Or, chaque semaine, on a droit à quatre notes: deux d’applic

PAUL KER

En Pénitence

chez

les Jésuites

CORRESPONDANCE D’UN LYCÉEN

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

PIERRE TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR

82, RUE BONAPARTE, 82

1910

Tous droits réservés.

Ceci n’est pas un roman: c’est une histoire vécue.

Je n’ai pas été élevé sur les genoux de la Compagnie de Jésus. C’est

l’Université qui s’est appliquée la première à dégrossir ma jeune

intelligence et à la former. Je lui sais gré de ses louables intentions.

Mais la vérité m’oblige à dire que, si je vaux quelque chose, ce n’est

pas à elle que je le dois. Je l’ai, bien qu’involontairement, quittée

d’assez bonne heure pour avoir le temps de faire peau neuve sous une

autre influence. Les pages qu’on va lire marquent les diverses phases de

mon évolution.

Elles sont d’un jeune homme qui dit, au jour le jour, ce qu’il a senti,

ce qu’il a vu, et qui le dit sans arrière-pensée. J’aurais pu leur

donner un tour moins juvénile, les corriger: je les aurais gâtées. Je

les livre au public telles que je les ai retrouvées, un peu jaunies déjà

par l’âge, dans des tiroirs longtemps oubliés. A une époque où le mot

d’ordre est de courir sus aux Jésuites, ce témoignage primesautier d’un

lycéen devenu leur élève pourra, sinon guérir les aveugles

volontaires--miracle difficile--du moins ouvrir quelques yeux qui

cherchent sincèrement la lumière.

Il y a de par le monde des égarés intelligents qui, après avoir reçu

chez les Jésuites, quelquefois pour l’amour de Dieu, le pain du corps et

celui de l’âme, le leur ont, depuis, vilainement craché au visage. J’en

appelle à ceux-là: ils ne sont pas sujets à caution. Qu’ils soient

francs, et je les défie de me taxer d’exagération ou de mensonge.

Néanmoins, on est tellement habitué dans certains milieux à regarder les

Jésuites, qu’on n’a d’ailleurs jamais vus de près, comme des êtres à

part, ténébreux, insaisissables, essentiellement retors et louches, que

je ne me flatte pas outre mesure d’être cru sur parole. On dira que je

suis un jésuite masqué. Il ne me restera qu’une ressource: c’est de

répondre à ces incrédules: «Allez, une bonne fois, y voir vous-mêmes.»

Il s’en trouvera peut-être qui auront assez de courage et de loyauté

pour faire cet essai, quand les Jésuites seront rentrés chez eux--ce qui

ne peut tarder bien longtemps, s’il est vrai, comme on le dit

volontiers, qu’étant sortis par les portes, ils ont l’habitude de

rentrer par les fenêtres.

En Pénitence chez les Jésuites

LETTRE 1

A

mon condisciple et ami Louis X., élève de Rhétorique au lycée de Z.

1er octobre 187...

Mon cher Louis,

Je t’annonce une nouvelle que tu ne voudras pas croire. J’y crois à

peine moi-même... Hélas!

Tu me connais de longue date et tu sais que, si je ne suis pas un

mauvais cœur, sans me vanter, je n’ai jamais été un modèle de travail,

de discipline et de sérieux. Ah, le _sérieux_! Voilà un mot qui

m’horripile! On me le répète le matin, on me le répète le soir, on me le

fait manger à toutes les sauces: j’en étouffe. Que diable! Je ne suis

pas un bénédictin pour sécher sur des bouquins savants, ni un chartreux

pour moisir en cellule et me nourrir de silence, d’eau claire et de

pénitence. Je vais avoir seize ans; j’ai dans les veines du sang qui

bout, dans la cervelle quelques idées pas plus sottes que d’autres, dans

le cœur... Ma foi, est-ce qu’on sait, à nos âges, ce qu’on a dans le

cœur? Tout, par le désir; en réalité, rien, rien que le vide, la faim,

la soif d’un idéal qui est dans les étoiles, à des milliers de lieues...

Oh! j’en pleurerais une journée!

Mais tout cela ne t’apprend pas la chose étonnante, stupéfiante. La

voici toute crue. Mon père vient de me déclarer qu’il me retire du lycée

pour me mettre chez les Jésuites.

Tu as bien entendu: CHEZ LES JÉSUITES. En pénitence, naturellement.

A première vue, ça paraît monstrueux, n’est-ce pas? A la seconde, à la

troisième, à la vingtième fois, c’est toujours pire. A la fin, c’est

comme dans les romans, tu sais?--un tel saisissement de douleur

inattendue que, ne pouvant pleurer, on se met à rire, comme à Charenton.

J’en suis là, mon ami. Je n’ai fait aucune objection à mon père: ce

qu’il veut, je sais qu’il le veut. Ma mère le regarde, me regarde et ne

dit rien: je vois qu’elle attend l’œuvre du temps.

A demain. Plains-moi.

Ton malheureux ami,

PAUL.

2. _Au même._

2 octobre.

Mon cher Louis,

La nuit porte conseil, dit-on: je ne m’en aperçois guère. J’en ai passé

une horrible. Un cauchemar continu. Sur mon estomac je sentais les deux

larges pieds d’un Jésuite, énorme comme un saint Christophe, qui avec la

hampe pointue de sa lourde croix de procession me fouillait le cœur. Un

autre m’étranglait avec un immense chapelet, roulé en forme de serpent

autour de mon cou. Un troisième me grillait les pieds, comme au temps de

l’Inquisition, pendant qu’une douzaine d’autres, jeunes et vieux, avec

des grimaces de démon, dansaient autour de mon lit une sarabande

insensée.

Il paraît que j’ai crié au secours: ma mère est venue et, me trouvant la

tête en feu, m’a mis des compresses qui ont peu à peu calmé la fièvre.

Alors j’ai dormi tranquillement jusqu’à dix heures du matin. Au

déjeuner, mon père me dit: «Tu as eu trop d’appétit hier soir; le régime

des Jésuites te fera du bien: ils mangent peu au souper. C’est de

l’hygiène bien comprise.»

Remarque, mon ami, comme les résolutions arrêtées d’un homme changent

ses opinions. Mon père n’aime pas plus que moi les Jésuites et, s’il les

connaît, c’est par ouï-dire, sans être sûr de rien. Néanmoins, depuis

qu’il a résolu de me livrer à eux, tu vas voir qu’il leur prêtera toutes

les qualités qu’il désire trouver chez eux pour ma correction. Il entre

dans l’aveuglement incurable--et moi, par le fait, j’entre dans la

fatalité...

* * * * *

J’ai été interrompu dans ma chambre. Deux coups discrets à la porte.

C’était ma sœur Jeanne, qui a ton âge, un an de plus que moi. Elle

m’embrassa plus fort que d’habitude, en m’appelant son _petit Paul_.

