«Quelques minutes après, les chevaux étaient attelés au traîneau.
«D'où êtes-vous? me demanda-t-on.
«--De Tomsk; je suis le commis de Golofeïef; mon patron m'attend à
Irbite. Je suis fort en retard; je crains que le maître ne se fâche: si
tu vas vite, je te donnerai un pourboire.»
«Le paysan siffla, et les chevaux partirent comme des flèches. Mais la
neige commença à tomber, épaisse et serrée; le paysan perdit son chemin,
et, après des efforts inutiles pour le retrouver, il me déclara qu'il
fallait passer la nuit dans la forêt. Je fis semblant de me mettre en
colère; je menaçai de me plaindre à la police en arrivant à Irbite; rien
n'y fit; nous fûmes obligés d'attendre le jour. Cette nuit fut affreuse
d'inquiétudes et d'angoisses. Je me croyais trahi par mon guide, comme
l'avait été quelques années auparavant l'infortuné Wysocki, forçat comme
moi, fuyant comme moi, et qui, après avoir été égaré toute une nuit
comme moi dans la forêt où j'étais, fut livré aux gendarmes par son
conducteur. Quand le jour parut, je menaçai encore mon paysan de le
livrer à la police pour m'avoir fait perdre mon temps. Le malheureux;
fit son possible pour retrouver quelques traces du chemin qu'il avait
bien réellement perdu, et, au bout de quelques instants, il s'écria tout
joyeux:
«--Voici des traces que je reconnais; c'est le chemin que nous devions
suivre.
«--Va donc, lui dis-je, et à la grâce de Dieu!»
«Le paysan fouetta ses chevaux et arriva bientôt chez un ami qui me
donna du thé et d'autres chevaux pour continuer ma route. Je changeai
ainsi de chevaux et de traîneau jusqu'à Irbite; j'avais couru, sans
m'arrêter, trois jours et trois nuits. Les dernières vingt-quatre heures
je repris toute ma sécurité; la route était tellement encombrée de
traîneaux, de kibitkas (espèce de cabriolet sur patins l'hiver, sur
roues l'été), de télégas, d'hommes à cheval, de piétons qui chantaient
à tue-tête, criaient, se saluaient, que je ne courais plus aucun danger
d'être reconnu ni arrêté. Je fis comme eux: je chantai, je criai, je
saluai des inconnus. J'étais mille kilomètres d'Ekatérininski-Zavod.
«Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans la ville d'Irbite.
«Votre passeport», me cria le factionnaire, il ajouta très bas: «Donnez
vingt kopecks et passez.»
«Je donnai vite les vingt kopecks et je m'arrêtai devant une hôtellerie,
où j'eus assez de peine à me faire recevoir: tout était plein.
L'izbo était déjà encombrée de yamstchiks (conducteurs de chevaux et
traîneaux). Je pris ma part d'un bruyant repas sibérien composé d'une
soupe aux raves, de poissons secs, de gruau à l'huile et de choux
marinés. Chacun s'étendit ensuite sur les bancs, sous les bancs, sur les
fables, sur... le poêle et par terre; je me couchai par terre, mais je
ne pus dormir; j'avais compté ce qui me restait d'argent: je n'avais
plus que soixante-quinze roubles. Avec une aussi faible somme je devais
renoncer à voyager en traîneau; il me fallait achever ma route à pied;
j'avais des milliers de verstes à faire avant de me trouver au delà de
la frontière russe, et je devais mettre près d'un an à les parcourir. Je
ne perdis pourtant pas courage; j'invoquai Dieu et la sainte Vierge, qui
me procureraient sans doute quelque travail, quelque moyen de gagner
ma vie pour arriver jusqu'en France, seul pays au monde qui ait été
compatissant et généreux pour les pauvres Polonais. Le lendemain je
quittai de grand matin l'izba et Irbite; en sortant de la ville, le
factionnaire me demanda mon passeport ou vingt kopecks; je préférai
donner les vingt kopecks, et bien m'en prit, car à quelque distance
de la ville je voulus jeter un coup d'oeil sur mon passeport, je ne le
trouvai pas; j'eus beau chercher, fouiller de tous côtés, je ne pus le
retrouver; il ne me restait qu'une passe de forçat pour circuler dans
les environs d'Ekatérininski-Zavod; je l'avais sans doute perdu dans
un traîneau ou dans la ville, à la couchée. Un tremblement nerveux me
saisit. Sans passeport je ne pouvais m'arrêter dans aucune ville,
aucun village; je me trouvais condamné à passer mes nuits dans les
forêts ou dans les plaines immenses nommées steppes; cet hiver de 1856
était un des plus rigoureux qu'on eût vus depuis plusieurs années; la
neige tombait en abondance; je me trouvais sans cesse couvert d'une
couche de neige, que je secouais. Elle tombait si serrée, qu'elle
