I
--Rite?
--Raymond?
--A quoi songent tes yeux qui regardent loin, je ne sais vers quel passé
où je n’étais pas près de toi?
En amour, songeait-il, il n’y a pas de passé, et Rite ne vit que depuis
l’instant où mes lèvres lui ont donné une âme, la mienne...
--Mes yeux ne contemplent aucun passé plus lointain que toi, Raymond;
mais je suis triste ce soir du mal que je vais être obligée de te faire,
peut-être, en te parlant de moi-même et de ma vie réelle. Depuis ce soir
de juin où je t’ai rencontré, au lit de mort de Marthe, nous ne nous
sommes pas quittés, nous avons vécu en dehors du temps et de l’espace
dans l’absolu de notre amour. Tu ne m’as pas interrogée et je ne t’ai
pas fait de confidences... Il semblait que nous vivions comme au seuil
de la mort qui éterniserait notre baiser... Oh! Raymond, j’ai peur ce
soir, parce qu’il va falloir te quitter et reprendre cette vie
d’hypocrisie qui est la vie de toutes les femmes mariées... Je serai
toujours à toi, mais je ne pourrai plus te donner de mes journées que
quelques heures volées...
En disant cela, Rite était plus pâle sous le toit de ses cheveux blonds,
des larmes scintillaient dans ses yeux plus noirs, et la respiration de
ses seins se précipitait...
Raymond comprit qu’aucune parole ne serait assez forte et assez belle
pour exprimer une douleur digne de ce désespoir. Alors, il approcha de
sa bouche la brûlure des larmes de Rite et, tenant cette belle tête dans
ses mains, il but cette voluptueuse salure des larmes, gonflé d’amour et
de l’orgueil d’avoir inspiré une si vive et sincère douleur. Avec une
sorte de désespoir, il serra cette chair contre sa chair, et
l’approchant de lui, ils se mêlèrent...
Il savait bien l’onction des possessions mouillées de larmes. Accroché à
ses épaules comme à un rocher, tout son être se tendait vers cette
bouche dorée qui l’aspirait et buvait son désir.
Rite, soulevée comme une vague qui retombe sur elle-même en déchirant
ses volutes, sanglotait de voluptueux sanglots; et contemplant la
gravité douloureuse de son visage, au moment même où sa chair se brisait
sur le sable, Raymond écoutait dans tout son être le heurt précipité de
cette chair blanche, mouillée de son propre parfum qui l’écrasait. Peu à
peu, la respiration s’éteignit et ils demeurèrent immobilisés dans cette
sorte de rêve voluptueux où les chairs qui se sont données ne se sont
pas encore reprises et où le miracle de la transsubstantiation amoureuse
se prolonge... Les baisers sonnent alors dans le cerveau comme des
cloches sous-marines et les mains qui s’étreignaient jusqu’à se briser
se détendent et s’endorment.
Toute la chair se replie, se referme comme une corolle trop profondément
respirée, et la dernière caresse s’emprisonne dans la digitale sacrée,
prise comme une fougère dans le baiser glacé de l’étang.
Ils demeurèrent ainsi longtemps silencieux, et Raymond, les yeux fermés,
la tête appuyée sur le sein de Rite, respirant les mousses mouillées de
son aisselle, se parlait à lui-même et s’interrogeait devant cette
nouvelle vie qui allait commencer.
Rite, comme toutes les femmes, était donc mariée. Au fond, cela le
rassurait et restituait à leur amour cette sorte d’abstraction des
contingences quotidiennes qui font d’une liaison une sorte de rêve
enchanté.
Depuis un mois qu’il vivait avec Rite, il s’était abandonné, fleur
coupée, à ce courant de sensualité qui le roulait dans son remous, à
cette sorte d’ivresse dionysiaque qui le soulevait et le faisait
jaillir. Il trouvait dans cette chair fraternelle une sorte
d’identification de son être avec un autre être, une totalité de vie
instinctive si reposante: ne plus penser, n’être plus qu’une vibration
heureuse de son propre rythme harmonisé en un autre rythme, se
contempler soi-même, comme éternellement dans ce miroir ébloui qu’est
l’âme d’une femme qui vous aime.
Mais parfois, même en ces minutes de communion sensuelle où la vie est
presque comme un parfum intellectualisé, Raymond s’isolait et partait,
secrètement seul, sur la route du songe. Instinctivement inquiète de
cette fuite imperceptible, Rite demandait:
--Où es-tu, Raymond?
--Je suis là, répondait-il, et, en disant cela, il lui semblait, en
effet, qu’après un envol dans la plaine des souvenirs, il était revenu
se poser, oiseau domestiqué, sur le sein de sa bien-aimée.
