PUNITION DES MÉCHANTS

Mme Papofski passa un peignoir, appela ses femmes, qui ne répondirent

pas à son appel, ses enfants, qui avaient également disparu, et se

décida à aller voir elle-même quelle était la cause du tumulte qu'elle

entendait de tous côtés. Dans le premier salon il n'y avait personne;

dans le second salon elle vit une multitude de caisses et de malles;

elle entra dans la salle de billard et vit, avec une surprise mêlée de

crainte, plusieurs hommes, parmi lesquels elle reconnut le capitaine

ispravnik; ils causaient avec animation. En reconnaissant le capitaine

ispravnik, elle ne put retenir un cri d'effroi; venait-il l'arrêter

et l'emmener en prison? Chacun se retourna; un des hommes s'approcha

d'elle, la salua, et lui demanda si elle était Maria Pétrovna Papofski.

«Oui, répondit-elle d'une voix étouffée par l'émotion, je suis la nièce

du général comte Dourakine.

--Je suis le général Négrinski, Maria Pétrovna, et je viens, selon le

désir de votre oncle, prendre possession de la terre de Gromiline,

aujourd'hui 10 mai.»

Madame Papofski, effrayée: «La terre de Gromiline!... Mais... c'est moi

qui...»

Le général Négrinski: «C'est moi qui ai acheté la terre de Gromiline,

Maria Pétrovna. Cette nouvelle paraît vous surprendre; je l'ai achetée

il y a deux mois, et payée comptant, cinq millions; l'acte est entre les

mains du capitaine ispravnik, qui devait tenir l'affaire secrète jusqu'à

mon arrivée. Je viens aujourd'hui m'y installer, comme j'ai eu l'honneur

de vous le dire, et vous prier de retourner chez vous, comme me l'a

prescrit le comte Dourakine.»

Mme Papofski voulut parler; aucun son ne put sortir de ses lèvres

décolorées et tremblantes; elle devint pourpre; ses veines se gonflèrent

d'une manière effrayante; ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs

orbites.

Le prince Négrinski la regardait avec surprise; il voulut la rassurer,

lui dire un mot de politesse, mais il n'eut pas le temps d'achever la

phrase commencée: elle poussa un cri terrible et tomba en convulsions

sur le parquet.

Le prince Négrinski la fit relever et reporter dans sa chambre, où il la

fit remettre entre les mains de ses femmes, qu'on avait retrouvées dans

la cour avec les enfants. Il continua ses affaires avec le capitaine

ispravnik, qui s'inclinait bassement devant un général aide de camp de

l'empereur, et il acheva de s'installer paisiblement à Gromiline, à la

grande satisfaction des paysans, qui avaient eu pendant quelques jours

la crainte d'appartenir à Mme Papofski.

Il était impossible de faire partir Mme Papofski dans l'état où elle

se trouvait; le prince donna des ordres pour qu'elle et ses enfants ne

manquassent de rien; au bout de quelques jours, le mal avait fait des

progrès si rapides, que le médecin la déclara à toute extrémité; on fit

venir le pope [9] pour lui administrer les derniers sacrements; quelques

heures avant d'expirer, elle demanda à parler au prince Négrinski; elle

lui fit l'aveu de ses odieux projets par rapport à son oncle et à sa

soeur, confessa la corruption qu'elle avait cherché à exercer sur le

capitaine ispravnik, raconta la scène qui s'était passée entre elle et

lui, et l'accusa d'avoir causé sa mort en lui ôtant, par ces émotions

multipliées, la force de supporter la dernière découverte de la perfidie

de son oncle. Elle finit en demandant justice contre son bourreau.

[Note 9: Prêtre russe.]

Le général prince Négrinski, indigné, lui promit toute satisfaction; il

se rendit immédiatement chez le prince gouverneur, qui l'accompagna à

Gromiline: le gouverneur arriva assez à temps pour recevoir de la

bouche de la mourante la confirmation du récit du prince Négrinski.

Le capitaine ispravnik fut arrêté, mis en prison; on trouva dans ses

papiers l'obligation de deux cent mille roubles; il fut condamné à être

dégradé et à passer dix ans dans les mines de Sibérie.

Ainsi finit Mme Papofski; un acte de vengeance fut le dernier signal de

son existence.

Ses enfants furent ramenés chez eux, où les attendait leur père. Mme

Papofski ne fut regrettée de personne; sa mort fut l'heure de la

délivrance pour ses enfants comme pour ses malheureux domestiques et

paysans.

Le Général Dourakine · 第 127 / 177 题