CHAPITRE IV

ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY

(ANGLETERRE).--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).--CLOÎTRE DE MOISSAC

(FRANCE).

L’église abbatiale du Mont Saint-Michel présente en plan des

dispositions analogues à celle de Cerisy-la-Forêt et rappelle les mêmes

influences latines et byzantines. Si l’on en croit les traditions, elle

aurait été élevée sur les vestiges d’un oratoire érigé par saint Aubert

au VIIIᵉ siècle et sur les ruines d’une église construite au Xᵉ siècle

par Richard Iᵉʳ, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucune trace des

édifices des VIIIᵉ et Xᵉ siècles; mais de l’église fondée en 1020 par

Richard II, duc de Normandie, il reste encore le transsept et la plus

grande partie de la nef.

L’église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du Mont

Saint-Michel (de 1017 à 1023), et que Richard II chargea du détail des

travaux. C’est à Hildebert qu’il faut attribuer les vastes substructions

de l’édifice roman qui, principalement du côté occidental, ont des

proportions gigantesques. Au lieu de saper la crête de la montagne, et

surtout pour ne rien enlever

[Illustration: FIG. 109.--ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL

(FRANCE). (Plan.)]

à la majesté du piédestal, l’architecte construisit un vaste plateau

dont le centre affleure l’extrémité du rocher, dont les côtés reposent

sur des murs et des piles reliés par des voûtes, et forment un

soubassement d’une solidité parfaite[62].

Cette immense construction, dont le sol est à 80 mètres au-dessus du

niveau moyen de la mer, est admirable en tous points; d’abord par la

grandeur de la conception et par les efforts qu’il a fallu faire pour la

réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant de la situation

même, de la difficulté d’approvisionnement des matériaux et des moyens

restreints de les mettre en œuvre.

[Illustration: FIG. 110. ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).

(Coupe transversale de la nef.)]

La figure 109 donne le plan de l’église après son achèvement; la

silhouette ponctuée à l’est est celle du chœur reconstruit au XVᵉ

siècle; les lignes ponctuées à l’ouest indiquent les constructions

ajoutées par Robert de Torigni, de 1154 à 1186.

[Illustration: FIG. 111. ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).

(Coupe longitudinale, fragment.)]

Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par

Hildebert, avait alors la forme d’une croix latine figurée par le chœur,

par le transsept et par la nef composée de sept travées.--Il en reste

quatre; les trois premières ont été détruites en 1776.--Au centre, les

arcs triomphaux de la nef et du chœur, ainsi que les arcs latéraux du

transsept, supportaient la tour-lanterne que Bernard du Bec, treizième

abbé du Mont, de 1131 à 1149, construisit en 1135, et dont les vestiges

sont encore visibles sur les quatre faces de la tour-lanterne,

au-dessous de la massive pyramide construite en 1602.

Ainsi que la plupart des églises romanes construites dans le nord de

l’Europe et notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par

une charpente apparente. Le chœur et l’abside étaient couverts par des

voûtes en berceau ou en quart de sphère; les absidioles du transsept

sont voûtées de même, c’est-à-dire en quart de sphère.

Les bas côtés sont couverts par des voûtes, composées d’arcs-doubleaux

dont les intervalles sont remplis par des voûtes d’arête.

Les piles carrées sont cantonnées par quatre colonnes engagées (fig.

109). Les colonnes, placées du côté de la nef, s’élèvent jusqu’à la

corniche supérieure et supportaient les fermes de la charpente apparente

(fig. 110 et 111); les trois autres colonnes, surmontées de chapiteaux,

reçoivent les arcs-doubleaux du mur latéral et ceux des bas côtés.

Le transsept et les absidioles ont conservé leurs dispositions

anciennes, sauf la charpente supérieure apparente; la façade du côté

nord du transsept a été modifiée au XIIIᵉ siècle par la construction du

cloître.

Le chœur roman s’est écroulé en 1421; il avait les mêmes dispositions

qu’à Cerisy-la-Forêt.

