LE CHATIMENT D'IZA
ET LE PARDON DE MARIE
Le roman fameux[1] dont un poète de talent, M. Dartois, vient de tirer
un drame, date de plus de vingt ans. Quand il le publia, M. Alexandre
Dumas, déjà célèbre, n'était pas encore, comme aujourd'hui, un moraliste
redouté, un des directeurs spirituels de son siècle. Il n'avait pas
encore annoncé l'Évangile du châtiment et révoqué le pardon de
Madeleine. Il n'avait pas dit encore: «Tue-la!» C'est précisément dans
l'_Affaire Clémenceau_ qu'il exposa pour la première fois cette doctrine
impitoyable. Il est vrai qu'il n'y parla point pour son propre compte et
que ce livre est, comme le titre l'indique, le mémoire d'un accusé. Mais
on devinait le philosophe sous le romancier, on voyait la thèse dans
l'oeuvre d'art. L'_Affaire Clémenceau_ contenait en germe
_l'Homme-Femme_ et _la Femme de Claude_. Ai-je besoin de rappeler qu'il
s'agit, dans le roman, d'un enfant naturel, du fils d'une pauvre fille
abandonnée, qui travaille pour vivre? Clémenceau n'a jamais connu son
père. Il est encore tout petit quand, à la pension, ses camarades lui
font honte de sa naissance. Il est beau, il est fort, il est intelligent
et bon. Dès l'enfance, son génie se révèle: conduit par hasard dans un
atelier de sculpteur, il reconnaît sa vocation. Il est destiné à pétrir
la glaise; il est voué au tourment délicieux de fixer dans une matière
durable les formes de la vie. Le travail le garde chaste. Mais jeune,
ignorant et vigoureux, il est une proie dévolue à l'amour. Une nuit,
dans un bal travesti, il rencontre une enfant, habillée en page et qui
accompagne une abondante et magnifique Marie de Médicis, sa mère. Iza,
cette enfant, est parfaitement belle. Mais ce n'est qu'une enfant.
D'ailleurs elle n'a fait qu'apparaître comme un présage. Elle s'en est
allée avec sa mère, la comtesse Dobronowska, une aventurière polonaise,
chercher fortune en Russie. La comtesse, ne pouvant la marier, essaye de
la vendre. Iza lui échappe et, soit amour, soit fantaisie, elle vient
demander asile au sculpteur Clémenceau, qui est devenu célèbre en peu
d'années. Il l'attendait. Il l'épouse, il l'aime. Il l'aime d'un amour à
la fois idéal et esthétique. Il l'aime parce qu'elle est la forme
parfaite et parce qu'elle est l'infini que nous rêvons tous, dans ce
rêve d'une heure qui est la vie. Iza, nourrie par une mère infâme, est
naturellement impudique, menteuse, ingrate et lascive. Pourtant elle
aime Clémenceau, qui est robuste et beau. Mais elle le trahit, parce que
trahir est sa fonction naturelle. Elle trompe l'homme qu'elle aime, pour
des bijoux ou seulement pour le plaisir de tromper. Elle se donne à des
gens célèbres qui fréquentent sa maison, et cela pour le plaisir d'avoir
certaines idées, quand ces personnages sont réunis, le soir à la table
dont elle fait gravement les honneurs avec son mari. Elle est comme les
grands artistes qui ne se plaisent qu'aux difficultés: elle croise,
complique, mêle ses mensonges; elle ose tout, si bien que son mari est
bientôt le seul homme à Paris qui ignore sa conduite. Il est désabusé,
par hasard. Il la chasse. Mais il l'aime encore. Comment s'en étonner?
Ce n'est pas parce qu'elle est indigne qu'il l'aimerait moins.
[Note 1: _Affaire Clémenceau, mémoire de l'accusé_, 1 vol. in-18.
Calmann Lévy, édit.]
L'amour ne se donne pas comme un prix de vertu. L'indignité d'une femme
ne tue jamais le sentiment qu'on a pour elle; au contraire, il le ranime
parfois: l'auteur de _la Visite de noces_ le sait bien. Ce malheureux
Clémenceau s'enfuit jusqu'à Rome, où il se réfugie en plein idéal d'art.
Il entame une copie du _Moïse_ de Michel-Ange à même le bloc, avec une
telle furie qu'on croirait qu'il veut lui-même se briser contre ce
marbre qu'il taille. Il a voulu la fuir. Mais il l'attend, le misérable!
