La voiture approchait du perron; des domestiques accouraient de tous
côtés; Mme Papofski, que ses enfants avaient avertie de l'approche d'une
visite, s'était postée sur le perron pour voir descendre les invités du
général.
«Enfin! se disait-elle, voici quelqu'un! Je ne serai plus toujours seule
avec ce méchant vieux qui m'ennuie à mourir.»
Elle ne put retenir un cri de surprise en voyant le général sortir de
cette vieille berline; sa corpulence remplissait la portière et masquait
les personnes que contenait la voiture.
«Comment mon oncle, vous là-dedans?
--Oui, Maria Pétrovna, c'est moi, dit le général en s'arrêtant sur le
marchepied et en continuant à masquer son autre nièce aux regards avides
de Mme Papofski. Je vous amène du monde: devinez qui.
Madame Papofski: Comment puis-je deviner, mon oncle? Je ne connais aucun
de vos voisins; vous n'avez jamais invité personne.
Le général: Ce ne sont pas des voisins, ce sont des amis que je vous
amène, d'anciens amis; car vous n'êtes pas jeune, Maria Pétrovna.»
Mme Papofski rougit beaucoup et voulut répondre, mais elle se mordit les
lèvres, se tut et attendit.
«Voilà! dit le général après l'avoir contemplée un instant avec un
sourire de triomphe. Voilà vos amis!»
Il descendit, se tourna vers la portière, fit descendre sa petite-nièce
(Mme Papofski ne put retenir un sourd gémissement: une pâleur livide
remplaça l'animation de son teint: elle chancela et s'appuya sur
l'épaule de son oncle.)
Le général: Vous voilà satisfaite! J'avais raison de dire d'anciens
amis! J'aime cette émotion à le vue de votre soeur. C'est bien. Je m'y
attendais.»
Le général avait l'air rayonnant; son triomphe était complet. Mme
Papofski luttait contre un évanouissement; elle voulut parler, mais a
bouche entr'ouverte ne laissait échapper aucun son; elle eut pourtant la
pensée confuse que son trouble pouvait être interprété favorablement;
cet espoir la ranima, ses forces revinrent; elle s'approcha de sa soeur
tremblante:
«Pardon, ma soeur, j'ai été si saisie!
Le général: avec malice. Et si heureuse!
Madame Papofski, avec hésitation: Oui, mon oncle: vous l'avez dit: si
heureuse de voir cette pauvre Natalie.
Le général, de même: Et chez moi encore. Cette circonstance a dû
augmenter votre bonheur.
Madame Papofski, d'une voix faible: Certainement, mon oncle. Je suis...,
j'ai..., je sens... la joie....
Le général, riant: Eh! embrasses-vous! Embrassez votre nièce, vos
neveux, Maria Pétrovna; et remettez-vous.» Mme Papofski embrassa en
frémissant soeur, nièce et neveux.«Viens, mon enfant, que je te mène à
ton appartement, dit le général en prenant le bras de Mme Dabrovine.
Suivez-nous, Maria Pétrovna.»
Le langage affectueux du général à Natalie occasionna à Mme Papofski un
nouveau frémissement; elle repoussa Natasha et ses frères, qui restèrent
un peu en arrière, et suivit machinalement.
Le général pressait le pas; en arrivant près de la porte du bel
appartement, il quitta le bras de Natalie, la porte s'ouvrit; Dérigny,
sa femme et ses enfants attendaient le général avec sa nièce à l'entrée
de la porte.
Le général: Te voici chez toi, ma chère enfant, et je suis sûr que tu y
seras bien, grâce à mon bon Dérigny que voici, à son excellente femme
que voilà, et même à leurs enfants, mes deux petits amis, Jacques et
Paul, qui ont travaillé comme des hommes. Je te les présente tous et je
les recommande à ton amitié.
Madame Dabrovine: D'après cette recommandation, mon oncle, vous devez
être assuré que je les aimerai bien sincèrement, car ils vous ont sans
doute donné des preuves d'attachement, pour que vous en parliez ainsi.»
