jour de grande fête comme celui de la première communion, le
cérémoniaire porte le ciel sur ses épaules et n’est pas abordable aux
humains; le lendemain, il se reposait en famille.
Je ne suis pas surpris que tu aies gardé bonne opinion de ma division,
après l’avoir vue à l’église et en cour.
A propos de nos jeux, tu me poses une question délicate: «Amusent-ils
tout le monde?» Je te réponds carrément: _Non._ Moi-même, il y en a qui
m’assomment: ce sont les jeux où l’on ne remue pas. Ils sont rares, Dieu
merci, et bornés à l’époque des grandes chaleurs ou aux jours de pluie.
Les autres m’amusent, en raison de l’exercice qu’ils donnent et de
l’adresse qu’ils développent, d’aucuns beaucoup, d’aucuns moins,
quelques-uns énormément, jusqu’à en rêver la nuit, comme un bambin de
son polichinelle. Que veux-tu? Après ces longues sessions à l’étude ou
en classe, j’ai un impérieux besoin de me fouetter le sang et le jeu
n’est pas pour moi une vertu.
Mais j’avoue humblement que je ne suis pas tout le monde. Il y a dans le
courant contraire, d’abord les _moules_, dont je t’ai parlé, qui
englobent tous les poltrons et tous les maladroits; puis les
_philosophes_, que les exercices du corps humilient, qui voudraient ne
vivre que par l’esprit et ne se divertir qu’à la conversation
péripatétique. On la leur permet aux petites récréations. Ils sont une
demi-douzaine, quantité négligeable, qui se promènent gravement, trois
en avant, trois à reculons, sur la lisière de la cour; le milieu
appartient toujours aux joueurs, qui se font, de temps à autre, un
plaisir innocent de leur envoyer dans les jambes un ballon, pour les
rappeler au sentiment des choses d’ici-bas. Aux autres récréations,
après quelques minutes de liberté, un coup de sonnette annonce
l’ouverture de la lice et les promeneurs se fondent dans le grand tout,
un peu maussades au début, mais entraînés bientôt par le mouvement
général et par le naturel de l’âge.
Je t’ai dit autrefois, mon cher Louis, l’énorme différence qui existe
entre les conversations de ce collège et celles du lycée de Z... Si
elles sont très généralement chastes ici, elles le doivent, après la
piété, principalement au jeu.
Entre collégiens les sujets de conversation n’abondent pas. Les
événements extérieurs n’arrivent jusqu’à nous que par des échos
affaiblis, et nous n’avons pas le droit d’arborer une cocarde politique.
Les choses de famille n’intéressent guère en dehors de nous que quelque
ami intime. Quant à notre train de vie journalier... Tu connais le
_tortillard_ qui serpente si paisiblement, avec son panachon de fumée
gros comme une bouffée de cigarette, à travers la banlieue de notre
ville natale. On part, on stoppe, on repart, on restoppe. Durant une
heure de cahotement, on a le loisir d’admirer trois bouquets d’arbres,
deux clochers, un ruisseau à sec, une pie et six corbeaux qui vous
saluent de leur aimable concert, et puis quoi? Une vaste plaine où le
trèfle alterne uniformément avec le blé, et la patate avec la betterave.
Voilà une image approximative de l’intérêt que présente, au point de vue
de la conversation, le roulement uniforme de notre vie ordinaire. De
temps à autre seulement, un incident plus sérieux, une modification du
règlement, une visite de personnage important, une fête, une sortie, un
simple canard viennent égayer cette monotonie et fournir matière au
caquetage. Rares sont les élèves, même parmi les meilleurs, qui aiment à
causer études, sciences ou littérature d’une façon suivie: c’est bon
pour les longues promenades, où le grand air permet de parler de choses
sérieuses sans se fatiguer la tête. Restent la pluie et le beau temps;
mais le sujet est vite épuisé. Quand il pleut:
«Sale temps!
--C’est parce qu’il y a congé demain, comme toujours.»
Et c’est tout. Le beau temps, on n’en parle jamais; on le prend comme un
dû.
Alors, de quoi parler entre jeunes gens qui ont déjà vu un coin du monde
et qui se trouvent à la veille de voir le reste? La tentation est obvie:
salons, bals, théâtre, plaisirs permis et non permis... Un farceur lance
un premier mot risqué, le voisin renchérit, un troisième complète; tout
le monde rit, les uns par malice, les autres par faiblesse, et la coupe
passe et repasse, enivrante et funeste. Nous avons connu cela, hélas!