Il l'attend, les bras ouverts. Elle ne vient pas: elle reste à Paris, la
maîtresse d'un prince royal en bonne fortune. Là, au milieu de son luxe,
paisible, elle compose un dernier chef-d'oeuvre de perfidie: elle séduit
le seul ami qui soit resté à son mari. Clémenceau l'apprend: c'en est
trop; il accourt, il se précipite chez elle, il la revoit, il la trouve
charmante, amoureuse, car elle l'aime toujours. Elle est belle, elle est
irrésistible. Que fait-il? Il la possède une fois encore et il la tue.
Tel est le sujet, l'argument, comme on disait dans la vieille
rhétorique. On sait qu'il est traité avec une habileté d'autant plus
grande qu'elle se cache sous les apparences d'un naturel facile. Il est
superflu aujourd'hui de louer dans ce livre la simplicité savante,
l'éloquence sobre et passionnée. J'ai dit qu'il y avait dans l'_Affaire
Clémenceau_ une oeuvre d'art et une thèse morale. L'oeuvre d'art est de
tout point admirable. Quant à la thèse, elle fait horreur, et toutes les
forces de mon être me soulèvent à la fois contre elle.
Si Clémenceau disait: «J'ai tué cette femme parce que je l'aimais», nous
penserions: «C'est, après tout, une raison.» La passion a tous les
droits, parce qu'elle va au-devant de tous les châtiments. Elle n'est
pas immorale, quelque mal qu'elle fasse, car elle porte en elle-même sa
punition terrible. D'ailleurs, ceux qui aiment disent: Je la tuerai!
mais ils ne tuent pas. Mais Clémenceau n'allègue pas seulement son
amour, il invoque la justice. C'est ce qui me fâche. Je n'aime pas que
ce mari violent, et qui devint un amant, prenne des airs de justicier.
Je n'aime pas qu'il brandisse comme l'instrument auguste des vengeances
publiques, le couteau «à manche jaspé, à garde de vermeil incrustée de
grenats, à lame d'acier niellée d'or».
Il est penseur. Il est idéologue. Parfois il parle comme si, en vérité,
il avait attenté à la vie d'un député opportuniste ou radical. Il y a en
lui du Baffier et de l'Aubertin. Il a des idées générales, il a un
système; il donne à son crime je ne sais quelles intentions
humanitaires. Il est trop pur. Il m'est désagréable qu'on assassine par
vertu. Sa défense est d'un meurtrier idéologue. Si j'étais juré, je ne
l'acquitterais pas. À moins que les médecins légistes ne m'avertissent
que je suis en présence d'un paralytique général, ce qui, à vrai dire,
ne m'étonnerait guère. Il m'assure qu'il était honnête homme et bon
fils. Je n'en veux pas disputer. Mais il donne à entendre qu'il était un
grand artiste et faisait de très belles figures; et cela j'ai peine à le
croire. Un grand artiste porte en soi l'instinct généreux de la vie. Il
crée et ne détruit pas. C'est un ouvrage stupide que d'assassiner une
femme. Les hommes capables d'une telle boucherie doivent être
insupportables. En admettant qu'ils ne soient pas tout à fait des
déments, ils doivent avoir bien peu de grâce dans l'esprit, bien peu de
souplesse dans l'intelligence. J'imagine qu'ils restent lourds et durs
au milieu même du bonheur, et que leur âme n'a pas ces nuances
charmantes sans lesquelles l'amour même semble terne et monotone.
Le mémoire n'en dit rien, mais Iza dut passer avec cet homme des heures
terriblement maussades. Avant de l'assassiner, il dut l'ennuyer. Il
était honnête, sans doute; mais c'est un pauvre bagage en amour qu'une
impitoyable honnêteté. Non, il n'avait pas l'âme belle. Dans les belles
âmes, une divine indulgence se mêle à la passion la plus furieuse.
S'il est vrai qu'on ne trouve guère d'amour sans haine, il est vrai
aussi qu'on ne voit guère de haine sans pitié. Ce malheureux avait le
crâne étroit. C'était un fanatique; c'est-à-dire un homme de la pire
espèce. Tous les fanatismes, même celui de la vertu, font horreur aux
âmes riantes et largement ouvertes. Le mal vient uniquement de ce
Clémenceau qui eut le tort d'épouser une femme qui n'était pas faite
pour cela. Les Grecs le savaient bien, que toutes les femmes ne sont pas
également propres à faire des épouses légitimes. Il ne pénétrait pas
assez le mystère des appétits et des instincts. S'il avait soupçonné le
moins du monde les obscurs travaux de la vie animale, il se serait dit,
comme le bon médecin Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature.
Il aurait murmuré dans le fond de son âme ce que l'aimable Sardanapale
de Byron disait sur son bûcher à la jeune Myrrha: «Si ta chair se
trouble, si tu crains de te jeter à travers ces flammes dans l'inconnu,
adieu, va et sache bien que je ne t'en aimerai pas moins, mais qu'au
contraire je t'en chérirai davantage pour avoir été docile à la nature.»
