans se lever et me dit:
--Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu
maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas
encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.
Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si
attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus
persuadé que son cœur était rempli en ce moment d'une profonde
tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa
pas le temps d'exprimer mon inquiétude.
--Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne
te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque
jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore
une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre
père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel
chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens
te demander.
Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, s'il me
permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un
sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.
--Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il;
mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si
tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton
éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette
dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait
fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à
côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.
Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je
m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi:
--Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi,
pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien
nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si
bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée.
À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle
devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait
ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait
empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais le dire à personne; mais
une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes
yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l'implacable maladie que
l'on appelle la phthisie.
Je pâlis, et un cri d'angoisse involontaire s'échappa de ma poitrine;
mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus
naturelle, reprit sans s'arrêter:
--Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin
célèbre, qui a été jadis mon compagnon d'études. Pour mieux juger de
l'état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée
avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas
quitter Anvers sans venir me voir.
Avant qu'il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir
si mon horrible crainte était fondée.
Il me déclara que Rose n'était pas phthisique.
Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.
--Oh! merci, merci! m'écriai-je étourdiment, c'eût été trop cruel.
--Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu
que la déclaration du médecin se fût arrêtée là! Mais non; il me fit
comprendre que Rose, sans être atteinte d'une maladie des poumons, était
cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après
avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d'avoir recours au seul moyen
qui pût encore la sauver.
D'après lui, ce moyen, c'était de la marier.