ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY
(ANGLETERRE).--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).--CLOÎTRE DE MOISSAC
(FRANCE).
L’église abbatiale du Mont Saint-Michel présente en plan des
dispositions analogues à celle de Cerisy-la-Forêt et rappelle les mêmes
influences latines et byzantines. Si l’on en croit les traditions, elle
aurait été élevée sur les vestiges d’un oratoire érigé par saint Aubert
au VIIIᵉ siècle et sur les ruines d’une église construite au Xᵉ siècle
par Richard Iᵉʳ, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucune trace des
édifices des VIIIᵉ et Xᵉ siècles; mais de l’église fondée en 1020 par
Richard II, duc de Normandie, il reste encore le transsept et la plus
grande partie de la nef.
L’église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du Mont
Saint-Michel (de 1017 à 1023), et que Richard II chargea du détail des
travaux. C’est à Hildebert qu’il faut attribuer les vastes substructions
de l’édifice roman qui, principalement du côté occidental, ont des
proportions gigantesques. Au lieu de saper la crête de la montagne, et
surtout pour ne rien enlever
[Illustration: FIG. 109.--ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL
(FRANCE). (Plan.)]
à la majesté du piédestal, l’architecte construisit un vaste plateau
dont le centre affleure l’extrémité du rocher, dont les côtés reposent
sur des murs et des piles reliés par des voûtes, et forment un
soubassement d’une solidité parfaite[62].
Cette immense construction, dont le sol est à 80 mètres au-dessus du
niveau moyen de la mer, est admirable en tous points; d’abord par la
grandeur de la conception et par les efforts qu’il a fallu faire pour la
réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant de la situation
même, de la difficulté d’approvisionnement des matériaux et des moyens
restreints de les mettre en œuvre.
[Illustration: FIG. 110. ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).
(Coupe transversale de la nef.)]
La figure 109 donne le plan de l’église après son achèvement; la
silhouette ponctuée à l’est est celle du chœur reconstruit au XVᵉ
siècle; les lignes ponctuées à l’ouest indiquent les constructions
ajoutées par Robert de Torigni, de 1154 à 1186.
[Illustration: FIG. 111. ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).
(Coupe longitudinale, fragment.)]
Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par
Hildebert, avait alors la forme d’une croix latine figurée par le chœur,
par le transsept et par la nef composée de sept travées.--Il en reste
quatre; les trois premières ont été détruites en 1776.--Au centre, les
arcs triomphaux de la nef et du chœur, ainsi que les arcs latéraux du
transsept, supportaient la tour-lanterne que Bernard du Bec, treizième
abbé du Mont, de 1131 à 1149, construisit en 1135, et dont les vestiges
sont encore visibles sur les quatre faces de la tour-lanterne,
au-dessous de la massive pyramide construite en 1602.
Ainsi que la plupart des églises romanes construites dans le nord de
l’Europe et notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par
une charpente apparente. Le chœur et l’abside étaient couverts par des
voûtes en berceau ou en quart de sphère; les absidioles du transsept
sont voûtées de même, c’est-à-dire en quart de sphère.
Les bas côtés sont couverts par des voûtes, composées d’arcs-doubleaux
dont les intervalles sont remplis par des voûtes d’arête.
Les piles carrées sont cantonnées par quatre colonnes engagées (fig.
109). Les colonnes, placées du côté de la nef, s’élèvent jusqu’à la
corniche supérieure et supportaient les fermes de la charpente apparente
(fig. 110 et 111); les trois autres colonnes, surmontées de chapiteaux,
reçoivent les arcs-doubleaux du mur latéral et ceux des bas côtés.
Le transsept et les absidioles ont conservé leurs dispositions
anciennes, sauf la charpente supérieure apparente; la façade du côté
nord du transsept a été modifiée au XIIIᵉ siècle par la construction du
cloître.
Le chœur roman s’est écroulé en 1421; il avait les mêmes dispositions
qu’à Cerisy-la-Forêt.