Cela me mit en défiance:

«C’est maman qui t’envoie?

--Non, c’est moi qui viens te consoler.

--Vrai?

--Vrai.»

Une petite larme perla au coin de ses yeux parfaitement limpides. Mon

cœur fit un bond. Après un silence:

«Tu as gros cœur, dit-elle, de ne pas rentrer au lycée?

--Oui, répondis-je péniblement.

--Tu avais là des amis?

--Plusieurs, un surtout: je lui écrivais, quand tu es entrée.

--Celui-là, je le connais; il est bon. Mais, les autres, l’étaient-ils

tous?»

Je la regardai avec quelque surprise: elle ne m’avait jamais encore fait

cette question. Elle la répéta de sa voix la plus douce, et son œil

scrutateur plongeait au fond du mien: il fallut répondre:

«Bons... comme moi», fis-je un peu troublé. «Pourquoi cette question?

--Parce que, s’ils avaient été tout à fait bons, notre père n’aurait pas

eu besoin de chercher pour toi un autre milieu. C’est leur faute, si

l’on t’envoie chez les Jésuites.

--Mes amis actuels valent peut-être bien ceux que j’aurai.

--_Peut-être_ est le vrai mot; car nous n’en savons rien encore, ni toi

ni moi. Tu vas en faire l’expérience, mon petit Paul, dans quelques

jours: si elle réussit, tu seras moins malheureux.

--Et si elle ne réussit pas?

--Tu reviendras.

--Mais les élèves ne sont pas tout, repris-je. Il y a surtout les

maîtres, que j’ai la tentation d’en voyer promener à tous les...

--Chut! Les connais-tu?

--Je les vois d’ici:

_Hommes noirs, d’où sortez-vous?

Nous sortons de dessous terre..._

Si je te chantais le reste, tu serais édifiée sur leur compte.

--Mal édifiée, j’imagine. Chanson n’est pas raison. Il faut voir avant

de juger.

--Jeanne, je te trouve aujourd’hui extraordinairement raisonnable.

--C’est que je souhaite très vivement, cher petit frère, que tu le sois

toi-même, et que tu prennes du bon côté l’épreuve à laquelle tu vas être

soumis. Dis, le veux-tu, pour faire plaisir à ta grande sœur qui t’aime

bien? Me promets-tu d’accepter franchement ta situation, de ne pas

donner du chagrin à maman et à moi, et d’être sage chez les Jésuites?»

Qu’aurais-tu fait à ma place, mon ami? Je n’en sais rien. Moi, j’ai le

cœur bête. Je me suis jeté en pleurant dans les bras de ma grande sœur

Jeanne et je lui ai promis tout ce qu’elle a voulu.

A ce propos, je vais te faire une confidence. Vois-tu, moi, avec le

tempérament que j’ai, je ne me marierai jamais. La raison, c’est que, si

j’avais une femme revêche, je la battrais comme plâtre, jusqu’à

extinction; si j’en avais une comme ma sœur Jeanne, elle m’enroulerait

autour de son petit doigt, et alors, adieu toute dignité! Or, je tiens à

ma dignité.

Il est vrai que j’aime follement ma sœur Jeanne, bien qu’élevée chez des

nonnes par la volonté de ma sainte femme de mère, que mon père n’a

jamais osé contrarier. Elle m’a empêché de faire plus d’une sottise,

depuis que j’en suis capable. Ça vaut un peu de reconnaissance et je

tiendrai la parole donnée: s’ensuivra que pourra.

Nous partons après-demain pour la jésuitière. J’en ai froid dans le dos.

Tu sauras dans quelques jours mes premières impressions.

Adieu, mon ami; sois plus heureux que moi.

PAUL.

3. _Au même._

H., le 7 octobre.

Mon cher ami,

Eh bien, j’y suis: c’est invraisemblable et pourtant vrai. Mais ce qui

te paraîtra tout à fait drôle, comme à moi, c’est que--je ne sais

comment te dire cela--je ne m’y trouve qu’à moitié mal. J’en suis

furieux: j’espérais autre chose. Ces Jésuites ne sont pas si noirs que

je croyais et je n’en ai pas vu un qui ait des pieds de bouc. Quant à

leurs élèves, dame!... Tu sais que je n’oublierai jamais les camarades

du lycée, et toi, d’abord, tu es hors de pair. Ceux-ci ont une tournure

différente.

Mais commençons par le commencement. Mon nouveau professeur, entre

autres conseils, nous a recommandé hier de ne jamais _torcher_ nos

lettres, quel qu’en soit le destinataire, par respect pour nous-mêmes et

pour notre belle langue française. Je vais _m’appliquer_ sans me

_torturer_, comme il nous disait encore. Tu vois que je deviens docile.

Donc, il y a trois jours, mon père conduisit le malheureux mouton à la

boucherie. Une belle boucherie, ma foi, et bien achalandée, à ce que

j’ai vu depuis. Un long _frater_ en redingote noire nous ouvrit, avec un

sourire qui disait clairement: «Encore un de pris au piège!» Vaste

parloir très gai, sans nul doute pour narguer la tristesse des rares et

courtes entrevues de famille, avec des bustes de grands hommes et des

tableaux d’honneur pour les petits enfants sages... Mais en voilà un

pour la rhétorique! C’est là-dessus que j’ai à me faire afficher pour le

plaisir de ma sœur? Tout est prévu: les fiches blanches sont déjà prêtes

dans leurs coulisses en ferblanterie dorée, qu’ils veulent faire passer

pour de l’or.

Arrive le _Père Recteur_, comme qui dirait le proviseur de l’endroit, un

bel homme, air et tenue graves, rien d’administratif. Quand mon père me

présenta à lui, son regard s’épanouit. Il me prit la main et, la sentant

un peu trembler, il me baisa au front, comme un innocent:

«Soyez le bienvenu, mon enfant, dit-il. Nous tâcherons de faire de vous,

si vous le voulez bien, un élève meilleur encore que vous ne l’êtes

déjà.»

Rouerie jésuitique, pensai-je. Il sait parfaitement que je suis une

manière de cancre: mon père le lui a écrit et va le répéter devant moi.

C’est en effet ce qui eut lieu.

Quand l’abatage fut fini, le Père Recteur dit simplement:

«Monsieur, le passé est passé; personne ici ne le reprochera à votre

fils. Il aura la réputation qu’il va se faire par ses actes, et je suis

sûr qu’elle sera bonne: n’est-ce pas, Paul?»

Ce ton et cette confiance dans ma bonne volonté future m’entrèrent dans

le cœur, malgré moi. Je répondis, sans trop hésiter:

«Oui, monsieur.

--Dites _mon Père_», reprit-il en souriant: «c’est le nom qu’on donne

ici aux maîtres et qu’ils tâchent de mériter.»