Elle avait un mari: une sorte d’intendant de sa chair et de sa vie. Elle
avait avoué cela comme on confesse un péché, le péché de n’avoir pas su
attendre le miracle de la venue de Raymond. Mais cette confession, elle
avait eu la délicatesse de ne pas la dire tout de suite, afin de laisser
à ces quelques semaines tout leur parfum d’absolu.
«Cette situation, pensa Raymond, complique à la fois et simplifie les
choses: il s’agit simplement d’inscrire sa vie dans ce cadre. Et quant à
ce mari, ne pas s’en occuper, le nier: il n’est pas plus pour elle qu’un
ancien amant oublié.»
Raymond n’était pas jaloux du passé, peut-être parce qu’il avait trop
d’orgueil et trop de confiance en lui-même.
--Une femme que j’aime, pensait-il, est à jamais marquée de mon sceau.
Peut-être eût-il fallu, à cette minute, rassurer Rite et lui expliquer
le provisoire de cette incomplétude de vie. Il se contenta de lui
affirmer, par un baiser où leurs dents se choquèrent, tandis que dans
son regard Raymond mettait toute sa mysticité amoureuse,
l’indissolubilité de leur tendresse.
Il se fit un peu douloureux et sembla héroïquement surmonter une peine
déjà obsédante. Alors ce fut Rite qui le rassura: elle viendrait chaque
jour vers lui, et ce serait chaque jour une nouvelle Rite, lentement
préparée, parfumée, embellie pour ces heures sacrées, que l’attente et
le désir feraient plus ardentes.
--Et puis, et en disant cela elle savait bien qu’elle exprimait la
pensée secrète et profonde de Raymond, et puis tu mettras toute ton
intelligence à nous préparer cette vie nôtre qui sera l’harmonie
définitive...
--L’harmonie définitive, reprit Raymond, définitive...
Et il songeait à la mort, qui viendrait un jour recouvrir les rythmes
éteints de leurs chairs et de leurs âmes comme la marée montante efface
sur la grève les pas entremêlés des éternels fiancés.
Déjà Rite s’était levée et Raymond, la tête appuyée dans sa main,
contemplait la nudité de son amie, d’une sensualité plus intellectuelle
que le corps doré de sa première Marguerite. Les bras levés d’un geste
ailé, elle allait s’habiller lorsque Raymond l’arrêta: il voulut qu’elle
vînt vers lui et qu’elle penchât vers son corps encore allongé la
caresse de ses cheveux, et qu’elle lui donnât, sous cette voûte parfumée
comme un sous-bois, sa bouche encore vierge de rouge. Le baiser de Rite
parcourait le corps de Raymond, mordait la fragilité des fraises égarées
dans les mousses de sa poitrine, et tout à coup, grave, ce baiser
s’immobilisa et il sembla à Rite que jamais elle n’avait aussi
intensément bu l’âme de Raymond.
De son bras, il l’avait attirée vers lui, et il sentait maintenant tout
le poids de cette chair qui s’écrasait sur son corps comme un fruit où
les lèvres ont mordu et qui verse sa saveur.
La lumière bleue du soir caressait la croupe de Rite et la ligne creusée
de son dos montait vers la coupelle de ses cheveux défaits, et qui
semblaient dans cette clarté un peu plus mate, une source dorée par le
couchant.
Vite Rite fut debout, inquiète maintenant de l’heure...
--Tu m’apparais tout d’un coup, dit Raymond en souriant, comme une
Amazone descendue de son cheval et encore toute haletante de la
course...
--Oui, Raymond; mais ne me parle plus: demeurons sur ce baiser qui m’a
versée en toi et qui fut comme une tendresse après l’ardeur et la
brûlure de notre amour. Il m’est doux de penser que tu vas vivre dans
cet encens de nos vespres, et ton fauteuil d’osier qui craque sous mon
poids gardera l’empreinte...
Raymond s’était levé et, tandis que Rite achevait de s’habiller, il
s’était agenouillé devant elle et soulevait encore sa jupe courte pour
baiser ses genoux et poser tendrement sa tête rêveuse contre le bouclier
sacré de son ventre.
Il la reconduisit jusqu’au carrefour voisin où, alignés comme des bêtes
au repos, des taxis attendaient. Le moteur ronronna et, dans un léger
craquement de mécanique, la voiture s’éloigna. Une dernière fois, leurs
yeux échangèrent une pensée, Rite referma ses paupières mouillées
d’émotion sur l’image de Raymond; quelque temps encore, Raymond aperçut
dans le lointain une main blanche qui éclairait le crépuscule, comme un
lys dans l’allée des jardins de son enfance.