Le lendemain, un peu avant déjeuner, le général appela Mme Papofski dans
le salon; elle arriva, inquiète de la convocation, et trouva son oncle
assis dans son fauteuil; il lui fit un salut majestueux de la main.
«Asseyez-vous, Maria Pétrovna, et écoutez-moi. Vous êtes venue à
Gromiline pour vous faire donner une partie de ma fortune; vous avez
feint la pauvreté, tandis que je vous sais riche. Silence, je vous prie;
n'interrompez pas. Je ne tiens pas à ma fortune; je vous fais volontiers
l'abandon de Gromiline et des biens que vous convoitez et que je possède
en Russie. Au lieu de vous en laisser la gestion pendant mon absence, je
vous les donne et je ne garde que mes capitaux pour vivre dans l'aisance
avec votre soeur et ses enfants que vous détestez, que j'aime et qui ne
songent pas, en m'aimant, aux avantages que je peux leur faire... La
santé de votre soeur exige un prompt départ; je l'ai fixé au 1er mai,
dans huit jours. La veille, je vous remettrai les papiers et les comptes
dont vous aurez besoin pour que tout soit en règle. J'emmène tous
ceux que j'aime; je vous laisse tous mes gens. Je vous défends de les
maltraiter, et j'ai fait un acte qui arrêtera les explosions de vos
colères et de votre méchanceté. Ne vous contraignez pas; ne dissimulez
plus; je vous connais; je devine ce que vous pensez, ce que vous croyez
me cacher. Laissez-vous aller à votre joie, et surtout pas de phrases
menteuses.»
Mme Papofski avait voulu bien des fois interrompre son oncle, mais un
geste impétueux, un regard foudroyant, arrêtaient les paroles prêtes à
s'échapper de ses lèvres, tremblantes de colère et de joie. Ces deux
sentiments se combattaient et rendaient sa physionomie effrayante. Quand
le général cessa de parler, il la regarda quelque temps avec un mépris
mélangé de pitié. Voyant qu'elle se taisait, il se leva et voulut
sortir.
«Mon oncle», dit-elle d'une voix étranglée.
Le général s'arrêta et se retourna.
«Mon oncle, je ne sais... comment vous remercier...»
Le général ouvrit la porte, sortit et la referma avec violence. Il
passa dans la salle à manger, où l'attendaient, d'après ses ordres, Mme
Dabrovine, ses enfants, Romane et les enfants Papofski.
«Déjeunons, dit-il avec calme en se mettant à table. Ici, Natasha, à ma
gauche.»