Or, le jeu coupe court à cette tentation, et voilà, bien au-dessus de la
vulgaire et pourtant très réelle raison d’hygiène, la grande raison de
moralité, pour laquelle les Pères tiennent si fort à nous faire jouer.
Les élèves qui veulent être francs, s’en rendent très bien compte; s’ils
ne jouent pas tous les jours par plaisir, ils jouent par sentiment d’un
devoir supérieur, analogue à celui qui leur fait accepter tel travail
parfois pénible. Les deux obligations sont mises par nos maîtres sur la
même ligne, et presque chaque samedi, à la proclamation des notes, le P.
Préfet prononce la phrase redoutée: «_Un tel, un I, ou un II. Ne joue
pas en récréation._» Voici à l’appui une petite histoire authentique. Un
bon garçon, fils unique d’une maman faible et par conséquent douillet,
était allé trouver le P. Préfet pour lui dire qu’au collège
ecclésiastique d’où il sortait, on lui avait permis de passer à prier
devant le Saint-Sacrement le temps que les autres perdaient à se
divertir. Il demandait à continuer. Le P. Préfet voulut savoir le fin
mot de cette rare piété. L’élève finit par lui avouer qu’il ne _savait_
pas jouer:
«Eh bien, mon enfant, vous apprendrez. Le jeu vous dégourdira, et vous
ferez plus de plaisir au bon Dieu par là que par de longues visites au
Saint-Sacrement. Piété bien ordonnée commence par la victoire sur
soi-même.
--Mon Père, je ne peux pas.
--Avez-vous essayé?
--Non.
--Faites-le, mon enfant; puis vous reviendrez me voir.»
Dès le lendemain, il revenait:
«Mon Père, je ne peux pas jouer.
--Pourquoi?
--Cela m’ennuie à mourir.
--On ne meurt pas de cet ennui-là. Vous vous habituerez. Allons, un peu
de bonne volonté encore!»
Deux jours après, maman arrive au parloir et renouvelle auprès du P.
Préfet la demande pieuse, s’étonnant qu’on ne favorise pas davantage ces
élans d’un jeune cœur vers Dieu. Le P. Préfet sourit:
«Madame, nous favorisons la piété pratique, en particulier celle de
l’obéissance au règlement.
--Mais, mon fils ne peut pas jouer.
--Est-il malade ou infirme?
--Non: le jeu l’ennuie à mourir.
--Il me l’avait déjà dit.
--Et vous ne l’avez pas cru, mon Père?
--Pardon, madame; mais il est indispensable que les jeunes gens de son
âge apprennent à faire, pour leur bien et pour la formation de leur
caractère, certaines choses qui les ennuient, sans danger d’ailleurs
pour leur santé.
--Oh! je ne me résoudrai jamais à contrarier mon enfant, et si vous ne
pouvez pas le dispenser de jouer...
--Eh bien, madame?
--... je serai obligée de le retirer.
--Madame, le portier va sonner le F. Linger, qui, dans un instant,
viendra prendre vos ordres pour faire les paquets de votre enfant. Je
vous offre mes respects, madame, et vous souhaite bon voyage.»
La dame n’avait pas compté sur une solution si prompte, ni si radicale;
mais il était trop tard pour reculer et elle emmena son chéri. Trois
semaines après, tous deux revenaient assez penauds, elle demandant qu’on
voulût bien reprendre son fils résolu à tout, le fils promettant de
jouer comme tout le monde. Aujourd’hui, il surveille une division dans
le même collège et applique des notes _salées_ aux élèves que le jeu
ennuie.
Si tu racontes ce trait à nos amis du lycée, ils crieront à la tyrannie,
à l’abrutissement: «Qu’on essaye un peu de nous imposer cette
balançoire-là!» On ne l’essayera pas, faute de deux éléments
indispensables de réussite: la bonne volonté des élèves et le
savoir-faire des maîtres. Le cas ci-dessus est une exception. Les Pères
savent très bien que le plaisir au jeu ne se commande pas: mais ce
plaisir, ils s’ingénient à le provoquer par un ensemble de moyens
pratiques. Ils ont leurs livres de jeux qu’ils étudient, leurs
traditions qu’ils se transmettent. Ils intéressent directement les
élèves à l’organisation du matériel et au maintien des règles par la
création de _questeurs_, de _chefs de camp_ et autres dignitaires,
toujours fiers de leur charge et respectés. Ils s’ingénient à varier ces
divertissements selon les saisons et les autres circonstances, afin de
prévenir la satiété. Ils ne leur ménagent pas les encouragements de tout
genre. Ils y prennent de leur personne une part active, et l’on pourrait
dire de maint surveillant, dans des luttes mémorables, que
... _lui-même il sonna la charge,
Fut le trompette et le héros._
J’en aurais encore long à te raconter sur ce sujet, qui, je l’avoue, me
passionnerait facilement: mais voilà déjà trop longtemps que je bavarde.
