RECIT DU PRINCE FORÇAT

Pendant que ces événements tragiques se passaient à Gromiline. le

général et ses compagnons de route continuaient gaiement et paisiblement

leur voyage. Le prince Romane raconta à Natasha les principaux

événements de son arrestation, de sa réclusion, de son injuste

condamnation, de son horrible voyage de forçat, de son séjour aux mines,

et enfin de son évasion[10].

[Note 10: Les passages les plus intéressants du récit qu'on va

lire sont pris dans un livre historique plein de vérité et d'intérêt

émouvant: Souvenirs d'un Sibérien.]

«J'avais donné un grand dîner dans mon château de Tchernoïgrobe, dit le

prince, à l'occasion d'une fête ou plutôt d'un souvenir national...

--Lequel? demanda Natasha.

--La défaite des Russes à Ostrolenka. Dans l'intimité du repas j'appris

que plusieurs de mes amis organisaient un mouvement patriotique pour

délivrer la Pologne du joug moscovite. Je blâmai leurs projets, que je

trouvai mal conçus, trop précipités, et qui ne pouvaient avoir que de

fâcheux résultats. Je refusai de prendre part à leur complot. Mes amis

m'avaient quitté mécontents; fatigué de cette journée, je m'étais couché

de bonne heure et je dormais profondément, lorsqu'une violente secousse

m'éveilla. Je n'eus le temps ni de parler, ni d'appeler, ni de faire un

mouvement: en un clin d'oeil je fus bâillonné et solidement garrotté.

Une foule de gens de police et de soldats remplissaient ma chambre; une

fenêtre ouverte indiquait par où ils étaient entrés. On se mit à visiter

tous mes meubles; on arracha même les étoffes du canapé et des fauteuils

pour fouiller dans le crin qui les garnissait; on me jeta à bas de mon

lit pour en déchirer les matelas; on ne trouva rien que quelques pièces

de poésies que j'avais faites en l'honneur de ma patrie morcelée,

opprimée, écrasée. Ces feuilles suffirent pour constater ma culpabilité.

Je fus enveloppé dans un manteau de fourrure, le même qui m'a causé une

si vive émotion à Gytomire.

--Ah! je comprends, dit Natasha; mais comment s'est-il trouvé à

Gytomire?

--Quand le temps était devenu chaud, pendant mon long voyage de forçat,

ce manteau gênait mes mouvements, déjà embarrassés par des fers pesants

et trop étroits qu'on m'avait mis aux pieds, et je le vendis à un juif

de Gytomire. On me passa par la fenêtre, on me coucha dans une téléga

(charrette à quatre roues), et l'on partit d'abord au pas, puis, quand

on fut loin du village, au grand galop des trois chevaux attelés à ma

téléga.

«Alors on me délivra de mon bâillon; je pus demander pour quel motif

j'étais traité ainsi et par quel ordre.

«Par l'ordre de Son Excellence le prince général en chef», me répondit

un des officiers qui étaient assis sur le bord de la téléga, les jambes

pendantes en dehors.

«--Mais de quoi m'accuse-t-on? Qui est mon accusateur?»

«--Vous le saurez quand vous serez en présence de Son Excellence.

«--Nous autres, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien vous dire.

«--C'est incroyable qu'on ose traiter ainsi un militaire, un homme

inoffensif.

«--Taisez-vous, si vous ne voulez être bâillonné jusqu'à la prison.»

«Je ne dis plus rien; nous arrivâmes à Varsovie à l'entrée de la nuit:

le gouverneur était seul, il m'attendait.

«Mon interrogatoire fut absurde; j'en subis plusieurs autres, et j'eus

le tort de répondre ironiquement à certaines questions que m'adressaient

mes juges et le gouverneur sur la conspiration qu'on avait découverte et

qui n'existait que dans leur tête. Ils se fâchèrent; le gouverneur me

dit des grossièretés, auxquelles je répondis vivement, comme je le

devais.

«--Votre insolence, me dit-il, démontre, monsieur, votre esprit

révolutionnaire et la vérité de l'accusation portée contre vous. Sortez,

monsieur; demain vous ne serez plus le prince Romane Pajarski, mais le

forçat n° * * *. Vous le connaîtrez plus tard.»

