Le R. P. Provincial commença par le féliciter d’avoir défendu avec

entrain et habileté une thèse ingrate, dont il ne devait pas désirer

bien vivement le triomphe. «De fait, ajouta-t-il, si on vous avait

appliqué, depuis votre sixième, le programme scientifique que proposait

votre conclusion, nous aurions perdu aujourd’hui un plaidoyer bien écrit

et plus tard peut-être un bon orateur, pour gagner, qui sait? un

médiocre savant.» On applaudit. Il continua:

«Dieu me garde, mes enfants, de condamner les Sciences et de déprécier

les savants: j’ose même espérer que plus d’un parmi vous est appelé à se

distinguer dans la carrière scientifique. Mais je dis _appelé_; car

n’est pas mathémacien ou physicien qui veut, pas plus que poète ou

orateur. Je vous laisse entrevoir par là, mes amis, le vice radical de

ces programmes nouveaux, qui viennent périodiquement bouleverser et

fausser notre enseignement, sous prétexte de mieux l’adapter aux besoins

modernes. On veut forcer la nature, forcer le talent: on oublie que la

nature a ses lois et que le talent est un don de Dieu seul.

«Le devoir des éducateurs ressemble à celui d’une mère attentive, qui

aide sans impatience les premiers pas de son enfant et l’amène peu à peu

à marcher, puis à courir, enfin à se diriger librement. C’est ce que

fait, comme l’a dit excellemment le second orateur (salue, mon ami!), la

vieille méthode classique: son mérite capital est de favoriser le

développement progressif des dons naturels, tout en réservant l’avenir.

Talents et vocations ne se manifestent pas toujours dès les premières

années d’études: en les préjugeant trop tôt et en vous assignant d’une

façon absolue avant l’âge votre future carrière, sans être assurés du

succès et des vues de la Providence, vos parents et vos maîtres

s’exposeraient à vous rendre malheureux.

«Rien n’est perdu, tout est profit, dans les études grammaticales et

littéraires qui, avec la mesure convenable, mais secondaire, de sciences

mathématiques et autres, charment ici vos loisirs studieux. Lorsque vous

en aurez heureusement atteint le terme, votre esprit sera comme une

machine parfaitement construite et montée, prête à se mouvoir dans

toutes les directions. Il restera encore devant vous du travail, des

études spéciales de philosophie, de sciences, de droit, de médecine, de

guerre, d’industrie, de diplomatie: le champ est vaste. C’est parfois

encore une rude traversée à entreprendre avant d’aborder au rivage

souhaité; mais préparés solidement et armés de courage, vous pourrez, en

lançant votre barque sur la haute mer, dire aussi avec confiance, comme

ces hardis marins chrétiens: _A Dieu va!_ Et vous arriverez. Vous

conquerrez votre belle place au soleil et vous ferez profiter vos

semblables, votre famille et la patrie des dons que vous avez reçus d’en

haut pour votre bien et le leur. Sans avoir été des _utilitaires_, vous

serez des hommes _utiles_, parce que vous serez des hommes _bien

élevés_, dans toute l’extension du mot. Je vous le souhaite de tout cœur

et je l’attends de votre bonne volonté.

«Je félicite en particulier le défenseur des Lettres, dont j’ai admiré

l’esprit lucide et pratique (ici j’ai pudiquement rougi, pendant que mon

professeur, sans doute, riait sous cape du compliment que je lui

volais); mais je remercie les deux orateurs du plaisir délicat qu’ils

nous ont donné.»

Après la séance, nous allâmes remercier à notre tour le R. Père, qui

nous réitéra sa satisfaction et nous offrit un joli souvenir.

Sur ce, je m’empresse de me taire, dans l’attente impatiente de ta

visite. C’est dans moins de huit jours. Quelle joie ce sera de nous

sentir tout à fait frères! Je continue à prier de toute mon âme pour

qu’il n’y ait aucun nuage à ce bonheur.

Ton ami à toujours,

PAUL.

38. _A ma sœur Jeanne._

2 juin.

Ma sœur,

Finie la fête, mais non le plaisir. C’est l’énorme différence qu’il y a

entre les réjouissances ordinaires, où tout est pour les yeux et les

nerfs, et ces bonnes fêtes du bon Dieu, où le cœur a la grosse part et

dont le meilleur reste encore longtemps au fond de l’âme, comme un excès

de sucre, servi par toi, au fond de la tasse de thé. Ma comparaison est

d’un vulgaire gourmand; mais c’est tout de même ça.

