LES JOUETS D'ENFANTS

Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, _la Comédie des

jouets_[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a

marqué sa place au premier rang des littérateurs belges. Il écrit des

romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel,

qui plaît aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres,

qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rêves d'artiste

poursuivaient ardemment les formes infinies des êtres. Je découvre

aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce goût

m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce

qu'il interprète les joujoux en poète et de ce qu'il en possède le sens

mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il

révèle la nature spirituelle de ce bonhomme Noël qui revient tous les

ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'épicier. Au souffle de sa

pensée, la forêt, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des

copeaux pour feuillage, s'étend, la nuit, hors de la boîte de sapin et

s'emplit d'ombre, de mystère et d'horreur. Voilà ce qui me plaît, voilà

ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le fétichisme des

soldats de plomb, des arches de Noé et des bergeries de bois blanc.

Songez-y, ce fétichisme est le dernier qui nous reste. L'humanité, quand

elle se sentait jeune, donnait une âme à toutes choses. Cette foi

charmante s'en est allée peu à peu, et voici que nos penseurs modernes

ne devinent plus d'âmes dans l'univers désenchanté. Du moins nous avons

gardé, M. Camille Lemonnier et moi, une créance profonde: nous croyons à

l'âme des joujoux.

[Note 2: _La Comédie des jouets_, par M. Camille Lemonnier, 1 vol.

in-8°]

Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois à

l'âme immortelle de Polichinelle. Je crois à la majesté des marionnettes

et des poupées.

Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits

personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu

que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils

vivent de la vie des dieux immortels.

Si j'étais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique,

comme Guigniaut tenta, après Creutzer, la symbolique des divinités de

l'ancienne Grèce. Assurément, les poupées et les marionnettes sont de

bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore.

Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquité. Ils

ressemblent mieux encore aux figures grossières par lesquelles les

sauvages essayent de montrer l'invisible. Et à quoi ressembleraient-ils,

sinon à des idoles, puisqu'ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction

est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule

vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la

religion accessible à l'âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos

premiers rêves. Il inspirent nos premières craintes et nos

premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant

d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux à peine

formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l'Hermès et le Zeus de nos

bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Cora pour nos

petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur

sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et

son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en

voient partout. Ils font de la nature une interprétation religieuse et

mystique. Je dirai même qu'ils ont plus de relations avec les dieux

qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'étrange si l'on

songe que, le divin étant l'inconnu, l'idée du divin est la première qui

doive occuper la pensée naissante.

Les enfants sont religieux; ce n'est pas à dire qu'ils soient

spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de

l'intelligence déjà sur le retour. C'est par le fétichisme que commença

l'humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds

fétichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut

que l'humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes

de l'âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi,

croyez-le bien, des idées religieuses. Saint François d'Assise avait

deviné, dans sa belle âme mystique, la piété des animaux. Il ne faut pas

observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine

de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un

fétichisme prononcé. Il serait impossible d'ôter de l'esprit d'un

caniche que la lune est divine.

Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs

joujoux. C'est à leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours

demandé aux dieux: la joie et l'oubli, la révélation des mystérieuses

harmonies, le secret de l'être. Les jouets, comme les dieux, inspirent

la terreur et l'amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient

leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première

enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas,

comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens,

l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est

vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes

n'ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent

leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanité n'a-t-elle pas

brisés? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idéal. Ses dieux

sont toujours imparfaits parce qu'ils procèdent nécessairement de lui.