Et il aurait pleuré, et son coeur se serait amolli, il n'aurait pas tué
la pauvre Iza, que d'ailleurs il n'aurait pas préalablement épousée.
Certes, c'était une mauvaise fille. Elle avait des instincts pervers.
Mais sommes-nous tout à fait responsables de nos instincts?
L'éducation et l'hérédité ne pèsent-elles pas sur tous nos actes? Nous
naissons incorrigibles, hélas! Nous naissons si vieux! Si Clémenceau
avait songé que tous les éléments dont se composait le corps délicieux
de cette pauvre enfant existaient et s'agitaient dans l'immoral univers
de toute éternité, il n'aurait pas brisé cette délicate machine. Il
aurait pardonné à cette âme obscure le crime de ses nerfs et de son
sang. Écoutez ce que dit en vers la philosophie naturelle; elle dit:
Les choses de l'amour ont de profonds secrets.
L'instinct primordial de l'antique nature,
Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts,
Trouble l'épouse encor sous sa riche ceinture;
Et, savante en pudeur, attentive à nos lois,
Elle garde le sang de l'Ève des grands bois.
Je sais, je sais tout ce qu'on doit à la morale. Dieu me garde de
l'oublier! La société est fondée sur la famille, qui repose elle-même
sur la foi des contrats domestiques. La vertu des femmes est une vertu
d'État. Cela date des Romains. La victime héroïque de Sextus, la chaste
Lucrèce, exerçait la pudeur comme une magistrature. Elle se tua pour
l'exemple: _Ne ulla deinde impudica Lucretiæ exemplo vivet_. À ses yeux,
le mariage était une sorte de fonction publique dont elle était
investie. Voilà qui est bien. Ces Romains ont édifié le mariage comme
les aqueducs et les égouts. Ils ont uni du même ciment la chair et les
pierres. Ils ont construit pour l'éternité. Il n'y eut jamais au monde
maçons et légistes pareils. Nous habitons encore la maison qu'ils ont
bâtie. Elle est auguste et sainte. Cela est vrai; mais il est vrai aussi
qu'il est écrit. «Tu ne tueras pas.» Il est vrai que la clémence est la
plus intelligente des vertus et que la philosophie naturelle enseigne le
pardon. D'ailleurs, quand il s'agit d'amour, pouvons-nous discerner
notre cause? Qui de nous est assez pur pour jeter la première pierre? Il
faut bien en revenir à l'Évangile. En matière de morale ce sont toujours
les religions qui ont raison, parce qu'elles sont inspirées par le
sentiment, et que c'est le sentiment qui nous égare le moins. Les
religions n'uniraient point les hommes si elles s'adressaient à
l'intelligence, car l'intelligence est superbe et se plaît aux disputes.
Les cultes parlent aux sens; c'est pourquoi ils assemblent les fidèles:
nous sentons tous à peu près de même et la piété est faite du commun
sentiment.
Il est arrivé à chacun de nous d'assister, dans quelque église, tendue
de noir, à d'illustres obsèques. L'élite de la société, des hommes
honorés, quelques-uns célèbres, des femmes admirées et respectées,
étaient rangés des deux côtés de la nef, au milieu de laquelle s'élevait
le catafalque, entouré de cierges. Tout à coup le _Dies iræ_ éclatait
dans l'air épaissi par l'encens, et ces stances composées, dans quelque
jardin sans ombre, par un doux disciple de saint François, se
déroulaient sur nos têtes comme des menaces mêlées d'espérances. Je ne
sais si vous avez été touché ainsi que moi jusqu'aux larmes de cette
poésie empreinte de l'austère amour qui débordait de l'âme des premiers
franciscains. Mais je puis vous dire que je n'ai jamais entendu la
treizième strophe sans me sentir secoué d'un frisson religieux. Elle
dit, cette strophe:
_Qui Mariam absolvisti
Et latronem exaudisti,
Mihi quoque spem dedisti._
«Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu
as donné l'espérance.»
Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'église
est ici la voix de l'assemblée entière. Tous les assistants, ces purs,
ces grands, ces superbes, doivent répéter intérieurement «Toi, qui as
absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné
l'espérance.» Voilà ce que veut l'Église, qui a condamné le vol et fait
du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de
ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs
d'entre nous que, loin de pouvoir s'ériger en juges, ils doivent
eux-mêmes implorer leur pardon. Cette morale chrétienne me semble
infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prévaudra jamais tout à
fait contre les violences de l'âme et l'orgueil de la chair; mais elle
répandra parfois sur nos coeurs fatigués sa paix divine et elle nous
enseignera à pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons
qui nous ont été faites par celles que nous avons trop aimées.