La classe du village était finie....
Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec
son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux
noirs, marche à côté d'elle.[1]
[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]
Chemin faisant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des
coquelicots rouges.
Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière.
Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que
cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la
couronne....
Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui
le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des
couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa
gentille compagne.
Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste
précoce?
Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec
son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses
croix renversées....
L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille
tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur
ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus
sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre
l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui
dorment dans le sein de la terre.
Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se
balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux
chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons
bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne
trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des
morts.
Janneken a achevé son œuvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne
rouge et bleue qu'il a tressée pour elle.
Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière.
Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent
sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et
la fixe sur le front de son amie.
C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,--reine dont
la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les
trésors sont la candeur et la foi....
Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil
enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur
son front.
Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont
la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée.
--La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.
--C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite
fille, rêveuse.
--Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus
aller à l'école avec nous.
--Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?
--Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!
--Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel?
demanda Mieken étonnée. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener
du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises
à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y
chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous
prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!
--Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans
ses pensées.
--J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et
qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken.
Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure
et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur
ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites
étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église[2]. Et Lotte
souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait
déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles
étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage....
Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!
[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer
d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]
--Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de
la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne
pourrais plus jouer avec toi.
--Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi,
n'est-ce pas?
--Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse.
Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?
Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église.
Il y a là, contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer
établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte
à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là, est un banc
en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage.
Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol
est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les
soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le
gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe
montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes.
--Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la
tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule
nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle
part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois!
--O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là!
--Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient
s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à
ce que les coqs chantent?
--Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.
--Mais qui peut être enterré là, Janneken? Ma mère na le sait pas.
--Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis
comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était
déjà morte....
--Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en
admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un cœur rouge
comme du sang....
Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit:
--Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken;
mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.
--Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le
saurait.
Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour
saisir la belle fleur.
--Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken.
Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière.
I
Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main,
le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine.
J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la
longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait
émoussé la sensibilité de mon cerveau.
Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni
précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la
ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au
bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais
cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et
jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de
chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon.
Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis derrière moi un
bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière
lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la
diligence.
Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me
trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà
envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance.
Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question
télégraphique:
--Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps
étouffant?
--Descendez-moi au chemin de Bodeghem.
--Bien, monsieur.... En route!
Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux
avaient repris leur trot cadencé.
Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris
qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à
voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la
conversation.
Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant
distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les
autres devant les glaces delà diligence.
Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon
compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés,
je pus l'observer et l'examiner à loisir.
Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé
la soixantaine; ses cheveux étaient blancs comme l'argent, et son dos
me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et
portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais
riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne
bourgeoisie.--L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se
jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de
ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée
absorbante.
Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc
d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore
informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais
trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en
partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me
tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un
horloger.
Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase
banale:
--Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?
Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et
répondit avec un sourire aimable:
--En effet, il fait très-chaud, monsieur.
Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première.
Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec
un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la
conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir
entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté
empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du
sentiment.
Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je
rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.
--Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la
portière.
Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur
son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:
--Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur
la tombe de fer.
Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé
le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais
dit mot à personne?
Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête.
Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son
bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il
était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué.
Il me salua d'un air cordial, et me dit:
--Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez
mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si
longtemps que je souhaitais de vous voir....
Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son
amabilité.
--Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il.
--Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout
avant ce soir, pour y passer la nuit.
--J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et
peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu
dans notre pauvre petit village oublié?
--Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de
votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger
de cette pierre.
--N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence
à se voûter, mais les jambes et le cœur sont encore bons.
J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces
plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il
s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau
presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route
sablonneuse.
Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai:
--Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule?
Monsieur est probablement horloger?
--Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.
--Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé.
--Un amateur, monsieur.
--Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà?
--Depuis au moins quarante ans.
--Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu.
Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause:
--Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce
n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit
autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se
sont écoulés depuis.
--N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos œuvres? demandai-je.
--Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le
domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces
vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles
étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des
conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque,
mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles,
et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école,
on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute
figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans
âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était
perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première œuvre.
--C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur
son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme
la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma
statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et
de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où
l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie
que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette œuvre,
que j'avais nommée _le Pressentiment de l'éternité_, souleva une sorte
d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec
une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un
esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en
honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates,
fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression
morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de
personnes qui parurent admirer mon œuvre, et qui m'encouragèrent en me
disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à
élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de
défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la
lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma
statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par
la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me
livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon
cœur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui
m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la
publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé.
Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une
émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si
majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un
moment de réflexion que je lui demandai:
--Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?
--Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible
de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour
mon cœur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec
laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte
dans le printemps de ma vie.
Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine.
Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je
pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai:
--Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous
aimez donc la littérature?
--Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart
de vos œuvres.
--Et ont-elles su vous plaire?
--Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus
que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de
dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir
après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui
s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.
