XVI

Simone est venue chez Raymond: elle a pris possession de cette demeure

silencieuse dont l’atmosphère est faite de ses pensées et de la

respiration de son être; elle s’y promène comme dans un parc familier,

cueillant des livres, des papiers, lisant toutes les lettres, les notes

intimes de Raymond, à la fois ravi et inquiet.

--Il faudra, se dit-il, avoir bien soin de soustraire à sa curiosité ce

que je voudrai lui cacher.

Et pour fixer quelques instants l’inquiétante curiosité de Simone, il

lui fit lire des notes sur l’amour qu’il avait jadis écrites et qui

étaient déjà une intuition d’eux-mêmes, lui disait-il.

Ces notes, inspirées par Rite, s’adaptaient d’ailleurs merveilleusement

à l’amante que serait Simone; elle sourit et pensa qu’en effet, Raymond

l’avait devinée et qu’elle serait cette maîtresse fervente que son

imagination avait intuitivement créée.

Assis près d’elle sur un petit tabouret de paille, Raymond contemple ces

jambes longues et fines qui se noueront à son corps, à son cou; il jouit

de cette intimité immobile qu’il ne veut pas brusquer, de cette

sensation d’une présence harmonieuse qu’un geste trop brutal pourrait

faire s’évanouir. Il attend qu’elle vienne vers lui, qu’elle s’ouvre à

lui, elle et toutes les tentations de sa chair qui est là, encore

enfermée et cachée sous la pulpe de ses vêtements.

Simone a jeté les feuillets: elle est émue, et, pour cacher une larme

qui vient mouiller ses yeux, elle écrase son visage contre la poitrine

de Raymond; puis, levant vers lui son visage ébloui, elle lui tendit sa

bouche entr’ouverte où il but le frémissement qui montait comme une

vague le long de sa chair. Il s’installa dans ce baiser, aspirant cette

bouche qui avait la saveur mouillée d’un fruit où les dents ont mordu.

Il tenait Simone contre lui, la tension de son être posée toute en désir

sur la respiration soulevée de sa chair.

Peut-être fallait-il poursuivre? Il esquissa, scrutant une approbation,

un geste de contact plus intime, mais la main de Simone écrasa ce geste

qui déjà s’était immobilisé... Toute défaillante, et réagissant contre

l’émoi auquel elle aurait voulu s’abandonner:

--Ne me touche pas! ne me touche pas! Raymond, dit-elle, mettant dans ce

cri et ce premier tutoiement une tendresse implorante.

Elle ajouta, en souriant:

--Non, ne me touche pas, Raymond. Tu serais encore un peu seul... Et

puis non, pas ainsi, comme par surprise et dans cette impudeur de nos

vêtures.

Et Raymond sut gré à Simone d’avoir arrêté son élan de bonne volonté et

de ne l’avoir pas obligé à d’inesthétiques approches.

--Ne sois pas triste, Raymond: dans deux jours je viendrai vers toi et

je me donnerai toute à toi, sans vaine pudeur, puisque déjà, en pensée,

je suis tienne.

Raymond n’était pas affligé: il eût même été fort peiné de cet incomplet

décorticage de Simone, et si gêné aussi de se montrer lui-même dans une

exaltation comme entravée.

Debout, pour l’adieu, il tient Simone dans ses mains, la serre contre

lui et lui fait sentir encore la ferveur d’une émotion qu’il lui

gardera. Elle demeure ainsi contre lui; de son corsage qui s’est ouvert,

un sein a jailli, si blanc dans le soir qu’à l’émotion sensuelle de

Raymond qui le baise se mêle une émotion intellectuelle. Simone

s’arrache à cette étreinte dont elle veut pourtant se sentir liée,

enveloppée jusqu’à la minute de la divine détente, et, un peu titubante,

elle s’en va, silencieuse, lourde de son désir qu’elle garde en elle

comme un dieu.

L'art d'aimer · 第 22 / 30 题