Mme Papofski resta muette de surprise et de colère.
Le maître d'hôtel continua, en la regardant avec une joie malicieuse:
«M. le comte nous ayant donné la liberté à tous, nous tâchons de nous
pourvoir à Smolensk. Moi, je compte aller à Moscou, ainsi que les
cochers et les laquais, d'après les ordres de M. le général Négrinski,
qui veut nous avoir.»
Madame Papofski: «La liberté!... Mon oncle!... Sans me rien dire!...
Mais vous êtes fou!... C'est impossible? Vous ne savez donc pas que
c'est moi qui suis votre maîtresse, que j'ai tout pouvoir sur vous, que
je peux vous faire fouetter à mort.»
Nikita: «M. le comte nous a donné la liberté, Maria Pétrovna! Personne
n'a de droit sur nous que notre père l'empereur, le gouverneur et le
capitaine ispravnik [7].»
[Note 7: Espèce de juge de paix, de commissaire de police, qui a des
pouvoirs très étendus.]
La colère de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se
faire obéir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule
à ruminer son désappointement. Elle finit par se consoler à moitié en
songeant à l'abrock de cent roubles par tête qu'elle ferait payer à
ses six mille paysans de Gromiline et à tous les paysans de ses autres
propriétés nouvelles.
On lui prépara son déjeuner comme à l'ordinaire; quoique mécontente de
tout et de tout le monde, elle n'osa pas le témoigner, de peur que
les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne
trouvât plus personne pour la servir.
Les enfants portèrent le poids de sa colère; elle tira les cheveux, les
oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux
plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi
leur part des arguments frappants de leur maîtresse. Ainsi se passa
le premier jour de son entrée en possession de Gromiline et de ses
dépendances.
Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses prés, dans
ses champs, en admira la beauté et l'étendue; marqua, dans sa pensée,
les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages;
parla aux paysans avec une dureté qui les fit frémir et qui leur fit
regretter d'autant plus leur ancien maître; le bruit de la donation de
Gromiline à Mme Papofski s'était répandu et avait jeté la consternation
dans tous les esprits et le désespoir dans tous les coeurs. Elle leur
disait à tous que l'abrock serait décuplé; qu'elle ne serait pas si
bête que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir à ses dépens.
Quelques-uns osèrent lui faire quelques représentations ou quelques
sollicitations; ceux-là furent désignés pour être fouettés le lendemain.
Mais, quand ils arrivèrent dans la salle de punition, leur staroste
[8], qui les avait accompagnés, produisit un papier qu'il avait reçu du
capitaine ispravnik, et qui contenait la défense absolue, faite à Mme
Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du
général-comte Dourakine: ni fouet, ni bâton, ni cachot, ni privation de
boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine
d'annuler tout ce que le comte avait concédé a sa nièce.
[Note 8: Ancien, nommé par les paysans pour faire la police dans le
village, régler les différends et prendre leurs intérêts. On se soumet
toujours aur décisions du staroste ou ancien.]
Mme Papofski, qui était présente avec ses trois aînés pour assister aux
exécutions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour
arracher et mettre en pièces ce papier maudit; mais le staroste l'avait
prestement passé à son voisin, qui l'avait donné à un autre, et ainsi de
suite, jusqu'à ce que le papier eût disparu et fût devenu introuvable.
«Maria Pétrovna, dit le staroste avec un sourire fin et rusé, l'acte
signé de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne
m'a envoyé qu'une copie.»
Le staroste sortit après s'être incliné jusqu'à terre; les paysans en
firent autant, et tous allèrent au cabaret boire à la santé de leur bon
M. le comte, de leur excellent maître.
Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrayés de la colère
contenue de leur mère, auraient bien voulu s'échapper; mais le moindre
bruit pouvait attirer sur leurs têtes et sur leurs épaules l'orage qui
n'avait pu encore éclater. Ils s'étaient éloignés jusqu'au bout de la
salle, et s'étaient rapprochés de la porte pour pouvoir s'élancer dehors
au premier signal.
Une dispute s'éleva entre eux à qui serait le mieux placé, la main sur
la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils
redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifiés,
devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet)
destiné à faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux
maîtres, elle courut à eux et eut le temps de distribuer quelques coups
de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu
ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les
eussent portés assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mère.
Mme Papofski s'arrêta haletante de colère, laissa tomber le fouet,
réfléchit aux moyens de s'affranchir de la défense de son oncle. Après
un temps assez considérable passé dans d'inutiles colères et des
résolutions impossibles a effectuer, elle se décida à aller à Smolensk,
à voir le capitaine ispravnik, et à chercher à le corrompre en lui
offrant des sommes considérables pour déchirer les actes par lesquels le
comte Dourakine donnait la liberté à ses gens et défendait à sa nièce
d'infliger aucune punition corporelle à ses paysans, ce qui serait un
obstacle à l'augmentatIon de l'abrock, etc. Elle rentra au château,
assez calme en apparence, ne s'occupa plus de ses enfants, et ordonna au
cocher d'atteler quatre chevaux à la petite calèche de son oncle. Une
heure après, elle roulait sur la route de Smolensk au grand galop des
chevaux.