À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute
petite ferme nommée la _Maison d'eau_ et entourée de bois et de
prairies.
Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un
sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de
bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son
front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse
famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas
âge.
Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme
vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la
maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.
Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause
incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six
enfants, il y en avait un,--un garçon de onze ans,--qui se faisait
remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs
bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable
pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les
premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en
avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre
la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de
paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il
entendait cependant fort bien.
Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous
parle en ce moment.
Mon père m'aimait et me plaignait de tout son cœur. Souvent, quand je
me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup
son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de
pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le
consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son
chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire
pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais
il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des
sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs,
comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres
gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce
que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.
Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime
n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et sœurs me croyaient
_innocent_, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village
avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.
Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu
de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis
solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il
m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières;
parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec
qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à
cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne
méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et
peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir
maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.
Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la
raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je
n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux
de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de
bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé
dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon
idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais,
je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais
si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous
mon couteau, je laissais tomber mon œuvre avec découragement, et je me
tordais les bras de dépit et de chagrin.
Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules
avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer
de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu
une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.
Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon
travail, que mes sœurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et
qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en
faire autant.
Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien
avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque
je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte
si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;--Mais alors
il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en
ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche
l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements
ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela
qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela,
du moins, était reconnaissable au premier coup d'œil.
De crainte que mes sœurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette,
je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.
Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant
mon chef-d'œuvre, et plongé dans de douces pensées.
Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma
mère, mes frères et mes sœurs étaient à la maison et parlaient du
propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur
du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village
dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.
Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de
l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou
crier comme un possédé.
Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte
s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre
demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une
année de moins que moi.
Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait
très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix
de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la
maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais
elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller
voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari,
possédait dans les environs.
Mes frères et sœurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.
Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme
frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres
tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon cœur battait
violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait
ne se manifesta point par des cris sauvages.
L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les
descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un
ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux.
Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses
petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de
rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire
journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses
cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle
était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des
bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.
Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même
sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit
passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment
au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.
La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus
profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière
attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce
sourire pénétra dans mon cœur comme un rayon de lumière et m'arracha un
cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le
sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit
perdre l'esprit.
Mon cri étrange attira l'attention de la dame.
--Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère.
--C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait,
madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.
En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire
comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout
mon bon sens, et que j'étais innocent.
Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou
ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait
toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature
angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme
si j'avais été frappé au cœur d'un coup de couteau. Aussi le son qui
s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et
profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête
et me mis à pleurer.
--Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la
dame.
Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:
--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est
parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main,
Rose; une marque de pitié le consolera.
Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi
la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si
profondément ému.
Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche
murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique
céleste.
Je jetai sur mes frères et mes sœurs un regard de fierté; cette marque
d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de
leur dédain et avait rempli mon cœur de joie et de courage.
Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant
l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec
plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de
tous mes membres:
--Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous
ne sachiez point parler!
L'émotion m'arracha quelques cris confus.
--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid.
N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?
Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce
moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un
seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes
membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je
fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui,
deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.
Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose!
retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.
Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise,
et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la
figure.
--Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux
yeux.
Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore
une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de
longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si
violente tension de mes forces.
Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire
comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien
pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie
demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que
c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma
vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter
l'espoir et la délivrance.
Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une
joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à
son cœur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait
pour un pauvre enfant comme moi.
Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit
quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha
de moi.
Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre
blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et
d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:
--Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous
plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler,
et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.
L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me
consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme
une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une
impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles
tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon cœur
oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en
fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement
dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma
mère me la prit pour l'admirer à son tour.
Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie
demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la
remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la
mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je
l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa
boîte.
La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité.
Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à
tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que
cela valait quelque chose. Mes frères et mes sœurs se mirent à rire de
ma présomption.
Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme
debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser
beaucoup.
Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle
seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son
attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon cœur
lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère,
et dit à la sienne:
--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon
l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père,
et je jouerai avec, ce soir.
--Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant
les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté
beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur;
puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et
ils n'y pensent plus.
Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi
le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle
m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon
petit curé.
--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M.
Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous
comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est
tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera
prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me
trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que
pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à
ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père.
Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ
précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit
à l'oreille:--Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à
parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour
moi; j'en serai bien contente.
Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.
Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me
gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à
mon père ma conduite déraisonnable.