* * * * *

L’architecture romane a exercé sur l’architecture de l’Angleterre une

influence certaine, qui s’est manifestée dès les premiers temps de la

conquête normande; cette influence s’est établie naturellement, car les

édifices élevés vers la fin du XIᵉ siècle de chaque côté du détroit

furent bâtis par des architectes normands ou par des constructeurs

instruits en Normandie, où l’architecture romane avait fait déjà à cette

époque de si grands progrès. Lorsque les Normands envahirent

l’Angleterre après la conquête, ils y trouvèrent une civilisation

chrétienne consacrée déjà par une longue suite de siècles.

L’architecture nationale, autant qu’on en peut juger par les rares

documents qui sont parvenus jusqu’à nous, suivait, pour la construction

des édifices religieux, la tradition basilicale, traduite grossièrement

par les Saxons qui, ne connaissant pas la voûte ou n’osant pas encore

l’employer, couvraient leurs églises en bois.

[Illustration: FIG. 112.--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE). (Plan.)]

«Ce système de couverture était tellement ancré dans la pratique des

constructeurs indigènes qu’on ne pourrait citer, dans toute

l’architecture anglaise de l’époque, un seul exemple de nef voûtée. Même

après la conquête normande, on voit s’élancer des piliers de hautes

colonnes, qui vont jusqu’au haut des nefs chercher des arcs imaginaires,

à défaut desquels elles s’arrêtent brusquement sous des charpentes

plates, peintes et dorées.

«Comme en Normandie, cependant, toute la construction semble attendre

une couverture voûtée. Les piliers sont, ou bien de lourdes piles

cylindriques dressées en petit appareil, ou bien des massifs formés de

demi-colonnes et d’autres moulures rondes; leurs bases se composent d’un

simple tore et d’une plinthe chanfreinée; leurs chapiteaux constituent

une variante rudimentaire du chapiteau cubique[63].»

[Illustration: FIG. 113.--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE). (Coupe

transversale de la nef.)]

L’église abbatiale de Waltham a été construite selon ce programme, à la

fin du XIᵉ siècle ou au commencement du siècle suivant; la nef se

compose de deux rangs d’arcades superposées, s’élevant du sol à la

corniche supportant la charpente sans aucune liaison avec les murs

latéraux; l’arcade supérieure n’est qu’une décoration traditionnelle,

car elle n’éclaire, comme l’arcade inférieure, que le bas côté d’un

seul étage couvert par une charpente apparente. Le mur intérieur de la

nef est d’une grande épaisseur et semble avoir été préparé pour résister

facilement à la poussée des voûtes de la nef.

Les dispositions générales et les détails de la construction rappellent

les églises de la Normandie, mais plus particulièrement celle de

Cerisy-la-Forêt, dont l’église de Waltham-Abbey semble être une copie

servile, sauf par les petits détails de l’arrangement des arcatures

supérieures de la nef. Il est intéressant de comparer la coupe figure

114 avec celle de Cerisy-la-Forêt, figure 108.

[Illustration: FIG. 114.--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE). (Coupe

longitudinale, fragment.)]

L’église ou la cathédrale de Peterborough, construite ou commencée dans

les premières années du XIIᵉ siècle, présente une ressemblance plus

complète encore avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt.

La nef centrale est couverte en charpente et les bas côtés sont

voûtés,--avec cette particularité que les voûtes ne sont pas d’arête,

mais reposent sur des _croisées d’ogives_.

Ces bas côtés sont surmontés de galeries, couvertes par une charpente

apparente en appentis et ouvrant par des arcades géminées sur le

vaisseau central (fig. 117). Une étroite galerie ménagée dans

l’épaisseur des murs

[Illustration: FIG. 115.--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE). (Plan.)]

de la nef, comme à Cerisy-la-Forêt, et de même qu’à Waltham-Abbey,

établit une circulation autour de l’édifice à la hauteur des fenêtres

hautes de la nef.

