[Note 6: _Prosper Mérimée_, étude biographique et littéraire, par le
comte d'Haussonville, de l'Académie française. Calmann Lévy, éditeur.]
En publiant une étude biographique sur l'auteur de _Colomba_, M.
d'Haussonville a prouvé une fois de plus qu'il sait être équitable
envers ceux-là même dont il ne partage ni les idées ni les sentiments.
On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de
la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts
littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n'a pu refuser sa
sympathie à un esprit qui, tout en la déconcertant par une froideur
apparente, la gagnait par une sorte de générosité cachée.
M. d'Haussonville sut reconnaître en Mérimée, non sans quelque respect,
«une de ces natures qui, froissées par le contact de la vie, donnent à
leur expérience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent
profondément des ardeurs, parfois des convictions, en tout cas des
délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux
qu'ils scandalisent».
Il faut dire que les lettres inédites publiées par M. d'Haussonville,
dans cette étude, nous révèlent un Mérimée que les correspondances avec
Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de soupçonner, un
Mérimée tendre, affectueux, fidèle et bon. Ces lettres--il y en a une
vingtaine environ--sont écrites, les unes à une dame anglaise pleine de
grâce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior,
qui a laissé un recueil de souvenirs; les autres à «la fille d'un soldat
deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang élevé
qu'il avait atteint dans notre armée». Mérimée se montre naturel,
confiant; affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait
volontiers sa confiance aux femmes. L'amitié, qu'il jugeait tout à fait
chimérique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un
homme à une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et
même «diablement difficile, car le diable se mêle de la partie»; mais
enfin il se flattait d'avoir eu deux amies.
L'âge aidant, il aima les femmes d'une amitié spirituelle tout à fait
charmante. Un tel commerce est la dernière joie des voluptueux. Quoi que
disent les théologiens, les âmes ont un sexe aussi bien que les corps.
Mérimée le savait. Il eut de tout temps le goût et le sens de la femme.
Son tort fut d'affecter parfois, à l'exemple de son maître Stendhal,
l'immoralité systématique. Stendhal et Mérimée mettaient expressément
certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus
impérieux de l'honnête homme. Je voudrais au moins qu'on nous laissât
libres et qu'il nous fût permis aussi d'être quelquefois respectueux. Il
n'y a guère de devoirs agréables, et les devoirs à rebours, sont parfois
plus pénibles que les autres. Mais cette brutalité n'était qu'une
grimace. Mérimée cachait sa blessure. Il était touché au coeur, et il ne
trahissait sa souffrance, qu'en parlant de la passion des autres. C'est
ainsi qu'il écrit un jour à mistress Senior:
Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine en Espagne,
mais bien du coeur, viscère inconnu ou racorni au nord des
Pyrénées. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de
pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui
s'aimaient et qui sont mortes à huit jours d'intervalle. Ce qui
vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'était pas un mari et
une femme, ou, pour mieux dire, c'était un mari marié à une
autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient
l'indignité de s'aimer malgré leur position; aussi ont-ils été
bien punis. Espérons qu'ils rôtissent dans un endroit que je ne
nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables.
Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente?
Mérimée fut toujours sincèrement convaincu de la légitimité des
passions. Il ne leur demandait que d'être vraies et fortes. Et cette
conviction lui inspirait çà et là des maximes sur le mariage et sur la
chasteté qui eussent scandalisé sans doute mistress Senior, si elle eût
été moins honnête, car les honnêtes femmes ne se scandalisent pas aussi
facilement que les autres. Mérimée lui disait:
On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais dû
être qu'une convention sociale.
Voilà qui semble bien irrévérencieux. Mais tout est permis au doute
philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine
interdit à la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour, un des plus
grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage
était une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose
dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mérimée disait encore:
Je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus
importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus
de tout.
Cette fois, il cédait visiblement au plaisir de choquer un peu son
estimable amie. Il ne faudrait pas répondre trop gravement à une boutade
de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont
attaché un si grand prix à la chasteté des femmes. Chaque Européen, il
est vrai, ne tient guère pour son compte qu'à la chasteté d'une femme; à
la chasteté de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il très fâché
qu'elles demeurassent chastes à son préjudice, mais cela suffit pour
former l'opinion.
Tandis qu'il parlait de cet air brusque et dégagé, Mérimée souffrait
cruellement. «Je suis devenu incapable de travailler, disait-il, depuis
un malheur qui m'est arrivé.»
Et il disait encore:
Lorsque j'écrivais, j'avais un but; maintenant je n'en ai plus.
Si j'écrivais, ce serait pour moi, et je m'ennuierais encore
plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait
avoir la reine de la Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus
belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était
très heureux de la posséder, et il se donnait beaucoup de
mouvement pour que cette bouteille et son contenu n'eussent pas
à se plaindre de lui. Un jour, il cassa la bouteille, et, comme
on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il
était, il devint bête.
