Après le départ de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie
folle.
«Ils sont bien réellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine
maîtresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai
le plus d'argent possible de ces misérables paysans, paresseux et
ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai
soixante mille roubles de revenu à moi; mais six cent mille! Voilà une
fortune qui m'aidera à augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins
d'argent possible à mon oncle, s'il m'en demande... peut-être pas du
tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait gardé les capitaux pour ses favoris
Dabrovine et Dérigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire
augmenter leur abrock [5] de dix roubles à cent roubles. Je vendrai tous
les dvarovoï [6] les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des
quantités; je les vendrai tous, excepté peut-être quelques enfants
que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garçons
apprennent à fouetter eux-mêmes leurs gens; ces enfants serviront à
cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent trompé! Entre amis et
parents, ils se ménagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! à
peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter!
Quand il s'y mettait, le fouetté sortait d'entre ses mains comme une
écrevisse... Mon oncle gâtait ses gens; il faut que je remette tout
cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obéi à mes
volontés en cachette de mon oncle_.. Commençons par lui... Vassili!
Vassili!... Où est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui
ne vient pas quand je l'appelle.»
[Note 5: Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur
abandonne la culture des terres.]
[Note 6: Les dvarovoï sont les paysans qui ont été attachés au
service particulier des maîtres. Leurs familles ont à jamais le
privilège de ne plus travailler la terre et d'être nourries et logées
par le maître.]
La pauvre fille courut à toutes jambes chercher Vassili, et revint
tremblante dire à sa maîtresse que Vassili était sorti et qu'on ne le
retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.
«Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une
sotte! tu as mal cherché! Cours vite, et si tu ne me le ramènes pas,
prends garde à ta peau.»
La malheureuse Mashka courut encore de tous côtés, et, n'osant revenir
seule, elle ramena Nikita, le maître d'hôtel.
«Et Vassili? cria Mme Papofski quand elle les vit entrer.»