Ô grande Ariadnè, qui jettes tes sanglots
Sur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
Ô douce vierge, enfant qu'une nuit a brisée,
Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,
Lysios, promené dans les champs phrygiens
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfant
Le corps nu d'Europè, qui jette son bras blanc
Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague;
Il tourne lentement vers elle son œil vague;
Elle laisse traîner sa pâle joue en fleur
Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
De son écume d'or fleurit sa chevelure.
Entre le laurier rose et le lotus jaseur,
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur,
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile;
Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
Étale fièrement For de ses larges seins
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
Héradès le Dompteur, qui comme d'une gloire,
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!...
Par la lune d'été vaguement éclairée,
Debout, nue et rêvant dans sa pâleur dorée
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
La Dryade regarde au ciel silencieux...
Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile,
La blanche Séléné laisse flotter son voile,
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
La Source pleure au loin dans une longue extase...
C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé...
Une brise d'amour dans la nuit a passé...
Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,
Majestueusement debout, les sombres marbres,
Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid,
Les dieux écoutent l'Homme et le Monde infini.
[Mai 1870.]