Le général: «C'est singulier! Je vais écrire à Natalia Pétrovna de venir
ici avec ses trois enfants; je veux les voir.»
Madame Papofski: «N'écrivez pas, mon oncle: ça vous donnera de la peine
pour rien; elle ne viendra pas.»
Le général: «Pourquoi ne viendrait-elle pas? Etant jeune, elle m'aimait
beaucoup.»
Madame Papofski: «Ah! mon oncle, vous croyez cela? Vous êtes trop bon,
vraiment. Elle sait que vous ne voyez pas beaucoup de monde; elle aura
peur de s'ennuyer, et puis elle veut marier sa fille; elle n'a pas le
sou; alors, elle veut attraper quelque richard, vieux et laid.»
Le général: «Tout juste! Je suis là, moi! Riche, vieux et laid. Elle me
fera la cour, et je doterai sa fille.»
Mme Papofski pâlit et frissonna; elle trembla pout l'héritage, et ne put
dissimuler son trouble; le général la regardait en dessous; il était
rayonnant de la peur visible de cette nièce qu'il n'aimait pas, et de
l'heureuse idée de faire venir l'autre soeur, dont il avait conservé
le souvenir doux et agréable, et qui, par discrétion sans doute, ne
demandait pas à venir à Gromiline. Mme Papofski continua à dissuader son
oncle de faire venir Mme Dabrovine. Le général eut l'air de se rendre
à ses raisonnements, et le dîner s'acheva assez gaiement. Mme Papofski
était satisfaite d'avoir évincé sa soeur, dont elle redoutait la grâce,
la bonté et le charme; le général était enchanté du tour qu'il préparait
à Mme Papofski et du bien qu'il pouvait faire à Mme Dabrovine. Mme
Papofski fut polie et charmante pour Dérigny, auquel elle prodiguait les
louanges les plus exagérées.
«Comme vous découpez bien, monsieur Dérigny! Vous êtes un maître d'hôtel
parfait!... Comme M. Dérigny sert bien.! c'est un trésor que vous avez
là, mon oncle! il voit tout, il sert tout le monde! Comme je serais
heureuse de l'avoir chez moi!
Le général: «Il est probable que vous n'aurez jamais ce bonheur, ma
nièce.»