Plus tard, je te décrirai une de nos _fêtes de jeux_.
Adieu, mon frère Louis! Tiens bon, et quand tu te sentiras sur le point
d’enfoncer, regarde l’étoile de la mer: Marie ne te laissera pas périr.
PAUL.
42. _De ma sœur et de ma mère._
27 juin.
Mon frère le houx,
Je t’envoie pour la Saint-Paul un écrin, le plus joli que j’ai pu
trouver: toutes mes économies y ont passé, mais je ne regrette que d’en
avoir eu si peu! Sur le dessus, tes initiales en argent. A l’intérieur,
ton portrait authentique: une miniature, peinte sur émail par une
artiste dont le talent, hélas! n’égale pas le bon vouloir. Si j’avais
pu, j’aurais mis sur mes pinceaux, en guise de couleurs, toute mon âme.
C’est un houx en fleur, pris sur nature, avec toutes ses feuilles
dehors. Seulement, pour garder au portrait sa vérité historique
actuelle, j’ai dû remplacer chacun des piquants par une petite perle.
Au-dessus, dans un nuage brillant, Marie présente l’Enfant-Dieu, qui
ouvre ses deux petits bras vers l’arbuste avec un sourire de
complaisance. Dans le coin, à l’ombre du houx, une pauvre rose blanche,
sur sa tige encore armée de plusieurs épines (il n’en est tombé que deux
ou trois), implore timidement un reflet du divin sourire.
Faut-il t’expliquer l’apologue? Je préfère m’en remettre à ta
perspicacité naturelle. Quant à ta modestie, elle s’en tirera comme elle
pourra: je ne suis pas chargée de la sauver du naufrage, surtout en un
jour de fête comme celui-ci, où l’on a le droit de tout dire et de tout
faire aux gens qu’on aime bien.
Et je t’aime de mieux en mieux, mon grand frère, à mesure que, grâce à
ton affectueuse influence, je deviens plus sérieuse, à mesure aussi que
je vois la conduite de Dieu sur toi. Je le remercie tous les jours de
t’avoir retiré des dangers que tu courais ici, pour te mener dans un
port sûr.
Papa l’indiscret, qui vient lire par-dessus mon épaule ce que je
t’écris, me charge de te souhaiter joyeuse fête et s’étonne que, cette
année, contrairement à toutes tes vieilles habitudes, tu ne lui aies pas
encore manifesté tes préférences, pour le cadeau qu’il te fait toujours
à cette date. Demande ce que tu voudras: tu auras le double... Pas vrai,
petit papa?... Il me tire l’oreille: c’est une façon de dire oui.
Je prie pour toi et je t’embrasse une immensité de fois.
Ta sœur,
JEANNE.
--Quels vœux de fête, mon cher Paul, attends-tu de ta mère? Selon les
idées courantes, je devrais te souhaiter santé, talents, succès, chances
d’un bel avenir: mais tout cela, Dieu te l’a donné. Il t’a donné mieux
encore: la volonté de bien faire et l’intime joie de la bonne
conscience. Il ne me reste à te souhaiter, mon enfant, qu’une profonde
reconnaissance pour tout ce que tu as reçu et un ardent désir de le
faire fructifier pour la gloire de ton divin Bienfaiteur, pour ton
propre bonheur et pour la consolation de ceux qui t’aiment. Ces
sentiments sont déjà dans ton cœur, grâce à la direction nouvelle que ta
vie a prise, depuis bientôt un an: je demande tous les jours au bon Dieu
de les y développer et de parfaire en toi son œuvre.
Je sais bien qu’en faisant cette prière, je fais de l’égoïsme, puisque
ton bonheur sera le mien: mais c’est de l’égoïsme bien naturel et, je
pense, permis, puisque la mère et l’enfant ne font qu’un.