Je répétai docilement: «Oui, mon Père,»--et je sentis que le filet

m’envahissait.

On me présenta ensuite au _Père Préfet_ (c’est le censeur): il me plut

moins que l’autre. Celui-ci personnifie le règlement: je m’en passerais

volontiers. Pourtant il fut aimable et nous promena par tout

l’établissement, nous expliquant tous les détails qui pouvaient nous

intéresser, sans le fastidieux boniment auquel je m’attendais.

La boîte n’est vraiment pas vilaine. Il y a de l’air et du jour partout,

même dans les sous-sols, où se trouvent les réfectoires. Les classes,

les études sont spacieuses, les murs peints en couleur claire. La

monotonie des longs corridors est égayée par des statues, par de jolies

gravures historiques, militaires, artistiques, qui en font de véritables

galeries. Dortoirs d’une propreté irréprochable, cirés, hauts et larges,

avec des lavabos et des sommiers perfectionnés. Mais pas d’alcôves: les

lits, à distance convenable, sont en vue les uns des autres. Le Père

Préfet nous dit: «C’est pour apprendre aux enfants à se respecter, et

l’air circule plus librement.» J’aurais préféré un coin fermé, pour

pouvoir pleurer à mon aise» Mais il faut bien se plier. D’ailleurs,

depuis trois jours que je fais comme tout le monde, l’habitude vient.

Je sens qu’elle viendra pour bien d’autres choses, dont je n’avais pas

idée jusqu’à présent. C’est comme si j’avais changé de pays. A plus tard

le reste. Je te serre la main.

Ton ami toujours,

PAUL.

4. Au même.

9 octobre.

Mon cher Louis,

Ta lettre de condoléance, qui m’a tortillé le cœur, me prouve que je

n’ai pas encore le pied aussi marin que je croyais. Oui, c’est l’exil;

oui, c’est une vie nouvelle à apprendre; oui, c’est rude par moments.

Mais déjà je n’ose plus trop parler de mon malheur. Pourquoi? Écoute la

suite de mes débuts.

Quand on m’eut indiqué ma place à l’étude et au dortoir, mon père me dit

que j’aurais mauvaise grâce à ne pas être satisfait, qu’il l’était, lui,

pleinement, et qu’il comptait sur moi. Après quoi, il m’embrassa et

partit. La dernière amarre était coupée; je revins du parloir le cœur

serré à m’étouffer, et je lus devant moi, en l’air, écrite avec des

lettres de feu, la terrible inscription du Dante:

_Lasciate ogni speranza, voi ch’ entrate[1]!_

[1] Laissez toute espérance, vous qui entrez!

La portion d’enfer où l’on me conduisit d’abord, ce fut la cour de

récréation. Une quinzaine d’élèves déjà rentrés y causaient entre eux,

groupés autour d’un surveillant en soutane. J’eus un frisson, en me

rappelant comment j’avais été accueilli, lors de mon entrée au lycée,

par mes camarades de cinquième: la connaissance s’était faite à coups de

poing et à coups de pied, aussi généreusement donnés que vivement

rendus, et je ne fus sauvé d’une déconfiture complète que par

l’intervention compatissante d’un vieux camarade dont tu sais le nom. Je

t’en reste reconnaissant. Ici, qu’allait-il m’advenir, à moi lycéen?

Le surveillant s’avança:

«Paul Ker, élève de rhétorique», lui dit le Père Préfet, qui

m’accompagnait. «Ayez soin de lui; ce sera un de vos bons élèves.»

Le surveillant me tendit la main et me mena au groupe:

«Un nouveau rhétoricien», dit-il. «Qui se charge de le piloter?

--Moi, moi», répondirent deux des plus jeunes, qui me prirent chacun

sous un bras, sans façons. «Allons faire un tour de promenade. Tu sais,

nous en sommes aussi, de la _rhéto_: une classe de bons enfants, tu vas

voir, et un _chic_ professeur. Tu ne t’ennuieras pas.»

J’étais ahuri de cet accueil inattendu, mais me laissai aller.

«D’où viens-tu?» me dit l’un.

--De tel endroit.

--Un collège de prêtres?

--Non, de laïques.

--Alors, tu seras mieux ici.

--Es-tu fort?» demanda l’autre.

--Ça dépend.»

Et nous voilà partis à causer, à tort et à travers, de nos études, de

nos espérances, de nos craintes pour l’avenir, comme si nous nous étions

toujours connus. De temps à autre, l’un des deux se détachait pour aller

serrer la main d’un nouvel arrivant, qu’il amenait ensuite avec lui. En

moins d’une heure, j’avais fait vingt-cinq connaissances et j’étais de

la famille.

J’ai entendu parler quelquefois de l’_esprit de corps_ qui règne chez

les Jésuites: si leurs élèves l’entendent de cette façon-là, je ne m’en

plaindrai point. Tu conviendras qu’elle est plus encourageante que celle

de mes anciens camarades de cinquième.

Le soir de la rentrée, je soupai bien, je ne dormis pas mal, et comme on

se leva tard, ce premier jour scolaire, et que le soleil entrait à flots

joyeux par les grandes fenêtres, je faillis oublier que j’étais en

prison.

Dans la matinée, messe du Saint-Esprit et sermon. J’avais un peu

désappris mes prières et me suis trouvé dépaysé dans un milieu qui me

parut assez dévot, trop dévot. Il y a là un point noir, qui m’inquiète:

les Jésuites respecteront-ils ma liberté de conscience?

Ce soir-là et le lendemain matin, compositions de passage. J’ai trimé

comme un nègre. Tu comprends que mon honneur est engagé à ce que,

n’ayant pas été tout à fait dernier de classe au lycée, je ne le sois

pas ici. J’ai peur que les études ne soient fortes. Si je dois être

remercié, je ne voudrais pas l’être pour crime de bêtise.

Adieu, Louis.

Ton ami,

PAUL.

5. _Au même._

10 octobre.

Mon cher Louis,

Je suis définitivement reçu en rhétorique; c’est un gros pavé de moins

sur le cœur. J’avais une peur bleue de descendre en humanités: outre

l’humiliation, cette dégringolade eût amené un changement de division et

la perte de mes premiers camarades, qui, décidément, sont de braves

garçons.

Ils ne m’ont pas trompé en me disant que j’aurais un _chic_ professeur.

_Chic_, il l’est, d’abord, parce qu’il a bien voulu me garder dans sa

classe. Il faut que je te raconte, puisque je veux te raconter tout,

comment la chose s’est faite.

