Ses réflexions furent interrompues par le retour bruyant des enfants;
ils arrivaient, traînant après eux Dérigny, qui partageait leur gaieté
et qui faisait mine de vouloir s'échapper. Il reprit son sérieux en se
présentant devant le général.
«Les enfants disent que vous me demandez, mon général.
--Oui, mon ami; apportez-moi ma boîte de cigares, ma pipe et nos livres
de comptes et d'affaires; à l'avenir nous travaillerons ici le soir,
puisque ma nièce veut bien le permettre et qu'elle trouve que je ne la
dérange pas en m'établissant chez elle.
--Merci, mon oncle; que vous êtes bon! s'écria Natasha en se jetant à
son cou. Voyez, voyez, comme le visage de maman est changé! elle a l'air
presque heureux!»
Mme Dabrovine sourit, embrassa sa fille et baisa la main de son oncle,
qui se frotta les mains avec une vivacité qu'elle ne lui avait pas
encore vue.
Dérigny paraissait aussi content que le général; il s'empressa de faire
sa commission, et compléta l'établissement en lui apportant la petite
table chargée de papiers et de livres sur laquelle il avait l'habitude
de travailler et d'écrire.
Le général: «Bravo! mon ami. Vous avez de l'esprit comme un Français!
Je n'avais, pas voulu vous parler de la table, pour ne pas trop vous
charger. Je suis enchanté de l'avoir. Je commence à m'arranger chez toi
comme chez moi, ma fille. Dérigny ne te gênera-t-il pas? J'ai souvent
besoin de lui pour mon travail.»
Madame Dabrovine: «Ceux que vous aimez et qui vous aiment, mon oncle, ne
peuvent jamais me gêner; c'est au contraire un plaisir pour moi de voir
M. Dérigny vous soigner, vous aider dans vos travaux. En le voyant
faire, j'apprendrai aussi à vous être utile.»
Natasha: «Et moi donc? N'est-ce pas, monsieur Dérigny, que vous me direz
ce que mon oncle aime, et qu'il n'aime pas, et ce que je puis faire pour
lui être agréable?»
Dérigny: «Mademoiselle, Monsieur votre oncle aime ce qui est bon et
franc; il n'aime pas ce qui est méchant et hypocrite; et, puisque vous
m'autorisez à vous donner un conseil, Mademoiselle, soyez toujours ce
que vous êtes aujourd'hui et ce que votre physionomie exprime si bien.»
Le général: «Bien dit, mon ami; j'ajoute: Sois le contraire de ta tante,
et tu seras la doublure de ta mère. A présent, Dérigny, allumez-moi ma
pipe, rendez-moi compte des travaux et des dépenses de la semaine, et
puis j'irai me coucher, car il commence à se faire tard.»
Quand le général eut terminé son travail, Dérigny lui présenta un papier
en le priant de le lire.