Ton père et moi, mon cher Paul, nous sommes contents et même un peu
fiers de toi. Je te dis cela en grande confidence, non pas pour
t’enorgueillir--l’orgueil est la chose du monde la plus vilaine et la
plus sotte--mais pour t’encourager à monter encore.
Quant à Jeanne, il est certain que ton changement si complet et ton
affection si fraternellement sérieuse ont eu sur son caractère la plus
heureuse influence. Elle ne veut pas faire moins que toi. Sur sa jolie
miniature, la petite rose blanche n’a perdu que deux ou trois épines:
mais j’ai compté mieux qu’elle et puis te dire, en toute vérité, qu’elle
en a cassé bien davantage. Ce qui lui en reste, n’est presque plus rien:
tu pourras le constater bientôt de tes yeux.
Dans un mois nous serons bien près de nous revoir--et alors pour
longtemps. Quelle joie, sans aucun mélange cette fois!... Je me trompe,
hélas! Ton père, pourtant si bon, n’est pas encore tout à fait à
l’unisson de nos âmes. C’est un dernier nuage dans notre beau ciel de
famille: mais les nuages ne durent pas toujours et papa ne résistera
plus bien longtemps, je crois, à la grâce qui le sollicite. Ses anciens
préjugés contre la religion et les prêtres sont bien ébranlés. Continue
à prier pour lui, mon enfant.
Ta mère qui t’aime et te bénit.
43. _A ma sœur Jeanne._
30 juin.
Ma chère Jeanne,
Ton écrin est un bijou, ta miniature un petit chef-d’œuvre, et toi, tu
es la fine fleur des sœurs aimables.
Je te pardonne d’avoir chaperonné mes piquants: tu ne pouvais pas
décemment présenter à Notre-Dame et à son divin Fils un bouquet de houx
armé en guerre. Mais qui me dit qu’un beau jour ces malheureuses pointes
ne vont pas se décoiffer et reparaître dans tout leur désagrément natif?
Je porte envie à la petite rose symbolique, si modestement blottie dans
le coin du tableau: au moins les épines qu’elle a perdues (et je suis
sûr que, pour t’humilier dans la circonstance, tu en as recollé
quelques-unes qui n’avaient plus le droit d’y être) ne repousseront pas.
Vous faites bien, ma chère Jeanne et ma chère maman, de continuer à
prier pour ma conversion. Tout ce que vous m’offrez pour ma fête m’est
infiniment précieux: mais rien ne me prouve mieux votre véritable amour
que vos prières. Pour elles surtout, merci de tout cœur.
Tu diras à papa qu’en ne lui demandant pas de cadeau, j’ai voulu me
punir de mon égoïste empressement d’autrefois à réclamer une chose qui
ne m’était pas due. Ce n’est pas que je sois sans désir: j’en ai un très
vif, très sérieux, mais que je me réserve de lui exprimer, quand j’aurai
conquis mon diplôme. Prie-le d’attendre jusque-là et remercie-le bien
pour moi de sa bonté plus que paternelle.
Ce diplôme commence à miroiter de plus en plus près devant nos yeux.
Nous travaillons comme des nègres, et le soleil se mettant aussi de la
partie, _ça chauffe dur_. Dans cette manière de fournaise, on accueille
avec bonheur toute occasion de se rafraîchir un peu le corps et
l’esprit: les Pères nous en ont procuré une charmante, hier dimanche,
savoir le _dîner des Charges_. Voici ce que c’est.
Il faut vous dire que, dans cette vaste et savante organisation du
collège, à côté du personnel dirigeant, enseignant et servant, une part
d’action est réservée aux élèves. On nous intéresse directement à la
bonne marche et à l’honneur de notre classe, de notre division, de toute
la maison, par les fonctions variées qu’on nous attribue et dont les
titulaires sont généralement très fiers, vu le mérite qu’elles
supposent. Car n’y arrive pas qui veut. Les intrigues ne sont pas de
mise. Il faut de bonnes notes, l’estime générale et du savoir-faire pour
être nommé: il les faut encore pour être maintenu. Et ainsi les charges,
récompense du mérite, deviennent un stimulant perpétuel, en même temps
qu’elles développent le sens pratique et l’esprit d’initiative.
