Le général: «Bon! C'est pour mon autre nièce, Natalia, qui était bonne
et aimante quand je l'ai quittée il y a dix ans, et qui est encore,
d'après le mal que m'en a dit Maria Pétrovna, le très rare mais vrai
type russe; ses enfants doivent être excellents; je leur ai écrit à tous
d'arriver. Et nous allons avoir une entrevue charmante entre les deux
soeurs; la Papofski sera furieuse! Elle ne sait rien. Arrangez-vous pour
qu'elle ne devine rien, Faites travailler dans le village, et profitez
des heures où elle sera sortie pour faire apporter les lits et
les meubles dans le bel appartement. J'irai voir tout ça, mais en
cachette... La bonne idée que j'ai eue là; ah! ah! ah! la bonne farce
pour la Papofski!»
Dérigny et sa femme se mirent à l'oeuvre dès le lendemain; Dérigny alla
à Smolensk acheter ce qui lui était nécessaire; les menuisiers, les
serruriers, les ouvriers de toute espèce furent mis à sa disposition;
on fabriqua des lits, des commodes, des tables, des fauteuils, des
toilettes; Dérigny et sa femme remplacèrent les tapissiers qui
manquaient. Le général allait et venait, distribuait des gratifications
et de l'eau-de-vie, encourageait et approuvait tout. Les paysans
travaillaient de leur mieux et bénissaient le Français qui leur valait
la bonne humeur et les dons généreux de leur maître. Vassili était;
reconnaissant de l'humanité de Dérigny, qui lui avait épargné les cent
coups de bâton auxquels l'avait condamné le général dans un premier
moment de colère, et dont il n'avait plus parlé; il secondait Dérigny
avec l'intelligence qui caractérise le peuple russe. Avant les quinze
jours, tout était terminé, les meubles mis en place, les fenêtres et les
lits garnis de rideaux; quand le général alla visiter l'appartement
destiné à Mme Dabrovine, il témoigna une joie d'enfant, admirant tout:
l'élégance des draperies, le joli et le brillant des meubles, la beauté
des sièges. Il s'assit dans chaque fauteuil, examina tous les objets de
toilette, se frotta les mains, donna une poignée d'assignats à Vassili
et aux ouvriers, et, se tournant vers Dérigny et sa femme: «Quant à
vous, mes amis, ce n'est pas avec de l'or que je reconnais votre zèle,
votre activité, votre talent; ce serait vous faire injure. Non, c'est
avec mon coeur que je vous récompense, avec mon amitié, mon estime et ma
reconnaissance! C'est que vous avez fait là un vrai tour de force, un
coup de maître! Merci, mille fois merci, mes bons amis! (Le général leur
serra les mains.) Ah! Maria Pétrovna! vous allez être punie de votre
méchanceté! Grâce à mes bons Dérigny, vous allez avoir une colère
furieuse! et d'autant plus terrible que vous n'oserez pas me la
montrer!... Quand donc ma petite Dabrovine arrivera-t-elle avec sa
Natasha et ses deux garçons? Je donnerais dix mille, vingt mille roubles
pour qu'elle arrivât aujourd'hui même.»
Le général quitta l'appartement presque en courant, pour aller voir s'il
ne voyait rien venir. Dérigny et sa femme étaient heureux de la joie
du bon et malicieux général; et peut-être partageaient-ils un peu la
satisfaction qu'ils laissaient éclater de la colère présumée de Mme
Papofski.
Jacques et Paul, présents à cette scène, riaient et sautaient. Ils
avaient habilement évité les prévenances hypocrites des petits Papofski,
et avaient réussi à ne pas jouer une seule fois avec eux. Quand ils les
rencontraient, soit dans la maison, soit dehors, ils feignaient d'être
pressés de rejoindre leurs parents, qui les attendaient, disaient-ils;
et, quand les petits Papofski insistaient, ils s'échappaient en courant,
avec une telle vitesse, que leurs poursuivants ne pouvaient jamais les
atteindre. Lorsque Jacques et Paul voulaient prendre leurs leçons et
s'occuper tranquillement, ils s'enfermaient à double tour dans
leur chambre avec Mme Dérigny, et tous riaient sous cape quand ils
entendaient appeler, frapper à la porte. Mme Papofski profitait de
toutes les occasions pour témoigner «son amitié», son admiration aux
excellents Français de son bon oncle; malgré la politesse respectueuse
des Dérigny, elle se sentait démasquée et repoussée. La conduite de son
oncle l'inquiétait: il l'évitait souvent, ne la recherchait jamais, lui
lançait des mots piquants, moitié plaisants, moitié sérieux, qu'elle
ne savait comment prendre. Deux ou trois fois elle avait essayé de
l'attendrissement, des pleurs: le général l'avait chaque fois quittée
brusquement et n'avait pas reparu de la journée; alors elle changea de
manière et prit en plaisantant les attaques les plus directes et les
plus blessantes. Quelquefois le général était pris d'accès de gaieté
folle; il plaignait sa nièce de la vie ennuyeuse qu'il lui faisait
mener; il lui promettait du monde, des distractions; et alors sa gaieté
redoublait; il riait, il se frottait les mains, il se promenait en long
et en large, et dans sa joie il courait presque.