Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais
lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré
la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose
manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un
brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force
de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui
m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.
L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne
s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais
elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de
_monsieur_. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse
trop étudiée pour être jamais familière et confiante.
Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et
m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de
comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.
La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais
plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le
commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me
représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma
sœur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait
une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M.
Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche,
jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de
dîner chez mes bienfaiteurs.
Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à
peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon
égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de
cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer
ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir
chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un
devoir une visite tous les huit jours.
Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle
m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix,
disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de
pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il
fût précédé du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle était
confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon
nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.
Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard
étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans
que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par
la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans
les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un
souvenir qui me troublait....
Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par
moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos
entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents
l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se
laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures,
puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait
singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi
inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et
le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette
supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de
quitter de nouveau sa ville natale.
Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la
naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà
fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.
Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au
ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les
jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais
logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M.
Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour
ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment
je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.
La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce
qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn,
qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps
en secret.
Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais
offrir à Rose ma première œuvre d'art, et que je lui avais caché ce
projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma
composition tout achevée, si mon œuvre obtenait son approbation, comme
je l'espérais.
Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en
mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes
maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut
très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts;
il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix
à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus
d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait
travaillé de ses mains.
Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues
seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière
main.
Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je
lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et
éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.
Il regarda mon œuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon
cœur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était
peut-être un signe de désapprobation,--lorsque tout à coup M. Pavelyn me
prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une
émotion sincère:
--Léon, tu n'as pas seulement créé une belle œuvre d'art, mais, ce qui
vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le
sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du
groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse,
tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque
où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement
ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux.
Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop
d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de
reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de
toi.
Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir
dans mon œuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer
ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'œuvre.
Je l'écoutais avec un joyeux battement de cœur et des larmes de
bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première
approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée!
Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.
J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et
inhabile, mais un artiste cependant!
M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour
mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours
de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses
réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:
--Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner
cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt
pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour
anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras
présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de
notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton œuvre. Le soir,
elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et
connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront
ton talent.
Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon
protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me
soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans
son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.
Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à
l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il
m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.
Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au
ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.
Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en
rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des
mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je
croyais en effet découvrir dans mon œuvre une foule de beautés qui
m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même
admiration que M. Pavelyn.
Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner
carrière aux élans de la joie qui débordait de mon cœur.
Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma
poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la
fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient
savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque
enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur
chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je
ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec
ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à
l'Académie.
Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne
faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne
répondais point à leurs questions.
J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me
troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en
le révélant à qui que ce fût.