Cette fois, la rosée est descendue et j’ai délicieusement pleuré. Je

n’ai pas été le seul. Louis est allé à la sainte table avec moi, à la

suite des radieux petits premiers communiants et, revenu à sa place, il

a mis les yeux dans son mouchoir durant une demi-heure. Quand nous nous

sommes retrouvés au parloir, il s’est jeté à mon cou et m’a dit, encore

tout ému: «Merci, Paul, merci!» Papa, que la communion de Louis a fort

embarrassé, aurait bien voulu se fourrer dans un trou: mais il n’y en

avait point. Il se contenta de se moucher très fort, et, ensuite, alla

voir dehors si l’heure de sa montre concordait avec celle de la grande

horloge du collège, pour ne pas manquer le train du surlendemain!... Ah!

qu’on est drôle, Jeanne, quand on n’a pas le cœur en place!... Ce pauvre

papa!... Il n’existe pas dans le royaume de France et de Navarre un

homme plus honnête et plus loyal; c’est un esprit ouvert et cultivé; et

le voilà réduit à des subterfuges enfantins, qui, j’en suis persuadé,

l’humilient profondément, pour se mentir à lui-même, pour étouffer des

sentiments qu’il sait bons et pour se rendre finalement malheureux par

peur d’un acte tout simple, qui mettrait sa conduite d’accord avec ses

sentiments et ses désirs secrets!

Ces pénibles petitesses, que je connais pour y avoir passé, je voudrais

bien les épargner à notre brave père. Il est en route pour conquérir

avec la pleine vérité la vraie joie du cœur: c’est à nous deux, Jeanne,

de lui raccourcir le chemin. Comment? Le prêcher ne servirait pas à

grand’chose: il se rebifferait. Aimons-le bien, montrons-lui par notre

conduite irréprochable à quoi servent la religion et la piété, prions et

espérons. Mon confesseur veut bien dire quelquefois pour la conversion

de papa une messe que je lui sers; j’y communie et nous prions ensemble.

Unis tes prières aux nôtres, Jeanne, avec sainte maman, et tâche, à

cette intention, de casser encore de temps en temps une des petites

épines de ta rose, pendant que je rognerai les vilains piquants de mon

houx. Moins nous aurons de défauts, plus nous aurons de chances d’être

exaucés.

Louis a fait son affaire avec une rondeur qui m’a enchanté. Dès le soir

de son arrivée, je l’ai présenté à mon confesseur: ils n’ont pas eu de

peine à s’entendre. Je le savais d’avance. Quand il est sorti au bout

d’une demi-heure, il rayonnait et m’a dit avec un gros soupir de

soulagement: «C’est fini, et bien fini! Ton confesseur est un charmant

homme: je veux le revoir avant de partir.»

Le lendemain dimanche, les cérémonies de la première communion l’ont

vivement impressionné. Il y a de quoi. Je voudrais que tu viennes un

jour voir notre chapelle avec sa décoration des grandes fêtes, ses

fleurs et ses lumières, ses chants pieux, ses cinquante enfants de

chœur, dont je vais être bientôt.

A ce propos, on m’a raconté, l’autre jour, qu’avant la dernière rentrée

le proviseur du lycée voisin, ne voulant négliger aucun moyen de

combattre la concurrence, désastreuse pour lui, des Pères jésuites,

avait annoncé par circulaire aux parents que ledit lycée aurait aussi

désormais son bataillon sacré pour rehausser l’éclat des offices

religieux. Cela, c’est de la naïveté à trente-six carats: le bonhomme

oublie que l’habit ne fait pas le moine et il ne se doute pas que, pour

servir à l’autel comme on le fait ici, outre une formation presque aussi

difficile que l’exercice militaire, il faut la foi et quelque chose de

la piété des anges: deux marchandises rares parmi les lycéens. Moi, j’ai

eu le temps de m’habituer à cette splendeur: j’en jouis et ne m’en

étonne plus.