Il y a ici, et, paraît-il, dans tous les collèges des Jésuites, un usage

qui n’a rien de correspondant au lycée et qui suffirait à mettre un

abîme entre mes anciens professeurs et ceux-ci. Chaque jour, pendant

l’étude de onze heures à midi, le corridor qui longe les salles d’étude

se transforme en salle des pas-perdus. Les professeurs viennent frapper

à la porte et, par l’entremise de l’élève portier, gros personnage

aimable et discret, appellent tour à tour leurs élèves, surtout les plus

faibles, et, tout en arpentant avec eux le parquet, revoient les copies,

font rendre compte des fautes, donnent des conseils appropriés à chacun,

quelquefois un reproche qui, fulminé en pleine classe, aurait été trop

mortifiant, et puis les renvoient à leur travail, joyeux ou contrits,

toujours encouragés à mieux faire.

Le lendemain de nos compositions de passage, assis à mon pupitre,

j’observais depuis quelque temps ce va-et-vient, et cherchais à en lire

la signification sur la physionomie diversement émue de ceux qui

rentraient, quand on vint aussi m’appeler. Mon professeur était là, qui

me demanda tout d’abord si je ne m’ennuyais pas trop, puis si j’étais un

travailleur. Comme, à cette dernière question, je répondais d’un ton que

ma conscience rendait assez mal assuré, il me dit:

«Je ne sais si, dans vos deux compositions de passage, vous avez donné

tout ce que vous pouviez. La composition française témoigne d’une

certaine facilité: les deux autres sont faibles.»

Je me crus perdu; il le vit dans mes yeux, qui durent se troubler. Son

regard se fixa sur moi durant quelques secondes, comme pour sonder mes

dispositions; puis il me demanda:

«Seriez-vous content de rester en rhétorique?»

Deux grosses larmes répondirent pour moi.

«Et si je vous garde, me promettez-vous de ne pas m’en faire repentir?

--Oui, mon Père.

--Eh bien, mon enfant, vous resterez avec moi. J’accepte votre parole:

souvenez-vous que c’est une parole d’honneur.»

Je le remerciai, comme tu penses bien. Il m’indiqua les défauts et les

lacunes de mes compositions, me dit sur quoi devait porter mon effort et

me promit, à son tour, de m’aider dans la mesure de ma bonne volonté.

Ai-je besoin d’ajouter que je revins à ma place heureux, disposé à tout

et conquis? Avec ces procédés-là, renouvelés de ma sœur Jeanne, on fera

de moi ce qu’on voudra. C’est vrai que j’ai le cœur bête... Mais je suis

bien content, tout de même, d’être en _rhéto_.

N’ayant vu que les classes du lycée, tu ne te figures pas ce qu’est la

mienne. Je ne veux pas établir de comparaison; tu la feras tout seul.

D’abord, notre professeur parle et nous écoutons. Cela me paraît

maintenant élémentaire; mais tu sais ce qui en était, l’an dernier,

quand notre pauvre professeur de seconde, myope plus ou moins

volontaire, parlait des heures durant à nos dos, tandis que nous jouions

sur le banc au piquet ou à l’écarté. Mon professeur n’est même pas

licencié, dit-on; c’est, évidemment, parce qu’il n’a pas voulu l’être,

car il est de force à en remontrer à n’importe qui. Mais ce qui me

charme, c’est qu’avec toute sa science, dans tout ce qu’il dit, il n’y a

pas un mot pour faire valoir sa personne, mais, au contraire, une

évidente et constante préoccupation de se faire parfaitement comprendre,

de nous introduire au cœur des choses, de nous y intéresser. On sent que

nous ne sommes pas là pour lui créer un auditoire, mais qu’il y est pour

nous instruire, et que, dans ce but, il met en œuvre toutes les

ressources de son esprit, sa profonde connaissance des jeunes gens et

une méthode rigoureuse. Quand il a fini de parler, vient le tour des

élèves. La classe est divisée en deux _camps_, où chaque élève a son

numéro d’ordre selon son mérite. Quand l’un d’entre nous est désigné par

le professeur pour répéter la leçon qu’on vient d’entendre, avec lui se

lève dans le camp opposé son _émule_, qui l’écoute attentivement, guette

la moindre erreur, et, dès qu’elle se produit, la relève vigoureusement.

A son tour, il est invité à parler et devra se garantir contre les mêmes

corrections. Quelquefois, au défaut de l’émule, c’est un autre soldat du

camp adverse qui reprend, toujours avec permission du professeur.

Lorsque, parfois, un malheureux laisse échapper une bourde trop forte,

vingt doigts indignés se lèvent pour demander à la redresser. D’autres

fois, il y a reprise à faux; alors la riposte ne se fait pas attendre,

suivie souvent d’une contre-riposte et d’un véritable feu croisé

d’artillerie littéraire, auquel un geste du maître impose silence, pour

dire de quel côté est le bon droit et la vérité.

On me dit que ce système d’émulation, pratiqué chez les _grands_ avec

une modération relative, est poussé dans les classes inférieures à un

degré où l’animation touche à la férocité, et je n’ai pas de peine à le

croire, quand, à certains beaux jours où les fenêtres sont ouvertes,

j’entends les cris de victoire que lancent, au fort d’une bataille sur

la grammaire latine ou grecque, nos cadets de cinquième ou de sixième.

La première fois, j’avais cru à une petite révolution!

Le fait est qu’on ne dort pas en classe, et qu’à ce fourbissage l’esprit

le plus rouillé peut gagner un certain lustre. Espérons que je n’arrive

pas trop tard.

Adieu, Louis. C’est ma dernière lettre un peu longue; demain on commence

à piocher en règle.

Ton ami,

PAUL.

6. _Au même._

15 octobre.

Mon cher Louis,

Mais oui, je suis bavard, très bavard, et pas seulement avec toi. La

preuve, c’est que je viens de m’entendre proclamer solennellement par le

P. Préfet, du haut de la chaire d’étude, devant toute la division, qui

admirait jusqu’à présent ma sagesse exemplaire, un premier Æ de

conduite, pour avoir dit trois mots... par jour à mon voisin. Mais tu ne

sais peut-être pas ce que c’est qu’un Æ. Voici:

Les notes de semaine, ici, sont une affaire d’État. On en tremble huit

jours d’avance, et même de plus loin, quand il s’agit de sorties; car

n’a pas de sorties qui veut, il faut qu’elles soient méritées. Tout ici

se paye, le bien par des faveurs, le mal par des privations. Cela peut

devenir désagréable; mais, au fond, c’est justice.

Or, chaque semaine, on a droit à quatre notes: deux d’application, pour

l’étude et pour la classe; deux de conduite, pour l’ordre général et

pour la classe. Elles s’expriment, non point par des chiffres, mais par

des lettres; il paraît que c’est moins brutal et plus commode. A, c’est

_très bien_; E, _bien_; I, _médiocre_; O, _mal_; U, la porte. Mais, par

miséricorde pour la pauvre nature humaine, et pour qu’on ne dégringole

pas trop vite la redoutable échelle, on a jésuitiquement (morale

relâchée!) inventé des échelons intermédiaires par voie de combinaison:

Æ, _presque très bien_; EI, _passable_; IO, _presque mal_; OU, le seuil

de la porte. Les deux dernières notes OU, U, ne se voient jamais; les

quatre A représentent la perfection--et la sortie de faveur tous les

quinze jours.