«L'Excellence sonna, me fit emmener.

«Au cachot n° 17», dit-il.

«On me traîna brutalement dans ce cachot, dont le souvenir me fait

dresser les cheveux sur la tête; c'est un caveau de six pieds de long,

six pieds de large, six pieds de haut, sans jour, sans air; un grabat

de paille pourrie, infecte et remplie de vermine composait tout

l'ameublement. Je mourais de faim et de soif, n'ayant rien pris depuis

la veille. La soif surtout me torturait. On me laissa jusqu'au lendemain

dans ce trou si infect, que lorsqu'on y entra pour me mettre les fers

aux pieds et aux mains, les bourreaux reculèrent et déclarèrent qu'ils

ne pouvaient pas me ferrer, faute de pouvoir respirer librement. On

me poussa alors dans un passage assez sombre, mais aéré; en un quart

d'heure mes chaînes furent solidement rivées.

«Les anneaux de mes fers se trouvèrent trop étroits; on me serra

tellement les jambes et les poignets, que je ne pouvais plus me tenir

debout ni me servir de mes mains mes supplications ne firent qu'exciter

la gaieté de mes bourreaux. Avant de me mettre les fers, on me lut mon

arrêt; j'étais condamné à travailler aux mines en Sibérie pendant toute

ma vie, et à faire le voyage à pied.

«Quand l'opération du ferrage fut terminée, on me força à regagner mon

cachot; je tombais à chaque pas; j'y arrivai haletant, les pieds et les

mains déjà gonflés et douloureux. Je m'affaissai sur ma couche infecte,

mais je fus forcé de la quitter presque aussitôt, me sentant dévoré par

la vermine qui la remplissait.

«Je me traînai sur mes genoux au bout de mon cachot; le sol, détrempé

par l'humidité, me procura, en me glaçant, un autre genre de supplice,

que je préférai toutefois au premier. «Vous devinez sans peine les

sentiments qui m'agitaient; au milieu de ma désolation, le souvenir

de votre excellent oncle, de sa tendresse, de sa sollicitude pour mon

bien-être me revint à la mémoire, et me fut, une pensée consolante dans

mon malheur. Je ne sais combien de temps je restai dans cette affreuse

position; je sentais mes forces s'épuiser, et, quand le gardien vint

m'apporter une cruche d'eau et un morceau de pain, il me trouva étendu

par terre sans connaissance; il alla prévenir son chef, qui alla, de son

côté, chercher des ordres supérieurs.

«--Qu'il crève! qu'on le laisse où il est et comme il est», répondit

l'Excellence de la veille.

«Il paraît néanmoins que, sur les représentations d'un aide de camp de

l'empereur, le général Négrinski, le même qui vient d'acheter Gromiline,

qui paraît avoir des sentiments de justice et d'humanité, et qui se

trouvait à Varsovie, envoyé par son maître, l'Excellence donna des

ordres pour qu'on me changeât de cellule et pour qu'on m'ôtât mes fers.

«Quand je revins à moi, je me crus en paradis; mes pieds et mes mains

étaient libres, je me trouvais dans un cachot deux fois plus grand que

le premier; une fenêtre grillée laissait passer l'air et le jour; de la

paille fraîche sur des planches faisait un lit passable; on me rendit

mon manteau de fourrure pour me préserver du froid pendant mon sommeil.

Mes vêtements, trempés par la boue du cachot précédent, avaient été

remplacés par les habits de forçat que je ne devais plus quitter; une

chemise de grosse toile, une touloupe [11], de la chaussure en lanières

d'écorce de bouleau, une bande de toile pour remplacer le bas et

envelopper les jambes jusqu'aux genoux; où finissait la culotte de

grosse toile, et un bonnet de peau de mouton, me classaient désormais

dans les forçats. J'étais seul, je ne comprenais pas d'où provenait

cet heureux changement; le gardien me l'expliqua le lendemain, et

j'en remerciai bien sincèrement Dieu qui, par l'entremise du général

Négrinski, avait touché en ma faveur ces coeurs fermés à tout sentiment

de pitié.

