ÉGLISES RONDES ET POLYGONES.--ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE A JÉRUSALEM.

Sans vouloir faire l’historique des temples ronds, il est juste de

rappeler tout d’abord l’un des plus anciens des édifices de ce genre: le

Panthéon d’Agrippa, à Rome, que nous avons étudié avec l’attention que

mérite l’un des chefs-d’œuvre du génie romain[65].

«Le vaste répertoire de l’architecture romane offre un certain nombre

d’églises et de chapelles singulières par leur forme, qui est ronde ou

approchant du rond. Elles dérivent d’édifices dont l’idée première

remontait à l’antiquité chrétienne, quoique plusieurs d’entre elles

aient été prises plus d’une fois pour des monuments païens... Le

Saint-Sépulcre, dont la conquête fut le but de la première croisade,

n’était plus l’éminente et magnifique basilique que Constantin avait

fait bâtir sur l’emplacement assigné par la tradition au tombeau du

Sauveur. Deux fois reconstruit, après deux destructions, l’une par les

Perses, l’autre par les Arabes, il avait reçu, dès le VIIᵉ siècle, la

forme qu’on lui voit encore aujourd’hui: celle d’une rotonde avec bas

côté étagé; seulement cette rotonde, que les modernes ont coiffée d’une

coupole en maçonnerie, reçut d’abord et garda pendant toute la durée du

moyen âge un chapeau de charpente en forme de cône tronqué et ouvert à

son sommet. Par là, le Saint-Sépulcre ressemblait aux temples hypèthres

de l’antiquité. Son plan, d’ailleurs, n’était pas une nouveauté. Des

rotondes avaient été construites pour l’exercice du culte chrétien avant

le sac de Jérusalem par les Perses: témoin Sainte-Constance[66] et

Saint-Étienne-le-Rond, à Rome, et notre Saint-Germain-l’Auxerrois de

Paris, qui commença par être une église ronde, et bien d’autres encore.

On ne peut donc pas dire que le Saint-Sépulcre renouvelé ait été la

première église bâtie en rond; mais il est certain que, sous cette

forme, elle devint un type qu’on imita dans toute la chrétienté.

L’histoire nous apprend qu’on en fit en France, au XIᵉ et encore au XIIᵉ

siècle[67], beaucoup de copies sur une grande échelle. Elles ne durèrent

pas, car nous voyons à leur place des églises dans la forme ordinaire,

par conséquent reconstruites. La disparition de ces églises, construites

par les architectes romans à l’instar du Saint-Sépulcre, résulte des

vices de construction de leur couverture. Tantôt, en effet, on voulut

les coiffer de coupoles qui s’écroulèrent, tantôt on chercha à éluder la

difficulté de construire une coupole en les recouvrant, comme le

Saint-Sépulcre de Jérusalem, d’ouvrages en charpente; mais ces ouvrages

furent la proie des flammes et entraînèrent dans leur ruine le bâtiment

lui-même. Pourtant deux de ces essais, Saint-Bénigne de Dijon et

l’église de Charroux, ont subsisté jusque dans les premières années de

ce siècle, grâce à ce que la plus grande partie de leur diamètre avait

été donnée au bas côté, tandis que la rotonde centrale y était

extrêmement exiguë et, par conséquent, plus facile à couvrir; encore

celle de Saint-Bénigne fut-elle hypèthre. Les imitations en petit, qui

se sont conservées, permettent de conjecturer ce que furent la plupart

de ces grands édifices[68].»

Parmi les églises rondes les plus intéressantes, il faut citer: le

Saint-Sépulcre de Neuvy (Cher), commencé en 1045, abandonné à la hauteur

du premier étage et achevé un siècle plus tard; Saint-Bonnet-la-Rivière

(Corrèze), dont la rotonde intérieure, de 10 mètres environ de

diamètre, portée sur dix colonnes, est couverte en charpente ainsi que

le bas côté; le temple de Lanleff (Côtes-du-Nord), ou prétendu tel,

ruiné depuis des siècles et dont la rotonde intérieure, de 10 mètres,

est portée sur douze arcades romanes; et enfin l’église Sainte-Croix, à

Quimperlé, bâtie en 1081, qui s’écroula en 1862 et qui a été

reconstruite sur ses vestiges dans ces dernières années.

Le prototype des églises polygones construites en Occident paraît avoir

été l’église à huit pans, appelée le _Temple d’or_, que Constantin fit

élever à Antioche, au IVᵉ siècle de notre ère.

Le plus ancien monument de ce genre en Europe est la chapelle palatine

d’Aix, bâtie sous Charlemagne, dans les dernières années du VIIIᵉ

siècle.

On connaît deux copies à peu près fidèles de l’église d’Aix-la-Chapelle:

l’une du XIᵉ siècle, à Nimègue (Pays-Bas), et l’autre du XIIᵉ, à

Ottmarsheim (Alsace) (fig. 122 et 123). On connaît également des dérivés

de ce type: l’église de Rieux-Mérinville, en France, et l’église du

Saint-Sépulcre, à Cambridge, en Angleterre.