Mais la cérémonie de la première communion a son charme spécial, unique,

venant du grand acte qui en fait l’objet, des souvenirs qu’elle

réveille, du spectacle des petits qui en sont les héros. L’innocence, la

piété, la joie douce et profonde qui transparaissaient de leur âme par

leurs yeux et qui mettaient sur le visage des moins agréables un reflet

surnaturel, semblaient se communiquer à tous les assistants, parents et

indifférents, sous forme d’une émotion irrésistible. Durant tous ces

longs offices, mais surtout au moment suprême de la première union de

ces jeunes âmes avec leur Créateur, ce n’était plus un simple mot

poétique, c’était une réalité sensible que ce beau vers, si bien chanté

par mon surveillant:

_Le ciel a visité la terre._

Qu’il fait bon, ma sœur, dans ces moments-là, sentir qu’on n’est plus un

étranger, comme je l’étais à mon arrivée ici, mais qu’on est de la

famille du bon Dieu avec ces enfants si purs et leurs pieux parents!

Qu’il fait bon renouveler avec eux, et cette fois pour toujours, ces

belles promesses que j’ai formulées jadis et trop vite oubliées! Et

comme cela réconforte! J’ai pris là du courage pour six mois.

Quant à papa, je ne l’ai pas vu pendant la cérémonie; mais il a été très

remué. Ici les enfants ne sortent que le lendemain de leur première

communion; le jour même, on ne veut pas que la moindre parcelle de leur

bonheur intime se dissipe au contact des distractions profanes: ils

retrouveront toujours assez tôt le monde et ses vulgarités. A midi, ils

ont l’honneur exceptionnel de manger à la table des Pères, qui leur font

grande fête; le reste du temps que les offices ne prennent pas, ils le

passent en famille, choyés comme des benjamins, respectés comme des

chérubins. Toutes les portes leur sont ouvertes, comme tous les cœurs.

En nous promenant aussi dans le collège, nous en rencontrâmes plusieurs:

papa les saluait instinctivement, ne pouvait se lasser de les regarder

et ajoutait: «Sont-ils heureux!» Espérons qu’il ne s’en tiendra pas là.

Je crois qu’il a du plomb dans l’aile.

Louis, en prenant congé de notre commun directeur, lui a dit avec

émotion: «Mon Père, ce n’est pas adieu que je vous dis, c’est au revoir.

Priez pour que je revienne autrement que comme une brebis égarée.» Il

est parti heureux par avance de la joie que son changement va donner à

sa mère et bien résolu à demeurer fidèle. Il m’a demandé de l’aider,

comme toi: c’est humiliant, vu la mince vertu que je me connais. Mais à

force d’aider les autres, j’arriverai peut-être à me hisser jusqu’à leur

hauteur. Prie pour moi, ma bonne Jeanne.

Ton frère qui ne t’aime pas... à moitié,

PAUL.

39. _De Madame X_

6 juin.

Mon cher Paul,

On voit que vous profitez des modèles de diplomatie que vous avez sous

les yeux, chez les Révérends Pères, et des leçons que vous en recevez!

Votre petite conspiration avec mon fils Louis a été fort bien machinée.

Elle devait réussir, parce que je suis trop naïve pour me défier de

vous.

Vous trouveriez peut-être qu’elle a même réussi au delà de vos

espérances, si vous pouviez voir Louis, tel qu’il est depuis son retour;

car il vous imite maintenant trait pour trait. D’abord, il a voulu avoir

dans sa chambre, en face de la porte d’entrée, un grand Christ bien en

vue; puis, sur la cheminée, une belle Vierge, à la place d’une Nymphe en

négligé, qu’il a failli faire passer par la fenêtre et que j’ai eu bien

de la peine à sauver comme souvenir offert jadis à son pauvre père. Aux

murs il a fallu suspendre un Ange gardien et un saint Joseph, avec son

patron et le vôtre. Une vraie chapelle. Il m’a demandé de dire ensemble

notre prière du soir et je l’entends réciter très exactement celle du

matin tout seul. Le jeudi, jour de congé, au lieu de faire comme

autrefois sa grasse matinée, il va à la messe, et il a exhumé du fond de

sa bibliothèque son paroissien de première communion, qu’il ne quitte

pas des yeux pendant les offices du dimanche.

Avec ses anciens camarades il reste bon enfant, comme vous; mais eux

sont visiblement gênés; on dirait des gens qui ont peur d’attraper sur

les doigts. Il faut que Louis leur ait carrément notifié les conditions

auxquelles il met désormais son amitié.

Vous me l’avez complètement changé. Mais c’est moi qui ai le plus gagné

à ce changement, et je viens, mon cher Paul, vous en remercier du fond

de mon âme. Sans être un démon en famille, Louis n’était pas un ange

autrefois: il l’est aujourd’hui. Vous m’avez rendu mon fils. Je prie

Dieu de vous en récompenser, vous et les bons Pères qui ont fait de vous

un apôtre.