Et Mme Dabrovine fit un salut gracieux à Dérigny et à sa femme,
s'approcha de Jacques et de Paul qu'elle baisa au front en leur
disant:«J'espère, enfants que vous serez bons amis avec les miens, qui
sont à peu près de votre âge; vous leur apprendrez le français, ils
vous apprendront le russe; ce seront des services que vous vous rendrez
réciproquement.
--Entrez, entrez tous, s'écria le général, et voyez ce qu'a fait
Dérigny, en quinze jours, de cet appartement sale et démeublé.»
Mme Papofski se précipita dans la première pièce, qui était un joli
salon ou salle d'étude. Rien n'avait été oublié; des meubles simples,
mais commodes, une grande table de travail, un piano, une jolie tenture
de perse à fleurs, des rideaux pareils, donnaient à ce salon un aspect
élégant et confortable.
Mme Papofski restait immobile, regardant de tous côtés, pâlissant de
plus en plus. Mme Dabrovine examinait, d'un oeil triste et doux, les
détails d'ameublement qui devaient rendre cette pièce si agréable à
habiter; quand elle eut tout vu, elle s'approcha de son oncle, les yeux
pleins de larmes, et, lui baisant la main:
«Mon oncle, que vous êtes bons! Oui, bien bon! Quels soins aimables!»
Natasha avait couru à tous les meubles, avait tout touché, tout examiné;
en terminant son inspection, elle vint se jeter au cou de son oncle et
l'embrassa à plusieurs reprises en s'écriant:
«Que c'est joli, mon oncle, que c'est joli! Je n'ai jamais rien vu de si
joli, de si commode. Nous resterons ici toute la journée, maman et moi;
et vous, mon oncle, vous viendrez nous y voir très souvent et très
longtemps; vous fumerez là, dans ce bon fauteuil, près de cette fenêtre,
d'où l'on a une si jolie vue, car je me souviens que vous aimez à fumer.
Alexandre, Michel et moi, nous travaillerons autour de cette belle
table; nous jouerons du piano, et pauvre maman sera là tout près de
vous.
Madame Papofski: avec un sourire forcé. Et moi, Natasha, où est ma
place?
Natasha, embarrassée et rougissant: Pardon, ma tante; je ne pensais
pas... qu'il vous fût agréable... de..., de....
--...de sentir l'odeur du tabac, cria le général en embrassant à son
tour sa bonne et aimable petite-nièce, et en riant aux éclats.
--Merci, mon oncle, lui dit Natasha à l'oreille en lui rendant son
baiser, je l'avais oubliée.
Le général: Allons dans les chambres à coucher à présent. Voici la
tienne, mon enfant.» Nouvelle surprise, nouvelles exclamations, et
fureur redoublée de Mme Papofski, qui comparait son appartement avec
celui de la soeur qu'elle détestait. Natasha et ses frères couraient de
chambre en chambre, admiraient, remerciaient. Quand ils surent que tout
était l'ouvrage des Dérigny, Natasha se jeta au cou de Mme Dérigny
et serra les mains de Dérigny, pendant que les deux plus jeunes
embrassaient avec une joie folle Jacques et Paul.
Le général ne se possédait pas de joie; il riait aux éclats, il se
frottait les mains, selon son habitude dans ses moments de grande
satisfaction, il marchait à grands pas, il regardait avec tendresse
Mme Dabrovine, qui souriait des explosions de joie de ses enfants,
et Natasha, dont les yeux rayonnants exprimaient le bonheur et la
reconnaissance; sans cesse en passant et repassant devant son oncle elle
déposait un baiser sur sa main ou sur son front.
«Mon oncle, mon oncle, s'écria-t-elle, que je suis heureuse! Que vous
êtes bon!
Le général: Et moi donc, mes enfants! Je suis heureux de votre joie!
Depuis de longues, longues années, je n'avais vu autour de moi une
pareille satisfaction. Une seule fois, en France, j'ai fait des heureux:
mes bons Dérigny et leurs frère et soeur, Moutier et Elfy.
Natasha: Oh! mon oncle, racontez-nous ça, je vous en prie. Je voudrais
savoir comment vous avez fait et ce que vous avez fait.
