ÉGLISE DE SAINT-TROPHIME A ARLES. (Plan.)]

Ce fait a été parfaitement dégagé par le savant épigraphiste Léon

Rénier, dans ses cours du Collège de France. «Il est remarquable que les

changements, les enrichissements, les modifications de l’architecture

importée par Rome dans tous les pays soumis à sa domination se

produisent dans les provinces bien avant de se produire en Italie. Rome

ne donnait plus, mais recevait des provinces un goût plus affiné, et il

s’est opéré alors comme une transfusion d’un sang nouveau plus vif et

plus riche[81].»

Les architectes romans de la province ont suivi les traditions non

interrompues de l’antiquité et, tout en sacrifiant à l’art nouveau qui

se manifeste par l’adoption d’un parti architectonique pour la

construction des édifices élevés au XIᵉ et au XIIᵉ siècle dans les

provinces méridionales, ils conservent les caractères de l’art ancien

par le goût raffiné de l’ornementation et de la statuaire dans

l’expression desquelles on retrouve aisément les influences syriennes et

byzantines.

L’église de Saint-Trophime, à Arles, présente un des exemples, nombreux

en Provence, des édifices bâtis au commencement du XIIᵉ siècle selon les

nouveaux principes de la construction romane. Elle se compose d’une nef

et de deux bas côtés étroits (fig. 144), divisés en cinq travées et

séparés par un transsept du sanctuaire formé d’une grande abside et de

deux absidioles voûtées en quart de sphère.

Le plan de Saint-Trophime rappelle la basilique antique par les

dispositions de la nef, du transsept et de l’hémicycle accompagné de

deux absidioles; mais l’édifice est roman par son système de voûtes.

Le berceau de la nef est en forme d’arc brisé et les arcs-doubleaux des

bas côtés sont en plein cintre. L’arc brisé de la nef n’est pas la

caractéristique d’un style d’architecture; ce n’est qu’un moyen, employé

souvent par les architectes romans dans le Centre et le Midi de la

France, parce que le berceau en forme d’arc brisé exerce, sur les murs

latéraux, une action beaucoup moins énergique que le berceau en plein

cintre. On voit, du reste, à Saint-Trophime, comme en d’autres églises,

l’arc brisé et l’arc plein cintre employés simultanément dans le même

édifice selon les exigences de la construction pour assurer sa parfaite

solidité.

[Illustration: FIG. 145.--PORTAIL DE SAINT-TROPHIME, A ARLES.]

Le portail de Saint-Trophime d’Arles est un des plus beaux de la

Provence, aussi remarquable par la perfection de sa construction que par

la richesse de sa décoration.

Selon Viollet-le-Duc, l’ornementation de ce portail est toute

romano-grecque syriaque, et la statuaire est gallo-romaine avec une

influence byzantine prononcée.

* * * * *

Le cloître roman de Saint-Trophime est certainement un des plus curieux

du Midi de la France, qui en possède cependant plusieurs de cette

époque, notamment à Montmajour et à Saint-Rémi. «Deux des galeries de ce

cloître datent du commencement du XIIᵉ siècle; chacune d’elles se

compose de trois travées principales, divisées en quatre arcades portées

sur des colonnettes jumelles. Les piles d’angles sont très puissantes

ainsi que celles qui séparent les travées. Les galeries étant voûtées en

berceau continu, les piles d’angles reçoivent deux arcs-doubleaux et un

arc diagonal qui masque la pénétration des deux berceaux. Chaque pile de

travée reçoit un arc-doubleau[82].» Le berceau est un arc rampant qui

recevait primitivement la couverture du cloître, en dalles posées sur

l’extrados du berceau, selon le mode provençal.

Ce cloître est d’une grande richesse comme sculpture; les colonnettes,

les chapiteaux, les revêtements des piles sont en marbre gris, et on

sent, aussi bien dans la sculpture que dans les profils, l’influence des

arts de l’antiquité romaine.

L’église abbatiale de Saint-Gilles, en Languedoc,

[Illustration: FIG. 146.--ÉGLISE DE SAINT-TROPHIME, A ARLES. (Vue

perspective de l’aitre du cloître.)]

de même que celle de Saint-Trophime, reproduit dans les détails de sa

décoration des fragments romains qui

[Illustration: FIG. 147.--PORTAIL DE SAINT-GILLES, EN LANGUEDOC. (Vue

perspective des trois portes.)]

couvrent encore le sol de la Provence. L’édifice est très

[Illustration: FIG. 148.--PORTAIL DE SAINTE-MARTHE, A TARASCON

(BOUCHES-DU-RHONE).]

intéressant et son magnifique portail est un des plus somptueux exemples

de l’ornementation romano-byzantine; suivant Mérimée, elle se présente

comme

[Illustration: FIG. 149.--PORTAIL DU MOUSTIER A MOISSAC

(TARN-ET-GARONNE).]

un immense bas-relief de marbre et de pierre où le fond disparaît sous

la multiplicité des détails. D’après Viollet-le-Duc, l’école de Toulouse

avait su concilier

[Illustration: FIG. 150.--CLOÎTRE DE L’ABBAYE DE MONTMAJOUR (FRANCE).

(Vue perspective des galeries.)]

les traditions de l’architecture gallo-romaine--et auvergnate--avec les

données byzantines recueillies en Orient. Une autre école voisine, celle

de la Provence, s’était initiée plus intimement encore aux derniers

vestiges de l’art gréco-romain réfugié en Syrie. En examinant les portes

de Saint-Gilles, qui datent du

[Illustration: FIG. 151.--ABBAYE DE MONTMAJOUR (FRANCE).

(Vue perspective de l’aitre du cloître.)]

XIIᵉ siècle, on croirait voir les restes de ces monuments semés en si

grand nombre sur la route d’Antioche à Alep.

C’est dans cette église que se trouve la _Vis de Saint-Gilles_,

chef-d’œuvre de stéréotomie qui a donné son nom aux voûtes rampantes en

spirale; elle était autrefois le but des pèlerinages des compagnons

tailleurs de pierre.

L'Architecture romane · 第 87 / 128 题