Je ne les connais pas: après ce que j’ai vu, je suis toute disposée à

leur donner mon estime. Bien plus, si j’étais libre de mes actes, Louis

vous suivrait à la rentrée prochaine. Mais, veuve et infirme, je dépends

avec mon fils des volontés d’un tuteur qui entend gouverner les études

de son pupille.

Vous prierez, mon bon Paul, afin que Dieu garde à ce pauvre enfant tout

son courage. Il m’a dit que vous consentiez à être désormais, mieux

encore que dans le passé, son _frère_: j’en serai infiniment heureuse,

pour lui d’abord, parce qu’il persévérera plus sûrement dans le droit

chemin, et ensuite pour moi-même, parce que cela me donnera quelque

droit à vous appeler aussi mon fils et à vous aimer comme tel, sans

faire tort à votre bonne et sainte maman qui ne sera pas jalouse,

j’espère.

Adieu, mon second fils, et encore mille mercis!

ADÈLE X.

40. _A ma famille._

18 juin.

Mes chers tous,

J’ai l’agrément de vous apprendre que nous sommes entrés aujourd’hui

dans la période désirée de la moisson, moisson de lauriers et de gloire,

dont le résultat sera proclamé solennellement dans quelque six semaines,

à la grande joie des écoliers, des papas, des mamans... Faut-il ajouter

encore quelqu’un, Jeanne?--«Oh! peux-tu le demander?»... et des sœurs,

quand on a la chance d’en avoir une comme la mienne. J’espère bien

recueillir assez de couronnes pour vous donner à chacun le plaisir de

m’en déposer une ou deux sur le front: vous l’avez bien mérité, et ce

plaisir-là vaudra plus pour votre Paul que tous les prix possibles.

Donc, ce matin, messe avec douze enfants de chœur, dite par le R. P.

Recteur. Chant du _Veni Creator_, pour appeler les lumières spéciales du

Saint-Esprit sur les concurrents de la grande lutte qui se prépare. Je

ne sais ce qu’ont éprouvé les autres: moi, j’avoue que cet appel

solennel à l’intervention d’En-haut m’a saisi. J’ai vu d’un seul coup,

sans avoir besoin d’aucune explication, l’importance du travail auquel

nous étions conviés. En même temps, à la réflexion (car je commence à

réfléchir), j’ai été frappé de voir comment les Pères, avec les moyens

les plus simples, mais pris à la bonne source, celle du surnaturel,

savent élever les choses au-dessus de la conception vulgaire et hausser

les volontés, sans effort apparent, au niveau du but fixé.

Après le surnaturel, les moyens naturels. Au sortir de la chapelle,

réunion à la grande salle, où le P. Préfet, devant tout le corps

professoral, nous explique le mécanisme savant et la discipline

rigoureuse des compositions pour les prix. Des précautions minutieuses

sont prises pour la double sauvegarde du sérieux et du secret. Les

textes sont fournis ou du moins approuvés par le P. Préfet des études;

la moindre infraction à la plus absolue loyauté du concours expose à

l’exclusion; l’attribution des prix ne se fait point par le professeur

ordinaire, mais par trois correcteurs étrangers à la classe, qui ne

connaissent personne et que personne ne connaît: elle ne devient

définitive qu’après avoir reçu le visa du même P. Préfet.

Tout cela vous impressionne, et ce n’est pas sans quelque frissonnement

qu’arrivé en classe, on trempe dans l’encre sa meilleure plume, pour la

faire courir sur le papier pendant plusieurs heures, sans se donner le

temps de souffler. Tout au plus, en tournant une page pleine, se

permet-on un rapide coup d’œil sur les concurrents, pour voir de quel

train ils vont, et l’on se hâte de reprendre la course au clocher.

Bientôt toutes les têtes ont l’air d’appartenir à de jeunes coqs

courroucés. Au bout de trois heures, le professeur avertit qu’il n’en

reste plus qu’une, et le train passe de l’express au rapide et du rapide

à l’éclair. C’est toujours à la fin que se présentent les meilleures

idées! On voudrait casser les aiguilles de cette maudite horloge qui

avancent toujours... «Encore cinq minutes», dit le professeur, qui

regarde toute cette fièvre avec un sourire calme et satisfait. La

machine va éclater: il est temps qu’on arrive au bout.--«Secrétaires,

recueillez les copies...» Ouf!

