Après une journée fatigante, ennuyeuse, animée seulement par quelques
demi-colères du général, on arriva, à dix heures du soir, au château de
Gromiline. Plusieurs hommes barbus se précipitèrent vers la portière et
aidèrent le général, engourdi, à descendre de voiture; ils baisèrent ses
mains en l'appelant Batiouchka (père); les femmes et les enfants vinrent
à leur tour, en ajoutant des exclamations et des protestations.
Le général saluait, remerciait, souriait. Mme Dérigny et les enfants
suivaient de près. Dérigny avait voulu retirer de la voiture les effets
du général, mais une foule de mains s'étaient précipitées pour faire la
besogne. Dérigny les laissa faire et rejoignit le groupe, autour duquel
se bousculaient les femmes et les enfants de la maison, répétant à voix
basse Frantsousse (Français) et examinant avec curiosité la famille
Dérigny.
Le général leur dit quelques mots, après lesquels deux femmes coururent
dans un corridor sur lequel donnaient les chambres à coucher; deux
autres se précipitèrent dans un passage qui menait à l'office et aux
cuisines.
«Mon ami, dit le général à Dérigny, accompagnez votre femme et vos
enfants dans les chambres que je vous ai fait préparer par Stépane; on
vous apportera votre souper; quand vous serez bien installés, on vous
mènera dans mon appartement, et nous prendrons nos arrangements pour
demain et les jours suivants.
--A vos ordres, mon général», répondit Dérigny. Et il suivit un
domestique auquel le général avait donné ses instructions en russe.
Les enfants, à moitié endormis à l'arrivée, s'étaient éveillés tout à
fait par le bruit, la nouveauté des visages, des costumes.
«C'est drôle, dit Paul à Jacques, que tous les hommes ici soient des
sapeurs!»
Jacques: «Ce ne sont pas des sapeurs: ce sont les paysans du général
Paul: «Mais pourquoi sont-ils tous en robe de chambre?»
Jacques: «C'est leur manière de s'habiller; tu en as vu tout le long
de la route; ils étaient tous en robe de chambre de drap bleu avec des
ceintures rouges. C'est très joli, bien plus joli que les blouses de
chez nous.»
Ils arrivèrent aux chambres qu'ils devaient occuper et que Vassili,
l'intendant, avait fait arranger du mieux possible. Il y en avait trois,
avec des canapés en guise de lits, des coffres pour serrer les effets,
une table par chambre, des chaises et des bancs.
«Elles sont jolies nos chambres, dit Jacques; seulement je ne vois pas
de lits. Où coucherons-nous?»
Dérigny: «Que veux-tu, mon enfant! s'il n'y a pas de lits, nous nous
arrangerons des canapés; il faut savoir s'arranger de ce qu'on trouve.»
Dérigny et sa femme se mirent immédiatement à l'ouvrage, et quelques
minutes après ils avaient donné aux canapés une apparence de lits. Paul
s'était endormi sur une chaise; Jacques bâillait, tout en aidant
son père et sa mère à défaire les malles et à en tirer ce qui était
nécessaire pour la nuit.
Ils se couchèrent dés que cette besogne fut terminée, et ils dormirent
jusqu'au lendemain. Dérigny, avant de se coucher, chercha à arriver
jusqu'au général, qu'il eut de la peine à trouver dans la foule de
chambres et de corridors qu'il traversait.
Il finit pourtant par arriver à l'appartement du général, qui se
promenait dans sa grande chambre à coucher, d'assez mauvaise humeur.
Quand Dérigny entra, il s'arrêta, et, croisant les bras:
«Je suis contrarié, furieux, d'être venu ici; tous ces gens n'entendent
rien à mon service; ils se précipitent comme des fous et des imbéciles
pour exécuter mes ordres qu'ils n'ont pas compris. Je ne trouve rien de
ce qu'il me faut. Votre auberge de l'Ange-gardien était cent fois mieux
montée que mon Gromiline. J'ai pourtant six cent mille roubles de
revenu! A quoi me servent-ils?»
Dérigny: «Mais, mon général, quand on arrive après une longue absence,
c'est toujours ainsi. Nous arrangerons tout cela, mon général; dans
quelques jours vous serez installé comme un prince.»
Le Général: «Alors ce sera vous et votre femme qui m'installerez, car
mes gens d'ici ne comprennent pas ce que je leur demande.»
Dérigny: «C'est la joie de vous revoir qui les trouble, mon général. Il
n'y a peut-être pas longtemps qu'ils savent votre arrivée?»
Le Général: «Je crois bien! je n'avais pas écrit; c'est Stépane qui m'a
annonce.»
Dérigny: «Mais... alors, mon général, les pauvres gens ne sont pas
coupables: ils n'ont pas eu le temps de préparer quoi que ce soit.»
Le Général: «Pas seulement mon souper, que j'attends encore. En vérité,
cela est trop fort!»
Dérigny: «C'est pour qu'il soit meilleur, mon général, c'est pour que
les viandes soient bien cuites, qu'on vous les fait attendre.»
Le Général, souriant: «Vous avez réponse à tout, vous... Et je vous en
remercie, mon ami, ajouta-t-il après une pause, parce que vous avez fait
passer ma colère. Et comment êtes-vous installés, vous et les vôtres?»