* * * * *
L’architecture romane a exercé sur l’architecture de l’Angleterre une
influence certaine, qui s’est manifestée dès les premiers temps de la
conquête normande; cette influence s’est établie naturellement, car les
édifices élevés vers la fin du XIᵉ siècle de chaque côté du détroit
furent bâtis par des architectes normands ou par des constructeurs
instruits en Normandie, où l’architecture romane avait fait déjà à cette
époque de si grands progrès. Lorsque les Normands envahirent
l’Angleterre après la conquête, ils y trouvèrent une civilisation
chrétienne consacrée déjà par une longue suite de siècles.
L’architecture nationale, autant qu’on en peut juger par les rares
documents qui sont parvenus jusqu’à nous, suivait, pour la construction
des édifices religieux, la tradition basilicale, traduite grossièrement
par les Saxons qui, ne connaissant pas la voûte ou n’osant pas encore
l’employer, couvraient leurs églises en bois.
[Illustration: FIG. 112.--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE). (Plan.)]
«Ce système de couverture était tellement ancré dans la pratique des
constructeurs indigènes qu’on ne pourrait citer, dans toute
l’architecture anglaise de l’époque, un seul exemple de nef voûtée. Même
après la conquête normande, on voit s’élancer des piliers de hautes
colonnes, qui vont jusqu’au haut des nefs chercher des arcs imaginaires,
à défaut desquels elles s’arrêtent brusquement sous des charpentes
plates, peintes et dorées.
«Comme en Normandie, cependant, toute la construction semble attendre
une couverture voûtée. Les piliers sont, ou bien de lourdes piles
cylindriques dressées en petit appareil, ou bien des massifs formés de
demi-colonnes et d’autres moulures rondes; leurs bases se composent d’un
simple tore et d’une plinthe chanfreinée; leurs chapiteaux constituent
une variante rudimentaire du chapiteau cubique[63].»
[Illustration: FIG. 113.--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE). (Coupe
transversale de la nef.)]
L’église abbatiale de Waltham a été construite selon ce programme, à la
fin du XIᵉ siècle ou au commencement du siècle suivant; la nef se
compose de deux rangs d’arcades superposées, s’élevant du sol à la
corniche supportant la charpente sans aucune liaison avec les murs
latéraux; l’arcade supérieure n’est qu’une décoration traditionnelle,
car elle n’éclaire, comme l’arcade inférieure, que le bas côté d’un
seul étage couvert par une charpente apparente. Le mur intérieur de la
nef est d’une grande épaisseur et semble avoir été préparé pour résister
facilement à la poussée des voûtes de la nef.
Les dispositions générales et les détails de la construction rappellent
les églises de la Normandie, mais plus particulièrement celle de
Cerisy-la-Forêt, dont l’église de Waltham-Abbey semble être une copie
servile, sauf par les petits détails de l’arrangement des arcatures
supérieures de la nef. Il est intéressant de comparer la coupe figure
114 avec celle de Cerisy-la-Forêt, figure 108.
[Illustration: FIG. 114.--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE). (Coupe
longitudinale, fragment.)]
L’église ou la cathédrale de Peterborough, construite ou commencée dans
les premières années du XIIᵉ siècle, présente une ressemblance plus
complète encore avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt.
La nef centrale est couverte en charpente et les bas côtés sont
voûtés,--avec cette particularité que les voûtes ne sont pas d’arête,
mais reposent sur des _croisées d’ogives_.
Ces bas côtés sont surmontés de galeries, couvertes par une charpente
apparente en appentis et ouvrant par des arcades géminées sur le
vaisseau central (fig. 117). Une étroite galerie ménagée dans
l’épaisseur des murs
[Illustration: FIG. 115.--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE). (Plan.)]
de la nef, comme à Cerisy-la-Forêt, et de même qu’à Waltham-Abbey,
établit une circulation autour de l’édifice à la hauteur des fenêtres
hautes de la nef.
