Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et
la brillante soirée allait commencer.
Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et
deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après
mes indications.
M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de
joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais
d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que
j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.
J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi;
j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je
sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon
front.
Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux
sur ma création.
Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes
pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!
Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon cœur, ou me donnerait-il des
forces et un courage surnaturels?
Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où
elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien
sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était
placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur
des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!
En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le
reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient
animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une
vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de
transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris
et charmé au premier coup d'œil.
J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon
œuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel
gage d'un glorieux avenir!
Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M.
Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant
qu'il allait chercher sa femme et sa fille.
Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui
allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je
avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si
l'approbation de Rose manquait à mon talent?
J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis
tout mon sang refluer violemment vers mon cœur, et que, le visage pâle
comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne
point succomber à mon inexprimable émotion.
Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire,
tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui
offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de
l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux
d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste
distingué.
Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle
regardait mon œuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.
Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter
à ses joues en nuages roses....
--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'œuvre, Rose? On dirait qu'il te
frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?
Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de
mon cœur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose...
mais quoi?
--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant.
Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.
--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.
Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son
émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.
Dire ce que j'éprouvais est impossible.
J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon cœur débordait
de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de
lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.
Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses
mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique,
avait rendu capable d'enfanter des merveilles.
Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes
de M. et madame Pavelyn.
Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît
de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de
Rose le témoignage de son admiration.
Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées
absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque
fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de
l'âme par une sensation inconnue.
Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas
remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule
commençait à tomber.
M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et
esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé.
Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la
renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur
carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner
de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me
fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables œuvres d'art.
L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les
salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames
d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi
sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée.