[Note 33: _Apulée romancier et magicien_, par M. Paul Monceaux, Quantin,
éditeur, 1 vol. in-8°.]
Avouons-le: nous avons tous au fond du coeur le goût du merveilleux. Les
plus réfléchis d'entre nous l'aiment sans y croire, et ne l'en aiment
pas moins. Oui, nous les sages, nous aimons le merveilleux d'un amour
désespéré. Nous savons qu'il n'existe pas. Nous en sommes sûrs et c'est
même la seule chose dont nous soyons sûrs, car s'il existait il ne
serait plus le merveilleux, et il n'est tel qu'à la condition de n'être
pas. Si les morts revenaient, il serait naturel et non pas merveilleux
qu'ils revinssent. Si les hommes pouvaient se changer en bêtes, comme
l'antique Lucius du conte, ce serait là une métamorphose naturelle et
nous n'en serions pas plus étonnés que des métamorphoses des insectes.
Il n'y a pas d'issue pour sortir de la nature. Et cette idée est en
elle-même absolument désespérante. Le possible ne nous suffit pas et
nous voulons l'impossible, qui n'est l'impossible qu'à la condition de
ne jamais se réaliser. Mérimée a conté l'aventure de don Juan, qui, se
promenant au bord du Tage en roulant une cigarette, demanda du feu à un
passant occupé, sur l'autre rive, à fumer son cigare. «Volontiers,» dit
celui-ci, et, d'un bras qui s'allongea jusqu'à traverser le fleuve, il
tendit à don Juan son cigare allumé. Don Juan ne s'étonna pas, faisant
profession de ne s'étonner de rien. S'il avait été philosophe, il ne se
serait pas étonné davantage. Quand, à Paris, nous entendons la voix d'un
ami qui, de Marseille, nous fait ses adieux par le téléphone avant de
s'embarquer, nous ne pensons pas que cela soit merveilleux, et en effet
cela n'était merveilleux que quand cela n'était pas. De deux choses
l'une: ou l'aventure de don Juan n'est pas vraie, ce qui est assez
probable, ou elle est vraie, et dans ce cas elle est aussi naturelle que
nos communications par le téléphone, bien qu'un peu plus rare, j'en
conviens. Mérimée nous laisse entendre que ce fumeur était le diable en
personne. Je le veux bien. Vous voyez que j'accorde beaucoup. Mais si le
diable existe, il est dans la nature comme vous et moi, car elle
contient tout, et il est naturel qu'il allonge le bras par-dessus les
fleuves. Si nos manuels de physiologie ne le disent pas, c'est qu'ils
sont incomplets. Il est certain que tous les phénomènes ne sont pas
décrits dans les livres. Je me promène quelquefois, par les belles nuits
d'été, sur les quais de Paris, à l'ombre des colossales dentelles noires
de Notre-Dame, au bord de ces eaux sombres où tremblent des milliers de
reflets étincelants. La lune court dans les nuées; on entend gémir sous
les arches le flot éblouissant et lugubre, et l'on songe à la fois à
toutes les horreurs de la vie et à toutes les magies de la mort. Si le
diable n'a pas seulement de feu pour les grands contempteurs de Dieu et
de la vertu des femmes, s'il daigne vouloir séduire aussi un doux
philosophe, il aura peut-être la politesse, quelque soir, de me tendre
son cigare d'un quai de la Seine à l'autre. Alors, fidèle à mes
principes, je tiendrai le fait pour naturel et j'en ferai une
communication à l'Académie des sciences.
Voilà une résolution qui témoigne, je pense, d'une assez ferme
intelligence et d'une raison qui ne veut point être étonnée. Pourtant il
y a des moments, je le sais, où la froideur de la raison nous glace. Il
y a des heures où l'on ne veut point être raisonnable, et j'avoue que
ces heures-là ne sont pas les plus mauvaises. L'absurde est une des
joies de la vie; aussi voyez que, de tous les livres humains, ceux dont
la fortune est la plus constante et la plus durable sont des contes, et
des contes tout à fait déraisonnables. _Peau d'Ane_, le _Chat botté_,
les _Mille et une Nuits_, et, pourquoi ne pas le dire?... l'_Odyssée_,
qui est aussi un conte d'enfant. Les voyages d'Ulysse sont remplis
d'absurdités charmantes qu'on retrouve dans les _Voyages de Sindbad le
Marin_.
Le merveilleux est un mensonge. Nous le savons et nous voulons qu'on
nous mente. Cela devient de plus en plus difficile. Le bon Homère et les
conteurs arabes ne nous trompent plus. Il faut aujourd'hui, pour nous
séduire, des imaginations fertiles en ruses, des esprits très savants,
très ingénieux; Edgard Poë, par exemple, et ses _Histoires
extraordinaires_, ou Gilbert-Augustin Thierry avec _Larmor_, _Marfa_ et
cette _Tresse blonde_ dont nous parlions tantôt.
Le vieil Apulée n'est pas non plus un imposteur médiocre, et celui-là
aussi m'a donné, je l'avoue, l'illusion délicieuse du merveilleux. Je
vais tout vous dire: Apulée, c'est mon péché. Je l'aime sans l'estimer,
et je l'aime beaucoup. Il ment si bien! il vous met si bien la nature à
l'envers, spectacle qui nous remplit de joie à nos heures de perversité.
Il partage si pleinement, pour le satisfaire, ce goût dépravé de
l'absurde, ce désir du déraisonnable que chacun de nous porte caché dans
un repli de son coeur! Quand l'harmonie du monde vous a lassés par son
inexorable fixité, quand vous trouvez la vie monotone et la nature
ennuyeuse, ouvrez l'_Ane d'or_ et suivez Apulée, je veux, dire Lucius, à
travers ses voyages extraordinaires. Dès le départ, une atmosphère de
démence vous empoisonne et vous fait délirer. Vous partagez la folie de
cet étrange voyageur:
Me voilà donc au milieu de cette Thessalie, terre classique des
enchantements, célèbre à ce titre dans le monde entier... Je ne
savais où diriger mes voeux et ma curiosité; je considérais
chaque chose avec une sorte d'inquiétude. De tout ce que
j'apercevais dans la ville, rien ne me paraissait être tel que
mes yeux me le montraient. Il me semblait que, par la puissance
infernale de certaines incantations, tout devait avoir été
métamorphosé. Si je rencontrais une pierre, mon imagination y
reconnaissait un homme pétrifié; si j'entendais des oiseaux,
c'étaient des hommes couverts de plumes; des arbres du
boulevard, c'étaient des hommes chargés de feuilles; les
fontaines, en coulant, s'échappaient de quelque corps humain. Je
croyais que les portraits et les statues allaient marcher, les
murailles parler, les boeufs annoncer l'avenir.
Après cela, étonnez-vous qu'il soit changé en âne? Saint Augustin y
croyait plus qu'à demi.
«Nous aussi, dit-il, dans _la Cité de Dieu_, nous aussi, quand nous
étions en Italie, nous entendions des récits de ce genre sur certain
endroit de la contrée. On racontait que des cabaretières expertes en ces
maléfices servaient parfois aux voyageurs, dans le fromage, des
ingrédients qui les changeaient aussitôt en bêtes de somme. On faisait
porter des fardeaux à ces malheureux, et, après un pénible service, ils
reprenaient leur forme. Dans l'intervalle, leur âme n'était pas devenue
celle d'une bête, ils avaient conservé la raison de l'homme. Apulée,
dans l'ouvrage qu'il a intitulé l'_Âne d'or_, rapporte que cette
aventure lui est arrivée; par la vertu de certaine drogue, il fut changé
en âne, tout en gardant son esprit d'homme. On ne sait si l'auteur
consigne là un fait réel ou un conte de sa façon.»
Certes, Apulée fait un conte, un conte imité du grec et ce n'est pas
même lui qui a inventé ce Lucius et sa métamorphose, mais il y a mis le
grain d'ellébore.
C'est un homme intéressant que cet Apulée, tel que nous le décrit M.
Paul Monceaux dans une étude très complète et, ce me semble, très
judicieuse; assurément fort agréable.
Cet Africain, contemporain des Antonins, esprit léger, facile, rapide,
brillant, n'était pas au fond très original: il improvisait et
compilait. S'il était fou, il faut convenir que tout le monde était un
peu fou dans ce temps-là. Une curiosité maladive travaillait toutes les
imaginations. Les prodiges d'Apollonius de Tyane avaient fait passer un
frisson par le monde. Une foi anxieuse aux enchantements troublait les
meilleurs esprits. Plutarque fait glisser des ombres dans les champs de
l'histoire; l'âme ferme de Tacite est facilement ébranlée par des
prodiges; le naturaliste Pline se montre aussi crédule que curieux.
Phlégon de Tralles écrit pour un César astrologue un livre de _Faits
merveilleux_ et conte minutieusement l'aventure d'une morte qui déserte
sa chambre funéraire pour le lit d'un jeune étranger. Or ce Trallien
était estimé comme annaliste et comme géographe.
Le bonheur d'Apulée fut de naître, dans ce milieu troublé, avec une
étonnante capacité à concevoir l'absurde et l'impossible. Il étudia
toutes les science et n'en tira que des superstitions puériles.