Nous aurons douze fois le même plaisir, sauf pour quelques matières

accessoires, qui ne demandent que deux heures de travail; mais en

revanche, on nous accorde six heures pour les grandissimes compositions

qui décident des prix d’honneur.

Après une matinée aussi bien remplie, vous jugez de quoi l’on reste

capable, lorsque après la récréation de midi on rentre à l’étude. Notre

salle est fraîche, heureusement, car depuis quinze jours le soleil tape.

Au bout d’un quart d’heure, mon voisin de gauche dort les poings fermés

devant son histoire ouverte: je veille à ce que son petit péché de

fragilité humaine n’éclate pas en un ronflement scandaleux. Mon voisin

de droite a demandé permission de recoudre sa cravate et la visière de

sa casquette, contre lesquelles il s’escrime de son mieux en se piquant

les doigts--excellent moyen d’empêcher le sommeil! Moi cependant, j’en

ai trouvé un meilleur encore: c’est de vous écrire, à tort et à travers.

Mais quand trois heures sonneront, au revoir, mon petit papa, ma petite

maman et ma grande sœur Jeanne! Bibi va se jeter à l’eau, pour y trouver

de quoi vivre et travailler encore demain.

Si vous saviez quelle eau! C’est à donner envie de se faire truite ou

brochet. Une dérivation de la rivière qui baigne notre ville, courante,

limpide, large et pas mal profonde en dehors du ponton. Ne vous effrayez

pas, maman: on ne permet de sortir dans la rivière qu’aux nageurs

éprouvés, comme moi, et il y a une barque avec un sauveteur sûr, qui n’a

encore laissé couler à fond qu’un homme. Mais cet homme, un domestique,

venait de dîner et avait attrapé une congestion: je n’ai rien à craindre

de ce côté-là; car je digère à mesure, comme les moineaux, et

d’ailleurs, on est déjà à trois bonnes heures du dîner, quand on arrive

au bord de l’eau. Cependant, il y a quelquefois de l’imprévu... Maman,

ne lisez pas l’alinéa suivant: il est pour les messieurs seuls.

L’autre jour, la seconde division prenait son bain. Un élève de

troisième, garçon de quinze ans, nommé B..., pique une tête. Le P.

Surveillant, debout sur une poutre du ponton, avait suivi le mouvement.

Ne voyant pas l’élève remonter après le temps normal, il commence à

déboutonner sa soutane, les yeux fixés sur l’endroit du plongeon. Une

demi-minute se passe: rien ne reparaît sur l’eau. Alors, prompt comme

l’éclair, il jette là sa robe, plonge et va ramasser au fond l’artiste,

qui ne bougeait plus et buvait la rivière à tire-larigot. L’eau n’étant

pas assez profonde pour sa taille, il avait butté du front contre le

gravier. Par bonheur, il n’était qu’étourdi et revint très vite à

résipiscence. Mais vous vous figurez l’ovation qu’on fit au P.

Surveillant et le respect spécial que sa crânerie lui valut dans tout le

collège[4].

[4] Il vit encore. Nos soldats l’ont connu missionnaire en Chine,

toujours aussi brave que modeste.

Quand on a fini de prendre ses ébats aquatiques, il n’est plus question

de la fatigue du matin; mais l’on se demande, la main sur l’estomac:

«Est-ce que j’ai dîné?» Aussi le petit pain affriolant qu’on nous

octroie au sortir de l’eau, quoique de taille raisonnable, serait-il

hors de proportion avec mon appétit de loup, si mes hautes fonctions de

panetier, chargé avec un autre de la distribution régimentaire, ne

m’autorisaient à m’en adjuger un second. Est-ce un péché de gourmandise,

Jeanne? Il y a ici une jeune personne de ton âge qui en commet un, tous

les jours: elle achète pour son frère, qui est externe et goûte au

collège, un pain au lait de premier choix, à charge pour lui d’en

rapporter un des nôtres, qu’elle croque à son souper. Quand tu viendras

me voir, nous partagerons gratis.