Ce doux insensé n'était autre que lui-même. Comment il avait perdu la
bouteille enchantée, c'est ce qu'il raconta un autre jour à madame
Senior, avec une sécheresse voulue et en mettant l'aventure sur le
compte d'«un de ses amis». M. d'Haussonville se porte garant, dans une
note, de la vérité de cette confidence déguisée.
Figurez-vous deux personnes qui s'aiment très réellement, depuis
longtemps, depuis si longtemps que le monde n'y pense plus. Un
beau matin, la femme se met en tête que ce qui a fait son
bonheur et celui d'un autre pendant dix ans est mal.
«Séparons-nous; je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous
voir.» Je ne sais pas, madame, si vous vous représentez ce que
peut souffrir un homme qui a placé tout le bonheur de sa vie sur
quelque chose qu'on lui ôte ainsi brusquement.
Le voilà, cet homme fort! ce contempteur de la tendresse et de la
fidélité! Il aime depuis dix ans et c'est dans une liaison douce, longue
et grave, qu'il a mis le bonheur de sa vie. Ainsi ce masque de cynisme
et d'insensibilité cachait un visage tendre et sérieux, que le monde n'a
jamais vu.
Mérimée, né fier et timide, se renferma de bonne heure en lui-même et
prit, dès la première jeunesse, la roide et sarcastique attitude dans
laquelle il traversa la vie. Le Saint-Clair du _Vase étrusque_, c'est
lui-même:
«Saint-Clair était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où
l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa
sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses
camarades. Il était fier et ambitieux; il tenait à l'opinion comme y
tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous
les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il y
réussit, mais sa victoire lui coûta cher.»
Tel Mérimée était à vingt ans, tel il restait à quarante, quand il
écrivait à madame du Parquet:
Mes amis m'ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de
soin pour montrer ce qu'il peut y avoir de bon dans ma nature;
mais je ne me suis jamais soucié que de l'opinion de quelques
personnes.
Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui écrivit à son ami qu'il
était naturellement un bon homme. Il en tomba d'accord:
Je suis charmé que vous me croyiez _a good natured-man_. Je
crois que c'est vrai. Je n'ai jamais été méchant; mais, en
vieillissant, j'ai tâché d'éviter de faire du mal, et c'est plus
difficile qu'on ne croit.
Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paraître tel
qu'il s'était montré, et d'avoir réussi à cacher ses bonnes qualités, il
se plaignait d'être mal jugé, injustement condamné par l'opinion. Il
attribuait à sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa
timidité et sa supériorité avaient faite autour de lui.
Si j'avais à recommencer ma vie avec l'expérience que j'ai
acquise, je m'appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le
monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D'un autre
côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un
masque et à penser qu'en se démasquant on deviendra odieux.
Son regret le plus vif et le plus constant était de n'avoir pas un
enfant, une petite fille, à élever. Il écrivait en 1855 à madame Senior:
Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une
petite fille toute faite à élever. J'ai pensé souvent à acheter
une enfant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait
mal, je n'aurais probablement pas rendu plus malheureuse la
petite créature que j'aurais adoptée. Qu'en pensez-vous? Et
comment se procurer une petite fille? Le mal, c'est que les
gitanas sont trop brunes et qu'elles ont des cheveux comme du
crin. Pourquoi n'avez-vous pas une petite fille avec des cheveux
d'or à me céder!
Même regret quelque temps après:
Le monde m'assomme, et je ne sais que devenir. Je n'ai plus un
ami au monde, je crois. J'ai perdu tous ceux que j'aimais, qui
sont morts ou changés. Si j'avais le moyen, j'adopterais une
petite fille; mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si
incertain, que je n'ose me donner ce luxe.
Les années se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il
constate douloureusement l'impossibilité de garder un ami, et il exprime
de nouveau le désir «d'avoir une petite fille».
Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit
monstre, après quelques années, s'amourachât d'un chien coiffé
et me plantât là.
Pourtant ce rêve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la
maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l'affection de poitrine dont
il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M.
Prévost-Paradol, dont l'une était une fille de treize ans vraiment
ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur déjà
à demi glacé. Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en
correspondance depuis plusieurs années:
J'aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l'élever. J'ai
beaucoup d'idées sur l'éducation et particulièrement sur celle
des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront
malheureusement sans application.
Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les _blue devils_
que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherché
la cause de cette mélancolie. Il croit l'avoir trouvée dans «l'instinct
confus d'une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d'entraînements, dont le
souvenir laissait plus d'amertume que de douceur». Pour moi, je doute
que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se
serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni
pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'était-elle pas plutôt
celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images
incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque
ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'éprouvait-il pas
cette amertume de l'esprit et du coeur, châtiment inévitable de l'audace
intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite
d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née.