«Le lendemain je pris congé des femmes et je continuai ma route, bien
décidé à ne plus demander d'abri à aucun être humain; j'avais encore
soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le
pain strictement nécessaire à ma subsistance, j'espérais pouvoir arriver
jusqu'à Vologda; il y a dans les environs de cette ville beaucoup de
fabriques de drap, de toile à voiles et des tanneries, où je pouvais
trouver à gagner l'argent nécessaire pour arriver à la fin de mon
voyage. Je marchai donc résolument, et Dieu seul sait ce que j'ai
souffert pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois je sentais
faiblir mon courage; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix
en bois que je m'étais fabriqué avec mon couteau. Deux fois seulement
j'entrai dans une maison habitée, pour y coucher; un soir, il neigeait,
le froid était terrible, j'étais presque fou de fatigue, de froid, de
misère; un besoin irrésistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara
de moi; une soupe aux raves bien chaude m'eût paru un régal de
Balthazar; je courus, sous cette impression, vers une lumière qui
m'apparaissait à quelques centaines de pas; j'arrivai devant une
izboucha (petite izba) habitée par un jeune homme, sa femme et deux
enfants. J'appelai; on m'ouvrit.
«--Qui es-tu? Que veux-tu? demanda le jeune homme.
«--Je suis un voyageur égaré. J'ai froid, j'ai faim; donnez-moi quelque
chose de chaud à avaler.
«--Entre; que Dieu te bénisse! Mets-toi sur le banc; nous allons
souper.»
«Je tombai plutôt que je ne m'assis sur le banc devant lequel était
la table chargée d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espèce de
bouillie épaisse au sarrasin) et une cruche de kvass (boisson russe
assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise
et pitié; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux toute
bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander;
mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se
mit à rire et me servit une seconde copieuse portion.
«Mange, ami, mange; si tu as peur des gendarmes, rassure-toi, nous ne te
dénoncerons pas.»
Je le remerciai des yeux et j'engloutis la seconde terrine. On me servit
ensuite du kasha; j'en mangeai plusieurs fois; le kvass me donna
des forces. Quand j'eus finis ce repas délicieux, je remerciai mes
excellents hôtes et je me levai pour m'en aller.
«--Où vas-tu, frère? dit le jeune homme.
«--Dans les bois d'où je suis venu.
«--Pourquoi ne restes-tu pas chez nous? Ma femme et moi, nous prions
d'accepter notre izboucha pour y passer la nuit.
«--Je vous gênerais; vous n'avez qu'une chambre.
«--Qu'importe! tu nous apporteras la bénédiction de Dieu. Viens;:
faisons nos prières devant les images, et repose-toi ensuite; tu es
fatigué.»
«J'acceptai avec un signe de croix, selon l'usage des paysans, et un
Merci, frère»...
«Nous nous mîmes devant les images et. nous commençâmes nos signes de
croix et nos paklony (demi-prosternations); c'est en quoi consistent;
les prières des paysans russes. J'eus bien soin d'en faire autant
que mes hôtes. Je m'étendis ensuite sur un banc, où je m'endormis
profondément jusqu'au jour.
«Avant de quitter ces braves gens, j'acceptai encore un repas de soupe
aux choux et de kasha. On remplit mes poches de pain bis; ils ne
voulurent pas recevoir l'argent que je leur offrais, et je me remis en
route avec un nouveau courage.
«A la fin d'avril j'arrivai près de Vologda; je trouvai facilement
du travail dans une tannerie située loin de la ville et de toute
habitation; j'y travaillai près d'un mois, puis je continuai mon voyage
avec cinquante roubles de plus dans ma poche.
«Je continuai à coucher dans les bois; j'eus le bonheur d'éviter toute
rencontre de gendarmes et de soldats, comme j'avais évité les ours qui
remplissent les forêts de l'Oural.
«J'achetais du pain dans les maisons isolées que je rencontrais. Une
fois je faillis être dénoncé comme brigand par un vieillard chez lequel
j'étais entré pour demander un pain. Il me dit d'attendre, qu'il allait
m'en apporter.
«A peine était-il sorti, que sa fille courut à un coffre, en retira un
pain, et dit en me le donnant:
«Pars vite, pauvre homme, mon père est allé à la ville chercher des
gendarmes. Tourne dans le sentier à droite qui passe dans les bois, et
cours pour qu'on ne te prenne pas. Je dirai que tes amis sont venus te
chercher.»
«Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin
que cette bonne fille m'avait indiqué. Je courus pendant plusieurs
heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus
périlleux à mesure que j'approchais du centre de la Russie. J'osais à
peine acheter du pain pour soutenir ma misérable, existence, quand me
trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont
j'ignorais le séjour dans le pays; je n'avais rien pris depuis deux
jours et je n'avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il
y avait près d'un an que j'avais quitté Ekatérininski-Zavod, un an que
j'errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes
souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse
hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont
je garderai un souvenir reconnaissant jusqu'au dernier jour de mon
existence.
--Bien raconté et bien terminé, mon pauvre Romane, dit le général en
lui serrant les mains; vous nous avez tous fait frémir plus d'une fois
d'indignation et de terreur; ma nièce et Natasha ont encore des larmes
dans les yeux; mais tout cela est du passé, Dieu merci! et comme il
faut vivre du présent et non du passé, je demande à entamer quelques
comestibles, car je meurs de faim et de soif; il y a deux heures que
nous vous écoutons.
--Ces heures ont passé bien vite, dit Natasha.
Le général, souriant: «Voyez-vous, la méchante. Elle trouve que vous
n'en avez pas assez et que vous auriez dû subir d'autres tortures,
d'autres malheurs, pour lui faire le plaisir de les entendre raconter.»
Natasha: «Mon oncle, la faim vous fait oublier vos bons sentiments, sans
quoi vous n'auriez pas fait une si malicieuse interprétation de mes
paroles. Monsieur Jacks..., pardon, je veux dire prince Romane,
demandez, je vous prie, à Dérigny de nous passer quelques provisions.»
Le prince s'empressa d'obéir.
Le général, riant et la bouche pleine: «Dis donc, Natasha, à présent que
Romane t'apparaît dans toute sa grandeur, ne va pas le traiter comme un
Jackson.»
Le prince: «Au contraire, mon cher comte, plus que jamais elle doit voir
en moi un ami dévoué prêt à la servir en toute occasion. Ne suis-je pas
à jamais votre obligé à tous? Et j'ose espérer qu'aucun de vous n'en
perdra le souvenir. N'est-ce pas, chère madame Dabrovine, que vous
n'oublierez pas votre fidèle Jackson?»