Je commence par une chute; c’est humiliant. Par bonheur, on me dit que

le premier Æ se pardonne, s’il est réparé durant les trois semaines

suivantes par une série d’A sans mélange[2].

[2] On voit que les Jésuites ont appliqué la loi Bérenger avant

qu’elle fût votée.

On avait mis ce voisin d’étude à côté de moi pour aider ma bonne

volonté; mais je lui ai demandé un peu trop souvent ses bons conseils,

et s’il n’était pas connu pour un roc de vertu, je l’aurais entraîné

dans mon malheur. Cela demande réforme. Il s’appelle Jean et mérite

toute ton estime. C’est l’un des deux qui m’ont piloté le premier jour,

un congréganiste... Tu me demandes ce que c’est qu’un congréganiste?

Attends que je le sache moi-même; je ne puis pas te dire tout à la fois.

Ton ami,

PAUL.

7. _A ma sœur Jeanne._

20 octobre.

Chère sainte Jeanne,

Au reçu de cette lettre, que tu ne montreras pas à maman, tu iras dans

la remise qui touche au pigeonnier. Tout dans le fond, à droite, en

cherchant un peu, tu trouveras une pierre assez large en forme de dalle.

Tu la soulèveras doucement, pour ne pas te faire mal, et, dessous, dans

une boîte, tu verras un certain nombre de petits volumes bleus à cinq

sous. Ne les ouvre pas, chérie: c’est du poison, fabriqué par un serpent

à tête de singe, nommé Voltaire. Je serais au désespoir qu’ils te

fissent la centième partie du mal qu’ils m’ont fait. Tu les prendras et

tu les brûleras avec soin, pour qu’il n’en survive pas un feuillet.

Avant de partir pour les Jésuites, j’avais détruit tous mes autres sales

bouquins; ceux-là, qui m’avaient beaucoup amusé, parce qu’ils renferment

un esprit du diable, j’ai eu la faiblesse de les réserver pour les

prochaines vacances. Mais je n’en veux plus; tu vas savoir pourquoi.

J’ai trouvé ici un camarade qui s’appelle Jean, comme tu t’appelles

Jeanne. C’est un fait exprès, évidemment, et ce qui le prouve, c’est

qu’il te ressemble trait pour trait, j’entends au moral. Il est dévot,

mais bon dévot, un dévot aimable, joyeux, franc comme l’or et pur comme

de l’eau de roche. Je ne l’ai pas confessé, mais ces choses-là se

voient. Le fait est qu’il m’a charmé et que, rien qu’à me voir en sa

compagnie, je me sens devenir meilleur.

L’autre jour, durant une promenade où je me trouvais avec lui et un de

ses amis, la conversation tomba sur ce Voltaire. On discuta ses mérites.

Jean accorda tout ce que je voulus pour sa gloire littéraire, mais fut

intraitable sur _son impiété hypocrite et immorale_. Je lui demandai ce

qu’il penserait d’un jeune homme de notre âge qui se plairait à ses

œuvres; il me répondit qu’il le plaindrait et qu’en tout cas, il ne

voudrait à aucun prix de son amitié. J’objectai:

«Mais tu ne les as jamais lues!

--Dieu merci, non; mais je sais de bonne source qu’elles sont l’arsenal

où tous les ennemis de la religion cherchent leurs armes, et qu’elles

sont condamnées par l’Église. Pour un catholique, cela suffit.»

Et voilà. Comme je tiens médiocrement au titre de païen et beaucoup, en

revanche, à l’amitié de Jean, flûte soit de Voltaire!

Je sais, d’ailleurs, que Jean, avec toute son intransigeance, a raison

quant au fond.

Si pourtant ma commission te causait de la peine, sœur chérie, il

faudrait me le dire: on pourrait s’arranger pour sauver ces pauvres

papiers... Mais je suis trop sûr et trop content de te faire plaisir. Tu

vois que je commence à tenir la promesse que tu m’as extorquée. Pourvu

que ça ne me mène pas trop loin! Parce que Jean et toi vous êtes deux

perfections, il ne s’ensuit pas que je doive en être une troisième. Ne

prie pas trop pour moi: je t’aime assez sans cela.

Ton POPOL.

8. _A mon ami Louis._

22 octobre.

Mon cher Louis,

Tu me demandes, par manière de mauvaise plaisanterie, si j’ai endossé la

soutane. Non, je porte une veste marine à col de velours, avec deux

superbes rangées de boutons dorés--uniforme très simple, de bon goût et

plus commode que ta tunique, mais pas assez long pour justifier le titre

de jésuite.

Et pourtant, mon bon, tu sauras qu’à certains moments cette veste marine

me fait l’effet de la robe de Nessus, cette robe empoisonnée qui entrait

dans la peau du malheureux Hercule et qu’il ne pouvait plus arracher à

la fin qu’avec des lambeaux de sa chair. Ce n’est pas qu’on me torture

ici. On exige l’ordre, le silence, la discipline, la bonne tenue

partout; mais on l’exige paternellement, et les élèves auraient mauvaise

grâce à regimber contre une autorité qui s’impose par la simple force de

la raison et du devoir.

Mais qu’est-ce que le _devoir_? Là, mon ami, est le _hoc_, le tournant

décisif, le cap des tempêtes. Y a-t-il pour moi un devoir en dehors du

devoir chrétien? Et le devoir chrétien est-il divisible? Peut-on en

prendre et en laisser--ou est-ce un bloc qu’il faut charger tout entier

sur ses épaules?

Au lycée, jamais ces idées-là ne m’ont préoccupé. J’allais au hasard de

l’impression, du caprice, comme une barque mal gouvernée, chassant

devant la brise, évitant les gros écueils, traînant sur les bas-fonds.

Cette vie sans but et sans règle commence à me peser singulièrement.

Tout autour de moi j’ai des camarades qui, certes, n’ont rien à m’envier

et dont plusieurs me dépassent de beaucoup par l’éducation, la fortune,

l’intelligence: je les vois obéir avec une simplicité d’enfant à toutes

les exigences du règlement, travailler avec conscience et entrain,

toujours maîtres d’eux-mêmes, toujours joyeux, comme s’ils n’avaient

rien à regretter ou à désirer. Et pourtant ils ont leurs passions, mes

passions! Il y a des moments exceptionnels où elles se trahissent par

l’effort qu’ils s’imposent pour les maintenir.

