Simone est venue chez Raymond: elle a pris possession de cette demeure
silencieuse dont l’atmosphère est faite de ses pensées et de la
respiration de son être; elle s’y promène comme dans un parc familier,
cueillant des livres, des papiers, lisant toutes les lettres, les notes
intimes de Raymond, à la fois ravi et inquiet.
--Il faudra, se dit-il, avoir bien soin de soustraire à sa curiosité ce
que je voudrai lui cacher.
Et pour fixer quelques instants l’inquiétante curiosité de Simone, il
lui fit lire des notes sur l’amour qu’il avait jadis écrites et qui
étaient déjà une intuition d’eux-mêmes, lui disait-il.
Ces notes, inspirées par Rite, s’adaptaient d’ailleurs merveilleusement
à l’amante que serait Simone; elle sourit et pensa qu’en effet, Raymond
l’avait devinée et qu’elle serait cette maîtresse fervente que son
imagination avait intuitivement créée.
Assis près d’elle sur un petit tabouret de paille, Raymond contemple ces
jambes longues et fines qui se noueront à son corps, à son cou; il jouit
de cette intimité immobile qu’il ne veut pas brusquer, de cette
sensation d’une présence harmonieuse qu’un geste trop brutal pourrait
faire s’évanouir. Il attend qu’elle vienne vers lui, qu’elle s’ouvre à
lui, elle et toutes les tentations de sa chair qui est là, encore
enfermée et cachée sous la pulpe de ses vêtements.
Simone a jeté les feuillets: elle est émue, et, pour cacher une larme
qui vient mouiller ses yeux, elle écrase son visage contre la poitrine
de Raymond; puis, levant vers lui son visage ébloui, elle lui tendit sa
bouche entr’ouverte où il but le frémissement qui montait comme une
vague le long de sa chair. Il s’installa dans ce baiser, aspirant cette
bouche qui avait la saveur mouillée d’un fruit où les dents ont mordu.
Il tenait Simone contre lui, la tension de son être posée toute en désir
sur la respiration soulevée de sa chair.
Peut-être fallait-il poursuivre? Il esquissa, scrutant une approbation,
un geste de contact plus intime, mais la main de Simone écrasa ce geste
qui déjà s’était immobilisé... Toute défaillante, et réagissant contre
l’émoi auquel elle aurait voulu s’abandonner:
--Ne me touche pas! ne me touche pas! Raymond, dit-elle, mettant dans ce
cri et ce premier tutoiement une tendresse implorante.
Elle ajouta, en souriant:
--Non, ne me touche pas, Raymond. Tu serais encore un peu seul... Et
puis non, pas ainsi, comme par surprise et dans cette impudeur de nos
vêtures.
Et Raymond sut gré à Simone d’avoir arrêté son élan de bonne volonté et
de ne l’avoir pas obligé à d’inesthétiques approches.
--Ne sois pas triste, Raymond: dans deux jours je viendrai vers toi et
je me donnerai toute à toi, sans vaine pudeur, puisque déjà, en pensée,
je suis tienne.
Raymond n’était pas affligé: il eût même été fort peiné de cet incomplet
décorticage de Simone, et si gêné aussi de se montrer lui-même dans une
exaltation comme entravée.
Debout, pour l’adieu, il tient Simone dans ses mains, la serre contre
lui et lui fait sentir encore la ferveur d’une émotion qu’il lui
gardera. Elle demeure ainsi contre lui; de son corsage qui s’est ouvert,
un sein a jailli, si blanc dans le soir qu’à l’émotion sensuelle de
Raymond qui le baise se mêle une émotion intellectuelle. Simone
s’arrache à cette étreinte dont elle veut pourtant se sentir liée,
enveloppée jusqu’à la minute de la divine détente, et, un peu titubante,
elle s’en va, silencieuse, lourde de son désir qu’elle garde en elle
comme un dieu.