Les templiers affectionnèrent la forme octogone, sans doute parce

qu’elle se rapprochait de celle de leur église mère, à Jérusalem, qui

avait été élevée elle-même sur le plan du Saint-Sépulcre.

* * * * *

Les premières constructions de l’église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem,

furent faites d’après les ordres de Constantin.

«Commencées en 326, elles furent achevées en 335, année de leur

dédicace. Elles comprenaient une grande basilique, des cours et des

colonnades (fig. 119). Ces magnifiques édifices furent totalement rasés,

en 614, par Chosroës II, roi des Perses. A ses bandes victorieuses

s’étaient joints des milliers de Juifs, qui furent les plus acharnés à

l’œuvre de massacre et de destruction... La restauration fut entreprise

par un moine nommé Modeste, supérieur du couvent de Théodose, et depuis

patriarche de Jérusalem. Avec l’aide de saint Jean l’Aumônier,

patriarche d’Alexandrie, elle fut achevée dans l’espace de quinze

années. Modeste ne put pas, comme Constantin, recouvrir d’une seule et

immense basilique l’ensemble des Saints Lieux; il se borna à construire

sur chaque emplacement vénéré une petite église selon le goût du

temps... Ce fut dans cette nouvelle église de la Résurrection que, le 14

septembre 629, l’empereur Héraclius II, vainqueur à son tour de

Chosroës, rapporta sur ses épaules le bois de la vraie croix, précieux

trophée de ses triomphes. Mais le règne des chrétiens ne devait pas être

de longue durée. Huit ans après l’exaltation de la croix, les disciples

de Mahomet, vainqueurs d’Héraclius et de Jezdegerd, maîtres de la Syrie

et de la Perse, assiégeaient Jérusalem... Le patriarche Sophronius se

mit à la tête des habitants et, par sa vigoureuse résistance, obtint au

moins une capitulation. Le premier article stipulait que le calife

recevrait lui-même la soumission des vaincus. Omar vint donc de

Médine... Il conclut devant la porte de la ville sainte un traité qui

garantissait aux chrétiens la possession de leurs églises et la liberté

de leur culte... Puis il entra dans Jérusalem, alla prier sur les

marches de la porte orientale de l’église du Saint-Sépulcre et jeta les

fondements d’une mosquée sur les ruines du temple, après avoir indiqué

l’emplacement de la grande coupole qui porte vulgairement son nom (637).

Depuis ce temps jusqu’au commencement du XIᵉ siècle, l’église de

Jérusalem traversa diverses alternatives de repos et de persécution. Le

règne le plus heureux fut celui du célèbre Haroun-al-Raschid (786 à

809). Les chrétiens durent à la modération du calife et à ses relations

amicales avec Charlemagne quelques années de tranquillité. On sait que

le nouvel empereur d’Occident inaugura cette protection, dont l’exercice

séculaire devint le droit et l’honneur du souverain de la France; vers

l’an 800, il envoya d’abondantes aumônes en Terre-Sainte pour la

réparation des églises... L’époque la plus triste de toute cette période

fut celle qui suivit la mort d’Haroun-al-Raschid; à la faveur de

l’anarchie qui désola l’empire arabe, la persécution s’étendit sur la

communauté chrétienne... Le nouveau souverain,

[Illustration: FIG. 119.--ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE (JÉRUSALEM).

(Plan de la basilique de Constantin restaurée.)]

Hakem-Biamr-Illah, en 996, ordonna la destruction complète des églises

de Jérusalem, poussé, dit Raoul Glaber, par les Juifs d’Occident... Les

ordres du calife furent sévèrement exécutés; les églises de la

Résurrection, du Calvaire, de Sainte-Marie, de Sainte-Hélène tombèrent

sous le marteau et la torche des démolisseurs; le saint tombeau échappa

seul à l’action du fer et du feu... On attribue à l’intervention de

Marie, mère de Hakem et sœur des deux patriarches de Jérusalem et

d’Alexandrie, le brusque changement qui se fit dans les dispositions du

vainqueur. L’année même de la destruction des églises saintes (1010), il

permit de les restaurer. Alors, dit Raoul Glaber, accourut de tout

l’univers une foule immense de pèlerins apportant de l’argent pour la

reconstruction de la maison de Dieu. Mais les

[Illustration: FIG. 120.--ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE (JÉRUSALEM).

(Plan depuis le VIᵉ siècle.)]

ressources n’étant pas suffisantes, on se contenta d’une restauration

partielle... La reconstruction fut reprise sous la direction

d’architectes grecs et achevée en 1048.

«Depuis cette époque jusqu’aux croisades, ces édifices ne semblent pas

avoir subi de changements.

[Illustration: FIG. 121.--ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE (JÉRUSALEM).

(Coupe longitudinale, fragment.)]

Pendant les premières années de l’occupation franque, les vainqueurs,

occupés à consolider leur conquête, n’eurent pas assez de loisirs pour

travailler à l’agrandissement des églises... Quelques années plus tard,

dans les premières années du XIIᵉ siècle, les croisés se mirent à

l’œuvre et réunirent dans un seul monument tous les sanctuaires isolés

jusque-là. Leurs constructions subsistent encore[69] (fig. 124 et 125).»

L'Architecture romane · 第 76 / 128 题