En tête apparaît, comme l’aurore avant le jour, la gracieuse compagnie
des enfants de chœur. Ils sont une cinquantaine, pris dans toutes les
classes, depuis les petits _naviculaires_ de dix ou onze ans jusqu’au
philosophe barbu qui tient le claquoir de _cérémoniaire_, en passant par
les _acolytes_, qui accompagnent le prêtre, et par les _thuriféraires_
et les _céroféraires_, qui portent l’encensoir et la torche à couronne
de brillants. Le Père qui les dirige s’entend parfois appeler l’_Apôtre
des Gentils_, parce que le physique de son bataillon sacré, non moins
que son ministère à l’autel, rappelle ou doit rappeler les neuf chœurs
angéliques; mais la preuve qu’il n’est pas indispensable d’avoir la
figure d’un ange pour en exercer la fonction, c’est que je l’exerce--et
je ne suis pas le plus laid de la troupe! Nous sommes tous beaux avec
nos soutanes rouges à longue traîne, nos blanches aubes en dentelle, nos
larges ceintures à broderies d’or ou d’argent, et le public pieux qui
assiste en foule à nos grands offices ne se lasse pas, dit-on, d’admirer
nos _figures_, j’entends les dessins variés d’après lesquels se font nos
graves évolutions. Papa les a vues, au salut de la première communion,
et a déclaré que, grâce à la précision des mouvements et à la modestie
de notre tenue, ces exercices contribuent singulièrement à la solennité
des cérémonies, sans nuire au recueillement général. C’est que les
enfants de chœur se sentent à la fois sous le regard de Dieu et de
l’assistance.
Une autre partie importante du service de la chapelle revient à une
seconde confrérie, qui s’appelle la _tribune_ et comprend les chanteurs
de toute voix, ténors et basses, alti et soprani. Ils s’appliquent de
leur mieux, les jours solennels, à interpréter les messes en musique et
les morceaux à grand effet des maîtres de l’art chrétien. Et c’est
justice de dire que cet ensemble de voix jeunes et diversement fraîches,
renforcées quelquefois par les tons plus mâles d’artistes étrangers,
fait vibrer le cœur d’émotions délicieuses et pures, qui l’élèvent tout
naturellement vers le trône où Dieu attend nos hommages.
Dans un ordre de choses moins sublime, les musiciens concourent à
rehausser l’agrément de nos fêtes littéraires, dramatiques ou
récréatives, et constituent, par ce double emploi, un corps éminemment
utile au bien public. Ils ont à leur tête un directeur qui, avec son
bâton d’ébène garni d’argent et l’incroyable jeu de son intelligente
physionomie, m’a toujours paru l’un des types les plus expressifs de la
puissance d’un homme sur ses semblables. Cela vous fait rire? Venez donc
le voir à la grande salle, un jour où il tient au bout de son bâton
trente instrumentistes et une quarantaine de chanteurs. C’est un
spectacle unique.
Il est là, debout sur son escabeau, d’où son regard domine l’ensemble et
pénètre dans tous les coins. Devant lui, sur un pupitre, les partitions.
Au début du morceau, le bâton va et vient avec la calme régularité d’un
pendule; la tête suit en dodelinant les oscillations, tandis que la main
gauche étendue contient le flot qui voudrait monter. L’andantino se
déroule à ravir et finit par se perdre en un point d’orgue, que le bras
et le bâton du Père semblent vouloir pousser jusqu’au ciel. Tout à coup
bras et bâton s’abattent comme la foudre et fauchent l’air à droite et à
gauche, enlevant dans un élan grandiose le chœur et l’orchestre. Tant
que dure cette furia, ses yeux lancent des éclairs, tous les muscles de
son visage sont en mouvement, toutes les voix et tous les instruments
ont passé dans ses nerfs. Et cependant il se possède admirablement.