Ainsi rafraîchis, quelquefois même un peu refroidis, on sent le besoin

de ranimer la chaleur vitale par un salutaire exercice. La campagne du

collège nous offre l’embarras du choix. Chaque division a sa vaste cour

de gazon, émaillée de fleurs champêtres... qu’on ne respecte pas

longtemps. On peut à l’aise y courir, sauter, culbuter; mais défense, de

par les convenances et le F. Linger, de s’y rouler autrement que par

accident. Aussitôt qu’on est arrivé sur le terrain, les vestes vont dans

un coin ou s’accrochent quelque part; on s’affuble d’un chapeau de

quatre sous contre le soleil, et vite on organise une de ces grandes

batailles, où l’adresse et la vigueur des bras et des jarrets tiennent

lieu de poudre et d’armes. Quelques élégants préfèrent le tennis;

d’autres se livrent aux plaisirs du billard, du croquet ou des boules.

Les forts, les _biceps_ s’en donnent à cœur-joie au gymnase: barre fixe,

trapèze, échelles, cordes, passe-rivière, pas-volant, tremplin, etc. Il

y en a pour tous les goûts.

Vers le coucher du soleil, on soupe joyeusement dans un réfectoire à

charpente rustique, où parfois les hirondelles et les moineaux viennent

nous faire, à travers les éclaircies du toit, une visite effarée; puis,

à la fraîche, on retourne paisiblement en ville, jouissant de la brise

du soir et abrégeant la longueur du chemin par ces causeries intimes qui

empruntent un charme délicieux au calme de la fin du jour.

Au collège, on se rafraîchit encore d’un gobelet d’eau claire à la

fontaine, on dit bonsoir aux amis, on fait sa prière et l’on s’empresse

de regagner son portefeuille, dans lequel on dort jusqu’au matin comme

ne dort pas un président de République.

Voilà, cher papa, chère maman, chère Jeanne, une de mes journées. Quand

je la récapitule, je me demande comment j’ai mérité d’être si heureux:

car je le suis, autant que je puis l’être sans vous. Durant tout ce

jour, j’ai fait ce que je devais; je n’ai causé de peine volontaire à

personne, j’ai donné un seul coup de pied--et encore, c’est à un chien!

Je me suis couché le cœur léger, en paix avec Dieu et avec moi-même.

Demain, je retrouverai avec un nouveau plaisir ma besogne, mes amis, mes

maîtres, et le bon Dieu, qui me fait tous ces cadeaux. Sainte maman et

Jeanne, aidez-moi à le remercier.

Je vous remercie vous-mêmes, tous trois, de la part qui vous en revient

et je vous embrasse douze fois, avec le treizième à qui m’aime le mieux.

Disputez-vous.

Votre PAUL.

41. _A Louis._

20 juin.

Mon cher frère,

Je suis enchanté de la joie intime que tu éprouves à _contenter en

toutes choses le bon Dieu et ta mère_. Tu as trouvé là une formule très

complète et très simple, du moins en théorie: à la pratique, tu verras

ce qu’il faut pour la réaliser.

En attendant, puisque tu me demandes un bon avis, je t’en donnerai un

dont j’ai personnellement expérimenté l’utilité: _Ne t’emballe pas_, mon

cher Louis; _n’exagère pas, même dans le bien_. On attribue aux Jésuites

une grande prudence: ils l’ont certainement en spiritualité. Je ne ferai

que te répéter ce que m’a dit vingt fois _notre_ P. Spirituel, en te

disant à mon tour: _Sois pieux, mais sans ostentation; sois aimable,

mais sincèrement; sois ferme sur les principes, mais indulgent pour les

personnes._

A moi, le devoir chrétien est relativement facile, dans le milieu où je

vis; mais ton entourage ne ressemble pas au mien. Tu as, braqués sur

toi, une foule d’yeux défiants ou malveillants, ardents à chercher le

défaut de ta cuirasse, c’est-à-dire une contradiction quelconque entre

ta conduite et ta profession de foi chrétienne. Au gré de certaines

gens, tout homme qui se pose en converti devrait, du jour au lendemain,

être un saint à miracles: sinon il ne sera qu’un tartufe, bon à jeter

aux chiens. Il ne faut pas donner de prétexte à cette injure inique.

Soyons des saints, mais restons simples. Je dirai plus: restons ce que

nous étions, avec le mal en moins, et nous ferons du bien à nous-mêmes

et aux autres.

Ta visite, mon cher Louis, demeure dans ma pensée comme un beau rêve,

mais un rêve qui n’est pas disparu pour toujours. A la prochaine

rentrée, ton tuteur, qui n’a pas l’âme méchante, se rendra aux

excellentes raisons que nous lui donnerons, avec l’aide de Dieu, et te

renverra ici avec moi.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 9 / 24 段