J'irai plus loin. Je montrerai que ce caractère religieux, inhérent aux

jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d'une manière

implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques

adultes, en qui persiste la simplicité de l'enfance. Les personnes qui

veulent bien me lire savent mon respect pour les choses sacrées. Je puis

dire, sans crainte d'être soupçonné par elles d'une irrévérence

inattendue, que des simulacres tout à fait puérils prennent place encore

aujourd'hui dans certaines cérémonies de l'Église, et que parfois les

âmes innocentes et pieuses associent naïvement de purs joujoux aux

mystères du culte. Les boutiques de la rue Saint-Sulpice ne sont-elles

pas pleines de poupées liturgiques? Et qu'est-ce que les crèches qu'on

met dans les églises, pendant les joyeuses féeries de Noël, sinon de

pieux jouets? Il n'y a pas huit jours, comme j'entrais dans une chapelle

ouverte par les catholiques anglais dans le quartier de l'Étoile, je

vis, au fond de l'abside, la scène de la Nativité, représentée par des

figurines moulées et peintes. De douces femmes venaient s'agenouiller

devant ces bonshommes. Elles reconnaissaient avec allégresse la grotte

de Bethléem, la sainte Vierge, saint Joseph et le petit Jésus, ouvrant,

de son berceau, les bras sur le monde. Prosternés aux pieds de

l'Enfant-Dieu, les trois rois mages présentaient l'or, la myrrhe et

l'encens. On distinguait Melchior à sa barbe blanche, Gaspar à son air

de jeunesse, et le bon Balthazar à l'expression naïve de son visage noir

comme la nuit. Celui-là souriait sous un énorme turban. O candeur du bon

nègre! Impérissable douceur de l'oncle Tom! Tous pas plus grands que la

main. Des bergers et des bergères, hauts comme le doigt, occupaient les

abords de la grotte. Il y avait aussi des chameaux et des chameliers, un

pont sur une rivière et des maisons, avec des vitres aux fenêtres, qu'on

éclairait, le soir en y mettant des bougies. Cette scène répondait

exactement aux besoins esthétiques d'une petite fille de six ans. Tout

le temps que je restai dans l'église, j'entendis les sons d'une boîte à

musique qui aidait à la contemplation.

Aussi les innocentes dames étaient-elles prises au coeur par une si

gentille bergerie. Il fallait bien, pour donner de telles émotions, que

ces images à demi comiques, à demi sacrées, eussent une âme, une petite

âme de joujou. J'aurais mauvaise grâce à railler une naïveté dont

j'avais ma part: ces bonnes âmes agenouillées et répandues devant des

poupées m'ont paru charmantes. Et, si je dénonce les parties de

fétichisme qui entrent dans le métal de leur orthodoxie, ce n'est pas

pour déprécier un tel alliage. Je tiens de M. Pierre Lafitte, le

généreux chef du positivisme, que le culte des fétiches avait du bon, et

je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait de religion vraie sans un peu

de fétichisme. Je vais plus loin: tout sentiment profond ramène à cette

antique religion des hommes. Voyez les joueurs et les amoureux: il leur

faut des fétiches.

Je viens de vous montrer le joujou dans le sanctuaire. Je ne serai pas

embarrassé de vous le montrer encore au seuil du musée. Il appartient à

la fois aux dieux invisibles et aux muses. Parce qu'il est religieux, le

jouet est artiste. Je vous prie de tenir cette proposition pour

démontrée. Les cultes et les arts procèdent d'une même inspiration. Du

bambin qui range avec effort ses soldats de plomb sur une table, au

vénérable M. Ravaisson groupant avec enthousiasme, dans son atelier du

Louvre, la _Vénus Victrix_ et l'_Achille Borghèse_, il n'y a qu'une

nuance de sentiment. Le principe des deux actions est identiquement le

même. Tout marmot qui combine ses jouets est déjà un esthète.

Il est bien vrai de dire que la poupée est l'ébauche de la statue. En

face de certaines figurines de la nécropole de Myrrhina, le savant M.

Edmond Pottier hésite, ne sachant s'il a devant lui une poupée ou une

idole. Les poupées qu'aux jours de beauté, dans la sainte Hellas, les

petites filles des héros pressaient contre leur coeur, ces poupées ont

péri; elles étaient de cire et elles ont fondu au soleil. Elles n'ont

pas survécu aux bras charmants qui, après les avoir portées, se sont

ouverts pour l'amour ou crispés dans le désespoir, et puis qu'a glacés

la mort. Je regrette ces poupées de cire: j'imagine que le génie grec

avait donné la grâce à leur fragilité. Celles qui nous restent sont de

terre cuite; ce sont de pauvres petites poupées, trouvées dans des

tombeaux d'enfants. Leurs membres grêles sont articulés comme les bras

et les jambes des pantins. C'est là encore un caractère qu'il faut

considérer.

Si la poupée procède de la statuaire par sa plastique, elle doit à la

souplesse de ses articulations d'autres propriétés précieuses. L'enfant

lui communique des gestes et des attitudes, l'enfant la fait agir et il

parle pour elle. Et voilà le théâtre créé! Qui donc a dit:--Des poupées

et des chansons, c'est déjà presque tout Shakespeare?

La vie littéraire. Deuxième série · 第 8 / 63 题