Au centre de l’édifice s’élève une tour-lanterne portée sur quatre

grosses piles formant la croisée du transsept et de la nef, à l’exemple

des églises romanes du continent. Dans les églises anglaises comme dans

les églises normandes, les archivoltes des arcades, les encadrements des

galeries et surtout les portails reproduisent à profusion les ornements

linéaires particuliers à l’école normande, billettes, pointes de

diamants,

[Illustration: FIG. 116.--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).

(Coupe transversale.)]

étoiles, dessins imbriqués ou à bâtons rompus, etc.

La façade de l’église-cathédrale de Peterborough s’ouvre entre deux

clochers placés en avant et à côté des collatéraux, et terminés

horizontalement par une forte corniche à créneaux. Les portails sont en

plein cintre, sans linteau ni tympan, la porte s’ouvrant dans toute la

hauteur de l’ouverture.

La plupart des églises et des cathédrales d’Angleterre remontent à

l’époque normande; mais comme elles ont été agrandies et transformées à

différentes époques, on ne retrouve des traces de leur origine romane

que dans les cryptes ou confessions sur

[Illustration: FIG. 117.--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).

(Coupe longitudinale, fragment.)]

lesquelles elles ont été élevées.

La cathédrale de Winchester, qui date de la fin du XIᵉ siècle, possède

encore un transsept et une grande crypte primitifs; d’autres cryptes

importantes existent à Worcester et à Canterbury, ainsi qu’à l’église de

Gloucester, dont le chœur est également de la fin du XIᵉ siècle.

La cathédrale de Norwick, fondée en 1096, est un spécimen des formes

très allongées données au chœur et qui sont très particulières aux

églises romanes de l’Angleterre.

La cathédrale de Peterborough, achevée vers la fin du XIᵉ siècle,

[Illustration: FIG. 118.--CLOÎTRE DE MOISSAC (FRANCE). (Vue perspective

des galeries.)]

présente tous les caractères des édifices bâtis du XIᵉ au XIIᵉ siècle,

sous l’influence directe de l’architecture romane continentale, à

laquelle elle ressemble absolument par la grandeur des dimensions, par

la proportion des arcades et même par les détails de son ornementation.

Ces divers éléments primitifs se sont transformés et constituent le fond

de l’architecture anglaise, ou plutôt anglo-normande, dans laquelle on

retrouve toujours les traces de son origine romane.

* * * * *

Les cloîtres des abbayes sont une réminiscence de l’_atrium_ qui

précédait les basiliques chrétiennes primitives. A partir du VIᵉ siècle,

ainsi que nous l’avons vu[64], la plupart des basiliques furent

affectées à des communautés religieuses, et les bâtiments réguliers

nécessaires furent établis sur l’un des côtés de l’église, autour d’une

cour _carrée_. C’est sur ce point que fut transporté, sous le nom de

cloître--_claustrum_--le _quadri-portique_, devenu inutile sur la

façade.

Le cloître de Moissac, s’il ne peut pas être classé parmi les édifices

de forme basilicale, doit être compté au nombre de ceux qui s’en

rapprochent le plus par le système de leur construction. La forme est

rectangulaire; les galeries, couvertes par une charpente apparente, sont

construites en briques, unies ou moulurées; elles sont formées d’une

série d’arcatures en arcs brisés, retombant alternativement sur une

colonnette ou deux colonnettes jumellées et sur des piliers carrés

assurant la stabilité des fragiles arcatures; les colonnettes portent

des chapiteaux trop lourds par rapport à leur diamètre.

Ces chapiteaux, très richement, mais très naïvement sculptés, en

rappelant les traditions byzantines, ainsi que les grandes figures

décorant les piliers carrés, proviennent d’un édifice du XIᵉ siècle,

dont les fragments ont servi à reconstruire les bâtiments claustraux

dans les premières années du XIIᵉ siècle.

La reconstruction du cloître, si amplement orné de sculptures,

antérieurement à la soumission des moines de Moissac aux règles de

Cîteaux, explique la contradiction qui existe entre la réforme imposée

par saint Bernard relativement à la somptuosité des constructions

monastiques et la richesse ornementale du cloître.

L'Architecture romane · 第 74 / 128 题