Je regardai le vieillard d'un œil interrogateur pour obtenir de plus
amples explications.
--Dans les récits dont je veux parler, dit-il, règnent une sorte de
simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un
sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers
Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché
vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces
ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me
réjouis au fond du cœur en découvrant que des cordes si tendres et si
pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent
encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire
avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le
méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de
sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de
conclusion:
--C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui
peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa
jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas
prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en
soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et
la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire
aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.
Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui
venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence
jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda:
--Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à
Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans
notre petit village?
--Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques
renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous
êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que
je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer,
n'est-ce pas?
--Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la
tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe
n'offre rien de remarquable.
La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle
était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la
conversation.
--Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.
--Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il.
--Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce
qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis
des années?
--Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres.
--Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un conte; mais, du
moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est
sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de
terre?
Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui
dis:
--Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander
conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une
forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.--C'est ainsi que
j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des
paysans.--Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se
renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à
prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me
dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne.
--La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on
appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe
d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En
vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en
concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort
même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir
l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle
renaît cent fois par jour dans sa pensée?
Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat
étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.
Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et
surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton
plus calme:
--Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous
pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer.
Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai
d'un air rêveur:
--Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui
repose sous la tombe de fer?
--Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.
--Mais mariée?
--Vierge et épouse, en effet.
Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait
prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une
singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une
histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point.
Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une
explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je
pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à
porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait
refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se
pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en
disant:
--Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas, près du mur de
l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer.
Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans
le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque
qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs,
mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si
profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait
seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable
que l'ermite--si réellement un ermite veillait sur la tombe--devait
être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie.
Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à
revenir de ma première idée.
--Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.
--Depuis quarante ans.
--C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y
agenouillant pour prier?
--C'est l'ermite, répondit mon guide.
--Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration.
S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour,
quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la
fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le
ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers
le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la
félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!
--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.
--Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces
fleurs?
--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec
un accent calme et profond; votre cœur m'a pourtant si bien compris!
Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit,
j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps
devient court: j'attends, j'attends!»
--Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez
usé ainsi ce banc de bois?
--Nul autre que moi.
--L'ermite?...
--Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur
dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y
taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là,
derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous
dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que
vous allez les savoir.
Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin
faisant, le vieillard reprit:
--Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les
sentiments de mon cœur dans le sein de personne. Je vous aime parce
que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie
que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche
à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt
autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai
espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le
tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle
vaille la peine d'être écrite.
Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une
maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des
volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous
entrions, le vieillard dit:
--Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.
La servante s'éloigna sans mot dire.
Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard
et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au
fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste
jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna.
J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude
de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que
j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les
pareils des centaines de fois.
--Jetez un rapide coup d'œil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils
jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais
vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur
sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions
fastidieuses.
Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord,
et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient
toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de
chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans
du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois
figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes
mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait
aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et
d'argent avec des rubans verts fanés.
En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs
toutes les _études_ ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers:
des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières;
plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis
aussi en plâtre.
Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette
chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il
l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière
et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune
femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que
l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de
l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression
reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond
et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.
Après avoir regardé quelque temps en silence cette œuvre singulière, je
dis à mon hôte:
--Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit
pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été
le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?
--Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me
surprit.
--Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?
--Qui repose sous la tombe de fer;
--Elle était donc belle?
--Belle comme le rêve éternel des poètes.
Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions
indiscrètes.
Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:
--Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs
qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste.
Ce serait une véritable joie pour lui si ses œuvres pouvaient lui
assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.
La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre
de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au
premier coup d'œil.
Toutes ces œuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée
reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne
parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un
ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune
fille endormie;--c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et
montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;--c'était cette même
jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains
avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'était un
jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée
une ancre symbolique;--c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des
forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille
vieillie;--c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une
forme saisissante l'image de la vie future après la mort.
Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment
de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur
forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte
de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son
œuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues
étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble
de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions
si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les
regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées
mystiques et presque surhumaines.
--Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne
devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'œuvre sublimes.
Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un
brillant fleuron à sa couronne artistique!
Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait
produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie
ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.
--Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un
cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été
égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y
a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art
se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus
nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande
de si parfaits modèles.
Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même:
--Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon
cœur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et
appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?...
En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le
dîner était servi.
--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette
interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets
recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme
qui, comme vous, aime la vie de campagne.
Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois
bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la
servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.
Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez
spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui
croissaient sur la tombe de fer.
Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin
délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en
riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage.
Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous
un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me
montra une place à côté de lui et dit:
--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue
que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut
vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la
servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en
dormirez pas plus mal qu'à l'_Aigle_, où vous aviez l'intention de
passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite.
Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par
ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des
sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot,
souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé.
Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.