Madame Dérigny: «Nos maîtres étaient messieurs vos frères; les élèves
étaient Jacques, Paul et moi.»
Natasha: «Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait être
amusant! Monsieur Jackson, allez, je vous prie, demander à maman que
j'aille avec eux.»
Romane sourit et alla faire la commission.
Madame Dabrovine: «Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop
serrés, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans
Mme Dérigny.»
Jackson, souriant: «Mlle Natasha en a bien envie, madame; nous sommes
bien graves pour elle.»
Madame Dabrovine: «Que faire, mon père? Faut-il la laisser aller?» Le
général: «Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite! Comme dit Jackson,
nous sommes ennuyeux à pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous
ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser là-bas.» Jackson
s'empressa d'aller porter la réponse.
«Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait
gagner ma cause: je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens.»
Natasha courut à la première berline; leste comme un oiseau, elle sauta
dedans, embrassa sa mère et son oncle.
«Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendra! au
premier relais.»
Le général: «Non, reste jusqu'à la couchée, chère enfant; je serai
content de te savoir là-bas, gaie et rieuse.»
Natasha remercia, sauta à bas de la berline, courut à l'autre; avant de
monter, elle tendit la main à M. Jackson.
«Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me
chercher: je la console toujours quand elle a du chagrin.»
Les portières se refermèrent, et les voitures se remirent en marche.
Natasha essaya de s'asseoir sans écraser personne; mais, de quelque côté
qu'elle se retournât, elle entendit un: Aïe! qui la faisait changer de
place.
«Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre.»
Et, avant qu'on eût pu l'arrêter, elle s'établit par terre, écrasant les
pieds et les genoux. Les cris redoublèrent de plus belle: Natasha riait,
cherchait vainement à se relever; les quatre garçons la tiraient tant
qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force;
et, comme Natasha riait encore plus fort, elle ne s'aidait pas du tout.
Enfin, Mme Dérigny lui venant en aide, elle se trouva à genoux; c'était
déjà un progrès. Alexandre et Jacques parvinrent à se placer sur le
devant de la voiture; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme
Dérigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans éprouver
les tortures de la faim; Dérigny leur passa une foule de bonnes choses,
qu'ils mangèrent comme des affamés; leur gaieté dura jusqu'à la fin de
la journée. On s'était arrêté deux fois pour manger. Dans le village où
on dînait et où on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait
témoigné de la compassion lors de son passage avec la chaîne des
condamnés, et qui lui avait donné furtivement un pain pour suppléer à
l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre
le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le
reconnaître aussi et aller le dénoncer.
Il épia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette
femme; elle le regarda à peine, et ne parut faire aucune attention à lui
pendant les allées et venues que nécessitaient les préparatifs du repas
et des chambres à coucher.
Mme Dabrovine, Natasha et Mme Dérigny s'occupèrent de la distribution
des chambres; elles soignèrent particulièrement celle du général. On
dîna assez tristement; chacun avait son sujet de préoccupation, et la
gravité des parents rendit les enfants sérieux.
La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs pénibles, les inquiétudes
de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes,
affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les
maisons mal tenues, tous ces inconvénients réunis tinrent éveillés les
voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent à peu près bien.