Au centre de l’édifice s’élève une tour-lanterne portée sur quatre
grosses piles formant la croisée du transsept et de la nef, à l’exemple
des églises romanes du continent. Dans les églises anglaises comme dans
les églises normandes, les archivoltes des arcades, les encadrements des
galeries et surtout les portails reproduisent à profusion les ornements
linéaires particuliers à l’école normande, billettes, pointes de
diamants,
[Illustration: FIG. 116.--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).
(Coupe transversale.)]
étoiles, dessins imbriqués ou à bâtons rompus, etc.
La façade de l’église-cathédrale de Peterborough s’ouvre entre deux
clochers placés en avant et à côté des collatéraux, et terminés
horizontalement par une forte corniche à créneaux. Les portails sont en
plein cintre, sans linteau ni tympan, la porte s’ouvrant dans toute la
hauteur de l’ouverture.
La plupart des églises et des cathédrales d’Angleterre remontent à
l’époque normande; mais comme elles ont été agrandies et transformées à
différentes époques, on ne retrouve des traces de leur origine romane
que dans les cryptes ou confessions sur
[Illustration: FIG. 117.--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).
(Coupe longitudinale, fragment.)]
lesquelles elles ont été élevées.
La cathédrale de Winchester, qui date de la fin du XIᵉ siècle, possède
encore un transsept et une grande crypte primitifs; d’autres cryptes
importantes existent à Worcester et à Canterbury, ainsi qu’à l’église de
Gloucester, dont le chœur est également de la fin du XIᵉ siècle.
La cathédrale de Norwick, fondée en 1096, est un spécimen des formes
très allongées données au chœur et qui sont très particulières aux
églises romanes de l’Angleterre.
La cathédrale de Peterborough, achevée vers la fin du XIᵉ siècle,
[Illustration: FIG. 118.--CLOÎTRE DE MOISSAC (FRANCE). (Vue perspective
des galeries.)]
présente tous les caractères des édifices bâtis du XIᵉ au XIIᵉ siècle,
sous l’influence directe de l’architecture romane continentale, à
laquelle elle ressemble absolument par la grandeur des dimensions, par
la proportion des arcades et même par les détails de son ornementation.
Ces divers éléments primitifs se sont transformés et constituent le fond
de l’architecture anglaise, ou plutôt anglo-normande, dans laquelle on
retrouve toujours les traces de son origine romane.
* * * * *
Les cloîtres des abbayes sont une réminiscence de l’_atrium_ qui
précédait les basiliques chrétiennes primitives. A partir du VIᵉ siècle,
ainsi que nous l’avons vu[64], la plupart des basiliques furent
affectées à des communautés religieuses, et les bâtiments réguliers
nécessaires furent établis sur l’un des côtés de l’église, autour d’une
cour _carrée_. C’est sur ce point que fut transporté, sous le nom de
cloître--_claustrum_--le _quadri-portique_, devenu inutile sur la
façade.
Le cloître de Moissac, s’il ne peut pas être classé parmi les édifices
de forme basilicale, doit être compté au nombre de ceux qui s’en
rapprochent le plus par le système de leur construction. La forme est
rectangulaire; les galeries, couvertes par une charpente apparente, sont
construites en briques, unies ou moulurées; elles sont formées d’une
série d’arcatures en arcs brisés, retombant alternativement sur une
colonnette ou deux colonnettes jumellées et sur des piliers carrés
assurant la stabilité des fragiles arcatures; les colonnettes portent
des chapiteaux trop lourds par rapport à leur diamètre.
Ces chapiteaux, très richement, mais très naïvement sculptés, en
rappelant les traditions byzantines, ainsi que les grandes figures
décorant les piliers carrés, proviennent d’un édifice du XIᵉ siècle,
dont les fragments ont servi à reconstruire les bâtiments claustraux
dans les premières années du XIIᵉ siècle.
La reconstruction du cloître, si amplement orné de sculptures,
antérieurement à la soumission des moines de Moissac aux règles de
Cîteaux, explique la contradiction qui existe entre la réforme imposée
par saint Bernard relativement à la somptuosité des constructions
monastiques et la richesse ornementale du cloître.