Physique, médecine, astronomie, histoire naturelle, tout chez lui se
tournait en magie. Et comme il avait l'imagination vive et le style
prestigieux, il lui fut donné d'écrire le chef-d'oeuvre des romans
fantastiques.
Cet homme habile, frivole et vain, laissa la mémoire d'un magicien et
d'un thaumaturge. À l'époque des grandes disputes religieuses, alors que
chrétiens et païens opposaient les miracles aux miracles, les pères de
l'Église ne nomment l'auteur de la _Métamorphose_ qu'avec une haine
mêlée d'effroi. Déjà Lactance, au milieu du IIIe siècle, s'écrie que les
miracles d'Apulée se dressent en foule. Saint Jérôme place ce magicien
auprès d'Apollonius de Tyane. Saint Augustin, qui le confond, peu s'en
faut, nous l'avons vu, avec le héros du conte, déplore qu'un tel homme
soit parfois opposé et même préféré au Christ. Pendant ce temps les
adorateurs des dieux qui s'en allaient vénéraient le rhéteur de Madaura
comme un de leurs derniers sages. Il était naturel qu'ils s'attachassent
au philosophe qui s'était épris de tous les symboles et avait été admis
à toutes les initiations. La statue d'Apulée s'élevait à Constantinople,
dans le Zeuxippe, et l'_Anthologie_ désigne en ces termes celui dont
elle garde l'image: «Apulée, au regard méditatif, célèbre les
silencieuses orgies de la Muse latine, lui que la Sirène ausonienne a
rempli, comme son initié, d'une ineffable sagesse.» Nous avons peine à
reconnaître dans ce distique l'auteur de ce petit roman magique et fort
libre que je m'accuse de goûter en mes jours de déraison. Et M. Paul
Monceaux nous contente mieux, quand, prenant la louange sur un ton moins
haut, il nous montre cet extraordinaire Apulée sous les traits d'un
habile rhéteur, beau «d'une insolente beauté méridionale», et même un
peu commun, glorieux, éloquent, habile à saisir son public, trompeur se
trompant soi-même par une suprême habileté, faisant tout croire et
croyant tout.
Pourtant, il y a çà et là, ce me semble, dans les ouvrages qui nous
restent de lui, quelques pages empreintes d'une gravité vraiment
philosophique et où l'on croit entendre comme un dernier écho de cette
sagesse grecque, que rien au monde n'a surpassé. Il y a bien longtemps
que je n'ai relu le petit traité du _Démon de Socrate_. J'en ai conservé
un souvenir agréable. Vous savez qu'Apulée croyait aux démons. Les
démons, disait-il, habite des régions aériennes jusqu'au premier cercle
de la Lune, où commence l'éther.
Ce sont là des rêveries permises. Les hommes seraient bien malheureux si
on les empêchait de rêver à l'inconnaissable. Mais ce qui m'a le plus
touché jadis, en lisant ce traité du _Démon de Socrate_, c'est une
définition de l'homme qui s'y rencontre et que j'ai copiée. Je la trouve
à point dans mes vieux papiers, ce qui est une espèce de miracle, car je
n'ai point de dossiers et n'en aurai de ma vie, tant le papier
barbouillé m'inspire d'horreur et d'ennui. Voici comment Apulée définit
la condition des hommes:
«Les hommes, agissant par la raison, puissants par la parole, ont une
âme immortelle, des organes périssables, un esprit léger et inquiet, un
corps brut et infirme, des moeurs dissemblables, des erreurs communes,
une audace opiniâtre, une espérance obstinée, de vains labeurs, une
fortune inconstante; mortels à les prendre isolément, immortels par la
reproduction de la race, emportés tour à tour par la suite des
générations, leur temps est rapide, leur sagesse tardive, leur mort
prompte. Dans leur vie gémissante ils habitent la terre.»
Ne sent-on pas là une mâle tristesse qui rappelle le premier aphorisme
d'Hippocrate?
Et puis ce petit roman même, dont je n'admirais tout à l'heure que
l'absurdité pittoresque et le merveilleux expressif, n'est-il pas
philosophique à sa façon et jusque dans ses licences? Apulée ne
serait-il pas, dans sa _Métamorphose_, l'ingénieux interprète dès dogmes
palingénésiques; n'exposerait-il pas, sous une forme légère, la doctrine
des épreuves et des expiations à travers des existences successives et
même la transformation de Lucius ne serait-elle pas l'expression
sensible des travaux de la vie humaine, des changements qui sans cesse
modifient les éléments complexes de ce _moi_ qui tend sans cesse à se
connaître plutôt qu'il ne se connaît? Y aurait-il une sagesse cachée
dans ce livre qui étale une folie si divertissante? Que sais-je?