«J'ai vécu ainsi pendant deux ans; je n'eus, pendant ces deux années,
d'autre espoir, d'autre désir, d'autre idée que de m'échapper de cet
enfer rendu plus horrible par les souffrances, les désespoirs, les
maladies, la mort de mes compagnons de misère. Je préparais tout pour ma
fuite. J'avais étudié avec soin les cartes géographiques qui tapissaient
les murs; j'avais adroitement et longuement interrogé les marchands qui
couraient le pays, qui allaient aux foires et qui venaient faire des
affaires avec les gens de la ville; je m'étais fabriqué un passeport,
ayant eu entre les mains bien des feuilles de papier timbré et un cachet
aux armes de l'empereur, avec lesquels j'avais mis en règle mon plakatny
(passeport). J'avais réussi à me procurer de droite et de gauche un
vêtement complet de paysan aisé; j'avais amassé deux cents roubles sur
les gratifications qui nous étaient accordées et sur la petite somme
qu'on allouait pour nos vêtements et notre nourriture.
«Me trouvant en mesure d'exécuter mon projet de fuite, je sortis le soir
du 10 novembre de l'établissement d'Ekatérininski-Zavod. J'avais sur moi
trois chemises, dont une de couleur, retombant sur le pantalon, comme
les portent les paysans russes; un gilet et un large pantalon en gros
drap; et, par-dessus, un armiak, espèce de burnous de peau de mouton,
qui descendait à mi-jambe, et de grandes bottes à revers bien
goudronnées. Une ceinture de laine, blanche, rouge et noire, attachait
mon armiak; sur la tête j'avais une perruque de peau de mouton, laine en
dehors, et, par-dessus, un bonnet en drap bien garni de fourrure. Une
grande pelisse en fourrure recouvrait le tout; le collet, relevé et noué
au cou avec un mouchoir, me cachait le visage et me tenait chaud en même
temps. Dans un sac que je tenais à la main, j'avais mis une paire de
bottes, une chemise et un pantalon d'été bleu; du pain et du poisson
sec; je mis mon argent sous mon gilet; dans ma botte droite je plaçai un
poignard. Il gelait très fort. J'arrivai au bord de l'Irtiche, qui était
gelé; je le traversai, et je pris le chemin de Para, qui se trouvait à
douze kilomètres d'Ekatérininski-Zavod. A peine avais-je fait quelques
pas au delà de l'Irtiche, que j'entendis derrière moi le bruit d'un
traîneau. Le coeur me battit avec violence; c'étaient sans doute les
gendarmes envoyés à ma poursuite. Je tressaillis, mais j'attendis, le
poignard à la main, décidé à vendre chèrement ma vie. Je me retournai
quand le traîneau fut près de moi; c'était un paysan.
«Où vas-tu? me demanda-t-il en s'arrêtant devant moi.»