Ce spectacle me remue parfois profondément, et je suis bien obligé de

m’avouer à moi-même qu’ils ont seuls la plénitude de la vie, la clef du

bonheur intime, tandis que mes facultés se meuvent dans le vide, comme

les longs bras d’un moulin à vent qui n’a rien à broyer. Où mes

camarades prennent-ils ce courage du devoir joyeux?

Toujours à toi,

PAUL.

9. _Au même._

23 octobre.

Mon cher ami,

J’ai la réponse à la grave question qui terminait ma dernière lettre: je

la tiens du P. X***, qui est l’aumônier de la division des grands. Je te

dirai tout. Tu n’es pas un _bigot_, oh! non; mais tu n’es pas non plus

un impie. Moi, en ce moment, je serais bien embarrassé de me définir...

Une bouteille à encre!

Voyons, que je reprenne le fil de mon récit. Donc, hier, dans l’état

d’âme pénible où je t’ai dit que j’étais, je fus appelé pour la première

fois chez le Père X***. Mes voisins, les anciens, y étaient allés l’un

après l’autre, dès les premiers jours,--«pour se remonter l’horloge», me

disait l’un d’entre eux. La chose se fait très simplement. Quand l’élève

facteur passe dans l’étude (car il y a un service postal organisé pour

la correspondance des élèves avec les maîtres), on glisse dans sa boîte

un billet, par lequel on demande à être appelé. Il n’y a que les

aumôniers et les supérieurs qu’on ait le droit d’aller voir dans leur

chambre.

J’entrai assez inquiet, comme tu peux le penser, et parfaitement résolu

à ne pas me laisser confesser. A ma grande surprise, il ne fut pas

question de cela. Le Père m’accueillit comme avaient fait et le Père

Recteur et mon professeur, avec une gravité simple, affectueuse, mais

laissant percer davantage le prêtre. Il s’informa très aimablement de ma

santé, de mes difficultés d’acclimatation, de mes succès, me demanda si

j’avais trouvé de bons amis et si j’étais bien avec tous mes maîtres,

m’encouragea en quelques mots paternellement fermes à continuer de

remplir mon devoir en jeune homme raisonnable et chrétien.

Je ne sais comment je me laissai aller à lui dire que je voulais bien

être raisonnable, mais que, d’être chrétien, cela me gênait davantage.

Cet aveu me valut encore un de ces regards déconcertants, comme ils en

ont tous, qui font penser qu’ils vous lisent au fond de l’âme. Je dus

rougir un peu:

«Vous croyez donc, mon fils, qu’il y a bien loin d’un garçon raisonnable

à un bon chrétien?

--Je le crains.

--C’est une erreur: il n’y a qu’un pas, et ce pas, vous le ferez, s’il

n’est pas fait, parce que vous me semblez homme à marcher droit.

D’autres, parmi vos camarades, l’ont fait avant vous et ne sont

aujourd’hui parfaitement raisonnables que parce qu’ils sont résolument

chrétiens.

--Je vois bien de qui vous parlez; ils m’étonnent assez, tous les jours.

On dirait que rien ne leur coûte ni ne leur pèse. Comment font-ils?

--Mon enfant, ils aiment leur devoir parce qu’ils aiment le bon Dieu et

qu’ils prient.

--Je ne sais pas prier et je ne connais guère le bon Dieu.

--Est-ce que vous n’avez pas fait votre première communion?

--Mais si; je l’ai même bien faite: je m’en souviens quelquefois à la

chapelle.

--Et vous étiez heureux, en ce temps-là?

--Comme je ne l’ai plus jamais été depuis.

--Il dépend de vous, mon cher enfant, que ce passé redevienne le

présent. Mais, écoutez-moi bien: ce changement doit se faire dans la

pleine liberté de votre raison et de votre cœur. Vous êtes d’âge à

réfléchir et à vous déterminer, non point par pur sentiment, mais par

conviction raisonnée. Dans quelques jours, la retraite annuelle de

rentrée vous fournira l’occasion de vous étudier, de chercher ce qui

vous manque et de faire en connaissance de cause votre choix libre et

définitif. Jusque-là, soyez simplement raisonnable; si vous ne pouvez

encore prier, je le ferai pour vous. Et s’il vous arrive des ennuis,

revenez causer avec moi. Est-ce convenu?»

Je le promis, sans peine, et il me sembla que je sortais le cœur plus

léger, quoique sans absolution.

Mais j’attends cette terrible retraite.

Ton ami,

PAUL.

10. _A ma sœur Jeanne._

27 octobre.

_Jeanne, ma sœur Jeanne, ne vois-tu rien venir?_

Je tremble sous le grand coutelas d’un Barbe-Bleue nouveau genre, et si

quelqu’un ne vient à mon secours, je suis un homme fini! Mais ne viens

pas, toi; tu n’y gagnerais que d’être immolée de la même arme. Elle ne

respecte, dit-on, ni l’âge ni le sexe, ni rien ni personne. Celui qui la

brandit est un Jésuite, et il commence demain ses lugubres opérations au

collège sous forme d’une _Retraite_.

Comprends-tu cela? Vois-tu ton petit frère, le _potache_, écoutant dans

un profond recueillement, durant trois longs jours, une bonne douzaine

de sermons, d’une heure chacun, sur la mort, l’enfer et autres sujets

tout aussi récréatifs, qui lui reviendront la nuit en cauchemars

effroyables?

Mais cela, ce n’est pas le pire. Le vois-tu obligé, pour faire comme

tout le monde, d’aller se jeter aux pieds du Père Barbe-Bleue et de lui

raconter par le menu toutes ses petites fredaines, voire même les

grosses, s’il y en avait par hasard, et de s’en repentir à fond, et de

lui promettre, dorénavant, de s’encapuchonner dans la pratique de toutes

les vertus? Qui sait? Il va peut-être m’ordonner, sous peine d’éternelle

damnation, de prendre le froc pour l’expiation de mes péchés et pour le

salut de mon âme noire! Tout est possible, et je ne me sens rien moins

que rassuré.

Mais peut-être ai-je tort. Jean ton semblable se moque de moi, lorsque

je lui parle de mes craintes, et me répond: «Eh bien, quoi? Tu te

confesseras: ce sera l’affaire d’un quart d’heure, au plus, et après tu

seras heureux pour des années.» J’ai quelquefois envie de le croire sur

parole. Qu’en penses-tu, petite sœur? Car, il faut bien que je te le

confesse avant de me confesser à ce Père missionnaire, depuis que je

vois tant de gens heureux autour de moi, je me trouve par moments le

plus malheureux des hommes de ne pas leur ressembler, parce que je sens

très bien qu’ils sont dans le vrai et moi dans la... crotte.