effaçait les traces des routes praticables; heureusement que les
voyageurs sibériens ont l'habitude de planter dans la neige de longues
perches de sapin pour guider leurs compatriotes; mais souvent ces
perches, abattues par les ouragans, manquent aux voyageurs. Je marchai
pourtant sans perdre courage; parfois je rencontrais des yamstchiks
qui venaient à ma rencontre; je suivais la trace qu'avait laissée leur
traîneau, et je marchais ainsi jusqu'à la nuit; alors je creusais dans
la neige un trou profond en forme de grotte; je m'y établissais pour
dormir, en fermant de mon mieux, avec de la neige, l'entrée de ma
grotte. La première nuit que je passai ainsi, je m'éveillai les pieds
presque gelés, parce que j'avais mis sur moi mon manteau de fourrure, le
poil en dedans; je me souvins que les Ostiakes (peuplades du nord de
la Sibérie), qui se font des abris pareils dans la neige quand ils
voyagent, mettent toujours leurs fourrures le poil en dehors. Ce moyen
me réussit; je n'eus jamais les membres gelés depuis. Un jour, l'ouragan
et le chasse-neige furent si violents, que les perches de sapin furent
enlevées; je ne rencontrai personne qui pût m'indiquer mon chemin, et
je m'égarai. Pendant plusieurs heures je marchai vaillamment, enfonçant
dans la neige jusqu'aux reins, cherchant à me reconnaître, et m'égarant
de plus en plus. La faim se faisait cruellement sentir; mes provisions
étaient épuisées de la veille; le froid engourdissait mes membres; je
n'avançais plus que péniblement; la fatigue me faisait tomber devant
chaque obstacle à franchir; enfin, au moment où j'allais me laisser
tomber pour ne plus me relever, j'aperçus une lumière à une petite
distance. Je remerciai Dieu et la sainte Vierge de ce secours inespéré;
je recueillis les forces qui me restaient, et j'arrivai devant une izba
qui était à l'extrémité d'un hameau, dont les fenêtres s'éclairaient
successivement. Une jeune femme se tenait près de la porte de l'izba.
Je demandai à entrer; la jeune femme m'ouvrit sur-le-champ, et je me
trouvai dans une chambre bien chaude, en face d'une vieille femme, mère
de l'autre.
«--D'où viens-tu? Où te mène le bon Dieu? me demanda la vieille.
«--Je suis du gouvernement de Tobolsk, mère, lui répondis-je, et je vais
chercher du travail dans les fonderies de fer de Bohotole, dans les
monts Ourals.»
«Les deux femmes se mirent à me préparer un repas; quand j'eus assouvi
ma faim, je profitai du feu qu'elles avaient allumé pour faire sécher
mes vêtements et mon linge humide de neige. La vue de mes quatre
chemises éveilla les soupçons des femmes. Je m'étendis sur un banc et je
commençais à m'endormir, quand je fus éveillé par des chuchotements
qui m'inquiétèrent; j'ouvris les yeux, et je vis quelques paysans qui
étaient entrés et qui s'étaient groupés autour des femmes.
«Où est-il?» demanda l'un d'eux à voix basse.
«La jeune femme me montra du doigt; les hommes s'approchèrent et me
secouèrent rudement en me demandant mon passeport.
«--De quel droit me demandez-vous mon passeport? lui répondis-je.
«Est-ce que l'un de vous est golova (tête, ancien)?
«--Non, nous sommes habitants du hameau.
«--Et comment osez-vous me déranger? Qui me dit quelles gens vous êtes
et si vous n'êtes pas des voleurs? Attendez, vous trouverez à qui
parler.
«--Nous sommes d'ici, et nous avons le droit de savoir qui nous logeons
chez nous.
«--Eh bien! je me nomme Dmitri Boganine, du gouvernement de Tobolsk, et
je vais à Bohotole pour avoir de l'ouvrage dans les établissements du
gouvernement, et ce n'est pas la première fois que je traverse le pays.»
«J'entrai alors dans les détails que j'avais appris par l'étude
des cartes du pays et mes conversations avec les marchands
d'Ekatérininski-Zavod. Je finis enfin par leur montrer mon passeport,
qui n'était autre chose que la passe que j'avais conservée.
«Aucun d'eux ne savait lire, mais la vue du cachet impérial leur suffit;
ils furent convaincus que j'avais un passeport en règle, et ils se
retirèrent en me demandant humblement pardon de m'avoir dérangé.
«Mais nous sommes excusables, ami; on nous ordonne d'arrêter les forçats
qui s'échappent.
«--Comment des forçats pourraient-ils se trouver si loin des pocélénié
(lieu de détention)?
«--Il s'en échappe quelquefois, et nous en avons arrêté quelques-uns.»
«Ils me quittèrent, et j'achevai ma nuit tranquillement.»