[Note 11: Pelisse en peau de mouton que portent les paysans; le poil

est en dedans, la peau on dehors; l'été, on la remplace par le cafetan

en drap.]

«Je ne vous raconterai pas les détails de mes derniers jours de prison,

ni de mon terrible voyage, un peu adouci par la compassion des gens du

peuple qui nous voyaient passer et qui obtenaient la permission de

nous donner des secours; les uns nous offraient du pain, des gâteaux;

d'autres, du linge, des chaussures, des vêtements; tous nous

témoignaient de la compassion; nous avions les fers aux pieds et aux

mains; nous étions enchaînés deux à deux.

«Je me trouvai avoir pour compagnon de chaîne un jeune homme de dix-huit

ans qui avait chanté des hymnes à la patrie, qui s'était montré fervent

catholique, qui avait fait des voeux pour la délivrance de la malheureuse

Pologne. Il était fils unique, adoré par ses parents, et il pleurait

leur malheur bien plus que le sien. Je le consolais et l'encourageais de

mon mieux; je sais que peu de temps après notre arrivée à Simbirsk il

chercha à, s'échapper et fut repris après une courte lutte dans laquelle

il se défendit avec le courage du désespoir contre le lieutenant qui

commandait le détachement envoyé à sa poursuite; il fut ramené et

knouté à mort. Il est maintenant près du bon Dieu, où il prie pour ses

bourreaux.

«Notre voyage dura près d'un an; plusieurs d'entre nous moururent en

route; on nous forçait à traîner le mourant et quelquefois son cadavre

jusqu'à la prochaine couchée. Les coups de fouet pleuvaient sur nous au

moindre ralentissement de marche, au moindre signe d'épuisement et de

désespoir. Jamais un acte de complaisance, un mot de pitié, un regard de

compassion ne venait adoucir notre martyre.

«L'escorte nombreuse qui nous conduisait, qui nous chassait devant elle

comme un troupeau de moutons, était tout entière sous le joug de la

terreur: la dénonciation d'un camarade pouvait amener dans nos rangs de

forçats le malheureux qui nous aurait témoigné quelque pitié, et chaque

soldat redoublait de dureté pour se bien faire voir de ses chefs.

«Nous arrivâmes enfin à Ekatérininski-Zovod; on nous mena devant le

smotritile (surveillant), qui nous regarda longtemps, nous interrogea

sur ce que nous savions faire, fit inscrire dans les premiers numéros

ceux qui savaient lire, écrire, compter. Il me questionna longuement,

parut content de ma science, et me désigna pour travailler aux travaux

de routes et de constructions. On nous ôta nos fers, et l'on indiqua à

chacun le cachot de son numéro; j'eus le numéro 1; on dit que j'étais le

mieux partagé. C'était sale, petit, sombre, mais logeable; il y avait

de l'air suffisamment pour respirer; du jour assez pour retrouver ses

effets; un lit passablement organisé pour y dormir; un escabeau assez

solide pour vous porter, et un baquet pour recevoir les eaux sales. «Mes

premiers jours de travail extérieur furent terribles; on nous occupait

exprès aux travaux les plus rudes; on nous forçait à porter ou à tirer

des poids énormes; les coups de fouet n'étaient pas ménagés, et si une

plainte, un gémissement nous échappait, il fallait subir le fouet en

règle, et ensuite, avec les épaules déchirées, il fallait reprendre le

travail interrompu par la punition. Dans la soirée, un autre supplice

commençait pour moi; on profitait de mon savoir pour me faire faire

le travail des bureaux; il fallait, en un temps toujours insuffisant,

écrire ou copier un nombre de pages presque impossible. Et, quand on

n'avait pas fini à l'heure voulue, la peine du fouet recommençait plus

ou moins cruelle, selon l'humeur plus ou moins excitée du smotritile.

«J'eus le bonheur d'échapper en toute occasion à toute punition

corporelle, force de zèle et d'activité; mais il n'en fut pas ainsi de

mes malheureux compagnons de travail. La nourriture était insuffisante

et si mauvaise, qu'il fallait la faim qui nous torturait pour manger les

aliments qu'on nous présentait.

Le Général Dourakine · 第 129 / 177 题