[Note 5: _Le Bonheur_, poème par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre,
éditeur.]
«Il n'y a plus de Manichéens», disait Candide. Et Martin répondit: «Il y
a moi.» On dit de même aujourd'hui qu'il n'y a plus de poètes pour faire
de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème
philosophique en douze chants sur _le Bonheur_.
Il faut admirer tout d'abord la fière étrangeté de l'entreprise.
N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de
déduire en vers une ample suite de pensées, de forger en cadence une
longue chaîne d'idées, dans un temps où la poésie, qui semble avoir
renié définitivement les vieilles formes héroïques et didactiques, se
complaît, depuis trois générations, dans l'ode et dans l'élégie, et se
borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments d'épopée?
Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait
la Pléiade. On estime qu'il n'offre pas à la pensée du poète un cadre
trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de
sonnets d'une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de
ces petits poèmes qui composent le recueil des _Épreuves_ expriment dans
le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément
les sonnets sur _la Grande Ourse_ et sur _les Danaïdes_. Tel est le
sonnet qui commence par cette strophe délicieuse:
S'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer,
De blond que les épis, de rose que les roses,
S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses,
Le plaisir d'admirer ne serait point amer.
C'est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que
M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier
poème de longue haleine, _la Justice_, ajouta à l'admiration
qu'inspirait aux lettres un poète si sincère; sans accroître beaucoup la
sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et
douces vers l'auteur des _Solitudes_. C'est pour ses élégies que M.
Sully-Prudhomme avait été tout d'abord adoré et béni. Et quel amour et
quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame,
inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l'intelligence se
fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le coeur et nous
fortifier l'esprit? C'était un miracle qu'il y eût un poète à la fois si
sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu.
Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés
contraires qui nous avait émerveillés se rompit. Chez M.
Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilité. Les
facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent
avec une puissance tyrannique. Au poète des _Solitudes_ succéda le poète
de _la Justice_. Aux impressions rapides et profondes, M.
Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les
unes aux autres. Il cessa d'être élégiaque et devint philosophe. Je suis
loin de m'en réjouir. Mais je ne saurais l'en blâmer. Alors même qu'on
préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la
sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur
que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de
méditer, et qu'enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces
irrésistibles.
Le poème du _Bonheur_ est un poème philosophique. On y apprend les
aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la
Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire américain, Faustus et
Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble,
loin de cette humble et misérable terre, la paix dans le désir et la
joie dans l'immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous
dire l'ineffable. Et c'est là une adjuration redoutable. Faustus et sa
douce Stella ne reviennent de l'inconnu, à la voix du poète, que pour
nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation
des secrets qui nous tiennent le plus au coeur. À vrai dire, cette
obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'éluderont toujours. Le
poète le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur
l'autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de
Faustus mettront fin à l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui
est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, «si ce rêve confine
à la réalité, les coeurs droits et hauts n'auraient pas à s'en plaindre,
mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur». Hélas!
il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau
rêve. Ce rêve, le voici:
Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la terre sans pouvoir s'unir,
se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est
accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette planète différente de
la nôtre, le poète, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien
qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer.
Toute notre imagination est faite de souvenirs.
Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la terre.
Les myrtes des champs Élysées se trouvent dans nos jardins, et les
harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où
nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais
elle ne contient rien que ne contienne la Terre.
Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point, à l'exemple
de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous
ne savons pas comment sont les planètes qu'éclairent Sirius et la
Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que
le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont
connus. L'unité de composition des corps célestes est certaine. Il se
pourrait bien que l'univers fût, en somme, assez monotone et qu'il ne
méritât pas l'incontentable curiosité qu'il nous inspire.
Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés.
Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve
des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'idée de
Pégase. Un Pégase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants
ressuscités à travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dépose à
l'entrée d'une antique forêt. Ils s'y enfoncent, et bientôt s'ouvre
devant eux une vallée où des fleurs et des fruits de toute espèce
charment le goût et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule
nourriture des habitants de cette planète.
Nul être n'y subsiste au détriment d'autrui.
Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'étant point la
condition nécessaire de l'existence, les âmes y sont naturellement
paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre
terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur,
l'existence n'a, dans la planète innomée, que de douces et clémentes
nécessités. On n'y est pas méchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la
méchanceté est inconcevable sans la douleur; mais, pour la même raison,
on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer
des êtres possédant à la fois la bonté et la béatitude. La vertu suppose
forcément la faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d'être
heureux est condamné à une perpétuelle médiocrité morale. Cela ne laisse
pas d'être embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que désirer et
l'on n'ose rien souhaiter, pas même le bonheur universel.
Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de
toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et
jouissant avec ivresse de leur indépendance. Ils admirent en eux la
beauté des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la liberté
embellit les forts qui l'embrassent, et cette vérité naturelle a servi
de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans
toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que
Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la
terre, pour se représenter si vivement l'image de la liberté. Car la
liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n'existe pas.
La vision des deux amants n'est, à proprement parler, qu'un mirage. La
planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrière
Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le
combat: les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et
plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien.
Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmés par les sons,
les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'étant immortels ils
pussent goûter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir,
n'est-ce pas user quelque chose de soi-même, n'est-ce pas déjà un peu
mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon
mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de
vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si
subtil, que nous sommes transportés et ravis.
Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte
le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa
vie passée. Stella qui jusqu'alors lui était apparue sous sa figure
terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour
dans une communion sublime.
Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s'ils sont
immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la
mort. Si nous ne devions pas périr, l'amour serait quelque chose
d'inconcevable. À peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras
rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un
jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et lui-même il l'ignore.
Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le
possède ne le goûte ni ne l'éprouve. Quoi qu'il en soit, la curiosité,
un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille
en Faustus. Il aspire à comprendre la nature dont il jouit. Il veut
connaître. Immortel d'hier,
Une vague inquiétude,
Le souci de savoir, que nul front fier n'élude,
Le mal de l'inconnu l'avait déjà tenté.
À ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. Il n'a pas
dépouillé le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille
petite planète où quelque scoliaste latin écrivit un jour cette maxime:
«On se lasse de tout excepté de comprendre.»
Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des
connaissances humaines. D'abord, il se remémore les systèmes
philosophiques de l'antiquité grecque; puis il passe en revue les
alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon,
Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume,
Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte... Celui-ci l'arrête, lui
interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue générale
du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la
connaissance de l'origine et de la fin des choses: la résignation
qu'elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la
témérité des conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de trouver
la vérité dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur
secours décevant.
Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de
l'intelligence. Or, pendant qu'il goûtait son insensible félicité, le
choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les
plus reculés, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la planète
habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent
se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.
Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre!
Lamentable océan de douleurs, dont la houle
Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule,
Et marche en avant sans repos!
N'est-il donc pas encore apparu sur ta route
Un monde fraternel où quelque ami t'écoute:
N'auras-tu nulle part d'échos?
Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour
apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et
partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre.
Que l'homme est peu fait pour l'immortalité! Faustus et Stella
semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur
joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants à leur
véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents
exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut
revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie:
La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale,
L'aube leur a tissé des suaires d'opale.
Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux
En silence, à l'asile aujourd'hui hasardeux
Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille,
Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille
Au fidèle matin renaissaient rafraîchis.
Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis
Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble
Que le trépas déjà les ait glacés ensemble.
Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos:
Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos;
Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine,
Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine.
....................................................
Quand le soleil du monde abandonné par eux
Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux,
Une abeille rôdeuse, explorant les prairies
Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries
S'arrêta pour y faire un butin pour son miel,
Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.
La Mort les a emportés inertes vers la terre. Au moment de toucher
l'antique planète d'où montait un si grand cri de douleur, Faustus et
Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y
découvrent plus d'hommes; l'espèce humaine y est depuis longtemps
éteinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se
dévoueront à créer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances,
une race heureuse. Tandis qu'ils s'y décident, obéissant à un ordre
divin; la Mort les emporte vers le plus haut séjour, mérité par leur
incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux?
Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la terre, il
n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septième
ciel, où la Mort les dépose, ils ne goûtent qu'une insipide félicité.
Quel est le vrai nom de ce séjour sublime que le poète ne nous nomme
pas? N'est-ce point le _nirvâna_ qu'on y trouve? Et le rêve heureux du
poète ne finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes
dans le néant divin?
Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des
plus audacieux, à la fois et des plus suaves, parmi les poèmes
philosophiques.