Chère petite sœur, tu es une bonne âme. Je t’ai écrit l’autre jour ne ne

pas trop prier pour moi; j’étais un sot. Durant ces trois jours, va te

mettre le plus souvent que tu pourras devant la Vierge dont je t’ai fait

cadeau et demande-lui pour moi, à deux genoux, tout ce que ton cœur

aimant et pur t’inspirera. Ce ne sera jamais trop.

Cette lettre-ci, tu peux la montrer à maman. Qu’elle prie avec toi pour

son mauvais garnement de Paul, afin qu’il se... _convertisse_. Le mot

est lâché, il me soulage. Je vous ai souvent fait de la peine; je

voudrais mériter votre pardon.

Aimez-moi encore un peu.

Votre PAUL.

11. _A ma mère et à ma sœur._

1er novembre.

A quoi sert de vous écrire séparément, puisque, d’après l’aveu de

Jeanne, vous me trahissez l’une à l’autre, à qui mieux mieux? Où vais-je

désormais porter mes secrets?

J’en ai un bon à vous dire, aujourd’hui, et tellement extraordinaire que

vous ne voudriez peut-être pas y croire, si un autre vous le disait;

mais moi, vous le savez, je ne mens pas: c’est ma seule vertu.

Écoutez une histoire: elle ne sera pas longue.

Il y avait une fois une grosse chenille qui faisait peur à voir, tant

elle était laide et lourde et velue et goulue. Un beau soir, elle se mit

en chrysalide, c’est-à-dire dans une espèce de boîte à métamorphoses.

Elle y resta trois jours. Et, le quatrième jour, devinez ce qui en

sortit...

Un gros papillon, pensez-vous?

Nenni. Il en est sorti un _Jésuite_.

J’ai jeté bas le vieil homme, qui était une loque; on m’a revêtu d’un

habit neuf, immaculé, et je le garderai tel, s’il plaît à Dieu.

Vous avez bien prié, maman; tu as bien prié, Jeanne. Je vous en remercie

et je suis bien heureux, de mon bonheur et du vôtre. Embrassez-vous pour

moi. Je regrette de ne pouvoir glisser mes deux joues entre vos deux

bouches; mais vous viendrez me voir, pour voir si vous me reconnaîtrez.

Dieu soit béni!

Votre PAUL, qui vous aime dix mille fois.

Le redouté P. Barbe-Bleue, à qui je me suis confessé, a été pour moi bon

comme du pain frais. Tu feras bien, Jeanne, de le retenir d’avance pour

quand tu commettras ton premier gros péché. C’est un homme qui ne paye

pas de mine, qui est voûté, qui n’a pas de voix, qui tousse et qui

prise; mais il a le Saint-Esprit. Il se nomme le P. X...

12. _De ma mère et de ma sœur._

3 novembre.

Cher enfant bien aimé,

Oui, que Dieu soit béni! Tu ne sauras jamais combien ce mot, et ta

lettre, et la nouvelle de ta _conversion_ m’ont fait de plaisir et de

bien. Il me semble que le bon Dieu t’a donné à moi une seconde fois. Et

c’est un peu la vérité, puisque l’ancien Paul a disparu et que mon Paul

d’aujourd’hui n’a plus gardé de son passé que son cœur filial, épuré et

transfiguré par l’innocence reconquise, par l’amour de son Créateur et

par la volonté de lui être désormais fidèle à travers tout.

Je ne te dirai pas, Paul, le nombre des larmes que m’a coûté ton âme et

je ne t’en reparlerai plus jamais: qu’importe maintenant? Elles sont

mille fois rachetées par celles de ce matin, les plus douces de ma vie.

Te voilà mon vrai fils! Merci.

Après déjeuner, j’ai donné ta lettre à ton père. Il l’a ouverte avec

empressement, comme toujours. Je l’observais. A mesure qu’il lisait, son

front s’est plissé. A un moment, sans doute quand il t’a vu sorti de la

chrysalide sous la forme d’un _jésuite_, il a eu comme un soubresaut.

Mais il a continué jusqu’au bout, m’a rendu la lettre et s’est mis à se

promener de long en large, sans rien dire. Seulement il était devenu

très pâle.

Je lui demandai: «Etes-vous malade?

--Non.

--Ou fâché?

--De quoi?

--De cette lettre.

--Elle m’a donné un coup; mais...» Il hésitait.

--«Vous donnez tort à Paul?

--Non, mais je veux voir la suite.»

Tu es donc averti, mon cher enfant: on jugera ton changement sur les

effets qu’il produira dans ta conduite. Moi, je n’ai pas d’inquiétude:

je sais ce que vaut ton cœur et ce que peut la grâce du bon Dieu. Mais

défie-toi de deux écueils également dangereux, la présomption et le

découragement; prie, prie beaucoup, demande conseil et sois un homme.

Je t’embrasse et te bénis _maternellement_: c’est tout dire, n’est-il

pas vrai, mon Paul?

TA MÈRE.

Je ne peux pas t’écrire raisonnablement cette fois, mon petit frère: je

suis folle de joie, folle de toi. Si tu étais là, je te mangerais _comme

du pain frais_. Oh! que je suis heureuse de te savoir maintenant tout à

fait heureux, parce que tu vas devenir tout à fait bon! si cela te coûte

un peu au commencement, à cause de l’habitude que tu n’as pas encore,

nous t’en dédommagerons bien, va, maman et moi, par notre affection, et

nous t’aiderons de nos prières. Je ne prierai plus que pour toi--et pour

papa: car il faudra que lui aussi se convertisse.

Tu parlais de pardon pour le passé. Quelle drôle d’idée! Est-ce qu’on

songe encore à ça?

Je t’embrasse dix millions de fois.

JEANNE.

13. _A Louis._

7 novembre.

Mon cher ami,

Je te sais infiniment gré de prendre au sérieux le travail d’évolution

qui s’opère en moi depuis trois semaines. Il y a des choses dont il ne

faut pas rire. Moi-même, dans l’ancien temps, je n’ai pas toujours

compris ce respect nécessaire des secrets de l’âme: je le regrette

aujourd’hui. Ce qui vient de se passer dans la mienne m’a guéri à tout

jamais, je l’espère, de l’envie de plaisanter autrui.

Cette retraite dont j’avais tant peur, m’a retourné. Ce que j’étais

avant, tu le sais mieux que personne; tu as connu, pour les avoir

partagés plus d’une fois, mes rêves, mes légèretés d’esprit, mes

faiblesses de cœur. Mais tu ne savais pas tout: il y a des replis de

conscience où l’on ose à peine regarder soi-même et qu’on n’ouvre jamais

au regard d’un ami, même du meilleur, surtout du meilleur, par crainte

de déchoir dans son estime.