Malheur au distrait qui sort, une seconde seulement, de la mesure ou du
ton: l’oreille du maître a saisi la faute, son œil courroucé a jeté une
flamme, et si le coupable est à portée du bâton, le châtiment
tombe--sans rompre la mesure. Un instant après, d’un chut en sourdine,
il calme la tempête sonore; bâton, tête et physionomie conduisent
doucement la symphonie jusqu’au rinforzando final, où l’allure vive
reprend, puis s’arrête net sur un coup sec du bâton, qui donne le signal
des applaudissements. De ces derniers, une grosse part va au directeur:
il le devine et salue en souriant. C’est d’ailleurs l’homme le plus
joyeux du collège, toujours de bonne humeur, toujours chantant, toujours
«caracolant». Il est compositeur estimé, sans que son talent fasse le
moindre tort à sa modestie. Dernièrement, dans une revue d’art, après un
éloge enthousiaste d’une de ses messes en musique, un critique naïf
s’écriait: «_Et dire qu’un artiste de cette valeur est simple
surveillant dans un collège de jésuites!_» Quand le père lut cette
phrase, il dit en riant à ceux qui l’entouraient: «_Oui, et encore sans
traitement!_»
Il paraît qu’autrefois la _tribune_ se complétait par une _fanfare_,
dont les éclats sonores égayaient les fêtes de famille, procession des
rois, réjouissances du carnaval, la Sainte-Cécile, les excursions. Mais
le baccalauréat, cet ennemi juré des bonnes vieilles traditions, a
emporté celle-là comme les autres. La fanfare prenait du temps et
n’était d’aucune utilité pour la grande besogne, qui est de développer
chez les jeunes gens l’esprit scientifique et positif. La jeunesse,
aujourd’hui, doit apprendre à se délasser en changeant de travail: c’est
cela seul qui fait des hommes intelligents. Pauvres nous!... Il ne
reste, comme souvenir lointain de la fanfare, qu’une douzaine de
_tapins_ et de clairons, qui tapent et soufflent consciencieusement,
dans les rares occasions où ils paraissent. Ils sont de la fête
aujourd’hui et nous régaleront de leurs meilleurs airs.
A propos de musique, Jeanne, tu sauras que, toujours à cause du
baccalauréat, j’ai provisoirement remisé mon stradivarius, non sans lui
donner une larme poétique. Mais ne crains rien et continue à travailler
ton piano: nous reprendrons en vacances les duos qui plaisaient tant
jadis à papa et à maman. J’aime dix fois mieux ces petits concerts de
famille que de courir les soirées: j’aurai été si longtemps privé de
vous!
La suppression des _fanfarons_ n’a heureusement pas entraîné celle des
_artistes dramatiques_. Ils forment une branche secondaire de l’illustre
compagnie des _académiciens_.
Après les enfants de chœur, il n’y a rien de plus respectable que
Messieurs de l’Académie. Les uns et les autres sont triés sur le volet
et doivent, pour leur entrée, apporter comme quartier de noblesse le
diplôme de congréganiste. Les premiers sont la religion, les seconds la
science: sur eux comme sur deux colonnes inébranlables repose tout
l’édifice de notre éducation. Vous savez d’ailleurs que ce corps savant
comprend l’élite intellectuelle des classes supérieures et qu’à certains
grands jours elles donnent chacune, devant un auditoire _select_, un
spécimen solennel de leurs travaux. Je les louerais davantage, si mon
titre de vice-président de l’Académie de rhétorique ne m’obligeait à
quelque réserve.
Voilà donc les trois grandes confréries, chargées des services d’ordre
général et supérieur. Après viennent les services d’ordre spécial. Ne
parlons pas des petits fonctionnaires de passage qui n’ont pas droit à
la _chaise curule_, je veux dire à une place au banquet des charges.
Prenons les gros bonnets.
D’abord, il convient de signaler le type de l’exactitude, l’horloge
vivante, l’homme-cloche, le réglementaire. Il est le commencement et la
fin de tout; rien ne bouge sans lui; quand il commande, tout obéit.
Élèves et moineaux le connaissent également. Il sonne les _huit_: le jeu
cesse. Il sonne les _trois_: les rangs se forment et les pierrots
viennent se percher sur les murs des cours abandonnées. Il sonne le coup
bref de la fin: le silence se fait, les divisions s’ébranlent pour se
rendre où le devoir les appelle, et les pierrots s’emparent du terrain
pour picorer les miettes du goûter. N’est-ce pas admirable?
Chaque étude a ses deux _édiles_--nom emprunté aux dignitaires romains,
chargés de la surveillance des édifices publics. Ils veillent, selon les
instructions du P. Surveillant, à l’intégrité et à la bonne tenue du
matériel, à l’aération, à l’éclairage, à la distribution réglementaire
des articles de bureau, à la décoration des statues, crèches, mois de
Marie. Ce sont des personnages considérables et enviés, surtout par les
mauvais temps: car, ces jours-là, ils ont toujours quelque honnête
prétexte pour passer la récréation au sec ou au chaud dans leur domaine,
dont ils ont la clef.