LE SÉNAT

[Note 32: Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M.

Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 10 décembre 1888.]

M. Challemel-Lacour a prononcé mardi un discours qui retentit encore

dans toutes les âmes sensibles à l'éloquence. Il y a beaucoup de ces

âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les

lèvres tendent jusqu'à nos oreilles ces chaînes d'or dont parlent les

légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par

l'éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de

l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les

prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M.

Challemel-Lacour lui-même? À l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions

essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa

faiblesse, l'avantage d'avoir étudié son modèle.

L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave,

sonore dans son médiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien

ménagée qu'elle suffit aux plus longues périodes. Quant à la phrase,

elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme

de la tenue, par l'art de la diction, par le goût pur de la forme, cet

orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'éloquence antique. Il

parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de

sa barbe d'argent.

Il a l'esprit méditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un

caractère de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par

sagesse la disposition d'un esprit enclin à rechercher les causes et à

suivre à travers les faits l'enchaînement des idées. M. Challemel-Lacour

est philosophe. De là, une sorte de tristesse grave répandue sur toutes

ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est

particulièrement triste. Ce sage est frappé de l'écoulement universel

des choses et de l'instabilité qui est la condition nécessaire de la

vie. L'idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte

de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le

sentait bien mercredi quand il prononçait ce discours, d'un art achevé.

On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la

même tribune comme ministre des affaires étrangères. Sa philosophie

dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des

hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. Il est

de ceux qui ont laissé l'espérance, et sa parole en garde un goût amer.

Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque

qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous

montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble

dire: «Qu'importe que l'univers s'abîme, si moi je demeure ferme dans ma

sagesse!» Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi:

La foi n'est jamais triste.

Voyez M. Chesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l'extrême

droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout

respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de

l'éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le

zèle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a guère pris la parole au

Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il

y a de l'allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses

gémissements. Écoutez-le: il pleure. Mais l'hosannah éclate malgré lui

dans son âme. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage

s'éclaire, à la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne

sourit jamais.

Et quelle vision pourrait donc l'égayer un moment? Il est à jamais seul

en face de sa haute raison dans le néant universel. Le Sénat

applaudissait cette semaine le dernier des stoïciens.

Je ne sais si M. Buffet parlera cette année dans la discussion du

budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu'il faut nommer à côte

des meilleurs. Il siège à droite, on le sait, et se montre constamment

soucieux des intérêts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de

ses opinions religieuses, sa parole n'en reçoit pas la plus légère

empreinte de mysticisme. C'est un orateur d'affaires. Sa probe éloquence

ne veut pas d'autre parure que l'exactitude et la force; elle brille

dans une robuste nudité. M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux

grâces légères. Il semble taillé dans le coeur noueux d'un chêne. Sa

personne anguleuse et voûtée exprime la dignité propre à un vieux

parlementaire blanchi dans les débats publics. Il a, au plus haut degré,

ce qu'on appelle l'autorité. On l'écoute avant même qu'il ait parlé. Son

visage est sévère, presque chagrin, avec une expression de parfaite

simplicité. La tête, très forte, portée en avant, le visage osseux, tout

en angles, les prunelles perçantes dans un oeil couvert, le nez

recourbé, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d'une voix

comme pesante et mâchée par une bouche de fer. Son geste est celui du

bûcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut être surnommé

la hache de ses adversaires. Il frappe à coups égaux et sûrs. Ses

défauts mêmes, une articulation lourde, un entêtement méticuleux

ajoutent à la puissance de son talent. Il a la logique pressante et

serrée, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort,

l'accent sincère, l'honnête obstination. C'est lui mieux qu'aucun autre

qui doit être proposé comme modèle aux apprentis orateurs.

Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, parce que celui-là est

inimitable. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au

peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flûte.

Quand M. Jules Simon parle, une flûte délicieuse l'accompagne; mais elle

est invisible et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe

autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier à propos. Il

sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a

toutes les parties de l'orateur. Quand il monte à la tribune, il semble

accablé. Appuyé des deux mains à la tablette d'acajou, il promène sur

l'assemblée des yeux mourants qui tout à l'heure se chargeront

d'éclairs; il traîne les sons d'une voix éteinte qui peu à peu se

ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un

tonnerre mélodieux. Il est maître de lui comme de l'auditoire. Ému, mais

vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement

harmonieux de sa pensée, comme un fleuve entraîne les rameaux qu'on lui

jette. Tout lui sert; il est le grand artiste dont le génie plastique

transforme aisément toutes les matières que rencontre sa main, et il n'a

à redouter que sa perfection même.

Quelle belle galerie on ferait avec les portraits des principaux

orateurs de la Chambre haute! Quelle diversité dans les physionomies,

que de contrastes heureux et comme les figures se feraient valoir les

unes les autres!

Ici, ce serait M. le duc d'Audiffret-Pasquier se rejetant, en arrière de

la tribune, contre le bureau du président, assemblé, ramassé dans sa

force et dans son énergie, âpre, sauvage, fier, montrant les dents et

multipliant les ardentes morsures de son éloquence irritée. Sa voix, ses

yeux crachent le feu et il garde jusque dans sa colère une expression de

noblesse et de bonté.

Là M. le duc de Broglie (car il serait permis de placer dans cette

galerie les illustres proscrits du suffrage populaire, ceux-là dont

l'absence est éclatante: _Præfulgebant eo quod non visebantur_)

déroulerait d'une voix débile ces harangues d'une ordonnance magnifique,

d'un style riche et souple, d'une trame absolument pure, dont le

souvenir est resté présent dans la mémoire de tous les connaisseurs.

Là, M. Léon Say, causeur facile et charmant, abondant et précis, donnant

la vie aux chiffres, exposant avec lucidité les questions les plus

ardues, contant des historiettes à ravir, conduisant ses discours comme

de longues promenades à travers la campagne et relevant sa bonhomie

familière par le mordant de sa voix et la finesse de son ironie.

Là, M. Bocher, dans sa pure et noble élégance, passant son petit

mouchoir sur ses lèvres, et, la mémoire fraîche, la voix jeune, le geste

souple, répandant la grâce avec la clarté sur les questions de finances,

et montrant dans la discussion une brièveté impérieuse; une politesse

froide, une courtoisie hautaine.

Là encore, M. de Freycinet, si mince, si fin, si pâle, portant la clarté

jusqu'à la splendeur, abondant et tranquille, faisant couler à petits

flots chantants et caressants sa phrase incolore et lucide, et

construisant, devant l'auditeur émerveillé, des discours qui

ressemblent, dans leur frêle élégance et dans leur grâce un peu sèche, à

de merveilleux ponts suspendus.

J'en devrais nommer bien d'autres encore, tous différents, et qui

intéressent par leur diversité même. L'éloquence n'est au fond que

l'expression puissante et soudaine d'un tempérament original. C'est

pourquoi les défauts y concourent autant que les qualités. Parler, c'est

se donner; bien parler, c'est se donner généreusement et tout entier.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 45 / 63 题