Avant que l'étranger eût eu le temps de renouveler sa prière, les deux
frères étaient disparus en courant. Le malheureux se laissa tomber; il
fit un geste de désespoir.
«Perdu! perdu! dit-il. On va venir, et je n'ai plus de forces pour me
relever. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! Après m'avoir sauvé de
tant de dangers, ne me laissez pas retomber dans les mains de mes cruels
bourreaux. Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, protégez-moi!»
Il serra, contre son coeur une petite croix de bois, la porta à ses
lèvres, pria et attendit.
Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, qu'il entendit marcher,
parler, et qu'il vit les deux enfants, accompagnés d'un homme qui
avançait à grands pas; les enfants couraient.
Dérigny, car c'était lui, approcha, et, avant de parler, il versa un
verre de vin, qu'il fit avaler à l'infortuné, mourant de besoin; ensuite
il lui fit boire une tasse de bouillon encore chaud, dans lequel il
avait fait tremper une tranche de pain. L'inconnu mangeait avec avidité;
ses regards exprimaient la reconnaissance et la joie.
«Assez, mon pauvre homme, dit Dérigny en lui refusant le reste du pain
que les enfants avaient apporté. Trop manger vous ferait mal après un si
long jeûne. Dans une heure vous mangerez encore. Essayez de vous lever
et de venir au château.
--Le château de qui? Chez qui êtes-vous? dit l'étranger d'une voix
faible.»