--Plus tard, ma fille, répondit le général en souriant; ce serait trop
long. A présent, reposez-vous, arrangez-vous dans votre appartement.
Dérigny va vous envoyer votre femme de chambre! dans une heure nous
dînerons. Maria Pétrovna, restez-vous avec votre soeur?
Madame Papofski: Oui.... Non,... c'est-à-dire... je voudrais présenter
mes enfants à Natalie.
Le général: Vous avez raison; allez, allez. Moi je vais avec Dérigny à
mes affaires.»
Mme Papofski sortit, courut chez elle, regarda avec colère le maigre
ameublement de sa chambre, et, se laissant aller à sa rage jalouse, elle
tomba sur son lit en sanglotant.
«L'héritage! pensait-elle. Six cent mille roubles de revenu! Une terre
superbe! Il ne me les laissera pas! Il va tout donner à cette odieuse
Natalie, qui fait la désolée et la pauvre pour l'apitoyer. Et sa sotte
fille! qui saute comme si elle avait dix ans! qui se jette sur lui, qui
l'embrasse! Et lui, gros imbécile, qui croit qu'on l'adore, qui trouve
ces gambades charmantes.... Il tutoie ma soeur, et moi il m'appelle
Maria Pétrovna! Il les embrasse tous, et nous il nous repousse! Il fait
arranger un appartement comme pour des princes! eux qui sont dans la
misère, qui mangent du pain noir et du lait caillé, qui couchent sur
des planches, qui ont à peine des habits de rechange! Et moi, qui suis
riche, qui suis habituée à l'élégance, il me traite comme ces vilains
Dérigny que je déteste. J'ai bien su par mes femme que c'étaient les
meubles et les lits des Dérigny qu'on m'avait donnés.
Ces réflexions et mille autres l'occupèrent si longtemps, qu'on vint lui
annoncer le dîner avant qu'elle eût séché ses larmes; elle s'élança de
son lit, passa en toute hâte de l'eau fraîche sur ses yeux bouffis,
lissa ses cheveux, arrangea ses vêtements et alla au salon, où elle
trouva le général avec Mme Dabrovine et ses enfants, qui jouaient avec
leurs cousins et cousines.
«Nous vous attendons, Maria Pétrovna, dit le général en s'avançant vers
elle et lui offrant son bras. Natalie, je donne le bras à ta soeur,
quoique tu sois nouvellement arrivée, parce qu'elle est la plus vieille;
elle a bien dix ou douze ans de plus que toi.
Madame Dabrovine, embarrassée: Oh non! mon oncle, pas à beaucoup près.
Madame Papofski, piquée: Ma soeur, laissez dire mon oncle. Ça l'amuse de
me vieillir et de vous rajeunir.
Le général, enchanté: Mettez que je me sois trompé de deux ou trois ans,
ma nièce; Natalie a trente-deux ans, vous en avez bien quarante-deux.
Madame Papofski: Cinquante, mon oncle, soixante, si vous voulez.
Le général, avec malice: Hé! hé! nous y arriverons, ma nièce; nous y
arriverons. Voyons, vous êtes née en mil huit cent seize....
Madame Papofski: Ah! mon oncle, à quoi sert de compter, puisque je veux
bien vous accorder que j'ai soixante ans?
Le général: Du tout, du tout, les comptes font les bons amis, et...
Madame Dabrovine: Mon cher oncle, nous voici dans la salle à manger; je
dois avouer que j'ai si faim....
Le général: Et moi j'ai faim et soif de la vérité; alors je dis de mil
huit cent....
Madame Dabrovine: La vérité, la voici, mon oncle; c'est que vous êtes
un peu taquin comme vous l'étiez jadis, et que vous vous amusez à
tourmenter la pauvre Maria, qui ne vous a rien fait pourtant. Regardez
Natasha, comme elle vous regarde avec surprise.»
Le général se retourna vivement, quitta le bras de Mme Papofski et fit
asseoir tout le monde. «Est-ce vrai que tu t'étonnes de ma méchanceté,
Natasha? Tu me trouves donc bien mauvais?