Grâce à ma mère et à ma sœur, je n’avais pas perdu la foi; mais je suis

bien obligé d’avouer que, dans la pratique, ce résidu me gênait peu. Au

lycée (je ne t’apprends rien), nos professeurs les plus honorables

respectaient surtout l’incrédulité de leurs élèves et se gardaient

soigneusement de prononcer le nom de Dieu. Le pauvre aumônier qui, dans

la semaine, nous faisait par ordre une heure de religion et, le

dimanche, un quart d’heure de sermon, n’était guère écouté. Tu te

rappelles comment, un certain jour de fête où il dépassait les quinze

minutes réglementaires, un frottement de pieds général le fit descendre

de chaire. A Pâques, toujours par ordre, on allait le voir; mais c’était

pour lui dire poliment qu’on n’avait rien à lui dire; et j’entends

encore les stupides quolibets de tel de nos condisciples sur ceux

d’entre nous qui, pour le plaisir des calotins, allaient se faire

plaquer sur la langue un pain à cacheter gratuit.

Hélas! que n’ai-je pas entendu en ce genre et dans tous les genres,

durant ces récréations mornes, où, par petits groupes fermés, sous l’œil

indifférent des pions relégués à l’autre bout de la cour, nous devisions

sans contrainte aucune dans les _bons coins_!... Oh! ces conversations!

Que de fois je les ai maudites depuis trois jours!

Les élèves des jésuites sont-ils tous irréprochables sur ce dernier

point? Sont-ils une collection d’anges? Je ne voudrais pas l’affirmer.

Mais ce qui ne souffre pas le moindre doute, c’est que les conversations

honnêtes, qui étaient l’exception au lycée de Z..., sont ici la règle.

Je n’ai pas entendu un mauvais propos depuis le jour de mon arrivée. Ce

respect général de la décence m’a extraordinairement frappé. Quand j’ai

voulu en chercher la cause, il a bien fallu me l’avouer: les langues

sont chastes, parce que les cœurs aussi le sont ou du moins le veulent

être. J’ai longuement réfléchi là-dessus et sur bien d’autres choses.

Le prédicateur de la retraite a été le contre-pied de ce que je

craignais. Je m’attendais à de la mise en scène, à des coups de tonnerre

ou de tam-tam, à des effets oratoires dans le genre terrible, évocations

de démons et de damnés, apostrophes à faire trembler les vitraux. Rien

de tout cela n’est venu. Avec un ton de raison calme et parfaitement

convaincu, mais pénétré du désir partout visible de nous éclairer, il

nous a exposé le grand mystère de notre destinée en ce monde, le malheur

de perdre son âme immortelle, le devoir et le bonheur de servir Dieu.

Ce n’est pas plus malin que cela. Mais j’ai appris là du neuf, mon ami,

et j’ai regretté que tu n’y fusses pas pour l’entendre: tu aurais conclu

avec moi qu’en y pensant sérieusement, il faut être fou pour ne pas être

chrétien. Je te traduis la chose un peu rudement: mais c’est la vérité

vraie. Et de cette vérité j’ai, avec l’aide du Père missionnaire, tiré

pour moi les conséquences pratiques: je me suis confessé, j’ai communié

et je serai désormais chrétien, non pas à demi, mais à fond.

J’ose espérer, mon cher Louis, que je n’expierai pas ce changement par

la perte de ton amitié, qui, malgré nos erreurs communes, me reste

précieuse. Tu n’es qu’un égaré, comme je l’ai été, et tu vaux mieux que

je ne valais encore il y a trois jours.

Quant à mes autres amis du lycée, ils penseront et diront de moi ce qui

leur plaira: leur opinion là-dessus est à présent le dernier de mes

soucis. Je leur souhaite d’être aussi heureux que je le suis.

Ce souhait, mon cher Louis, s’adresse tout d’abord à toi.

Adieu, mon ami.

PAUL.

14. _Au même._

15 novembre.

Mon cher ami,

Merci pour ta franchise. Il est bien convenu que cette qualité

inestimable reste la loi fondamentale de notre amitié. Je vais te rendre

la pareille.

Comme il sied à un futur avocat, tu plaides en faveur de ma conversion

les circonstances atténuantes: permets-moi de répondre sans ambages que

_... je n’ai mérité

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité._

Il y a de ta part une erreur absolue, quand tu supposes que les Jésuites

ont exercé une _pression savante_ sur mon imagination ou ma conscience.

Tu dois savoir que je ne suis pas de caractère à l’admettre: on m’a

toujours dit que je possédais un naturel d’âne rétif, qui recule quand

on veut le faire avancer contre son idée. A vrai dire, je m’attendais à

cette pression, tout disposé à me garer contre; mais on n’a employé pour

me convertir ni force ni ruse.

Avant la retraite, j’avais reçu de mes nouveaux maîtres ou de mes

condisciples divers avis, très rares d’ailleurs et parfaitement

courtois, provoqués par mon ignorance des usages de la maison; mais je

n’ai eu à subir ni un reproche, ni une menace, ni une sollicitation

quelconque, relativement aux pratiques religieuses. Pères et élèves ont

eu pour moi de bons procédés, qui tendaient à me rendre la vie de

collège moins désagréable et le devoir plus facile: voudrais-tu qu’ils

eussent fait le contraire? Et de quel droit affirmes-tu qu’il se cachait

là-dessous une conspiration machiavélique contre ma naïveté de débutant?

Il faudrait des preuves. S’il en existait, sois sûr que ma défiance

première les aurait aperçues.

Quant à la retraite, je t’ai dit comment les choses se sont passées. Je

n’ai subi ni enjôlement ni emballement. Je suis simplement revenu, par

raison et par conviction réfléchie, à la foi de mon enfance et aux

obligations de mon baptême. En d’autres termes, je suis rentré dans le

devoir intégral--et je m’en trouve fort bien. Jamais je n’ai été plus

gai, plus heureux de vivre, de travailler et d’obéir. Mes journées

passent avec une rapidité qui n’a de comparable que celle de mes nuits;

je n’ai plus le loisir de broyer du noir, ni d’entreprendre des voyages

dans la lune. Je me sens dans le réel et dans le bien, et je ne désire

rien au delà pour le moment.

Après cela, mon cher, je ne t’en veux pas de me faire sentir le

contre-coup de tes préjugés: il y a trop peu de temps que je les

partageais encore. Seulement, entre nous deux, il existe à présent une

grave différence. J’ai le droit de dire comme César, avec une variante:

«_Je suis venu, j’ai vu et j’ai _été vaincu_._» Toi, tu n’as pas vu.

Je ne prétends pas faire le procès de l’éducation morale qu’on reçoit,

que j’ai reçue au lycée de Z. Mais, puisque tu en entreprends

l’apologie, parlons-en un peu, _sans complaisance ni animosité_, comme

dit le profond Tacite--un brave homme qui a toute mon estime.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 1 / 24 段